Nous ne sommes pas sortis de l'auberge. Malgré les multiples plans de sauvetage du secteur bancaire, notamment mis en place aux Etats-Unis et en Europe, l'heure reste grave. Les Bourses sursautent puis retombent, comme paralysées, tandis que les rumeurs continuent à faire des dégâts parmi des investisseurs déboussolés. Çà et là, le mot " récession " fleurit dans les discours, alors qu'on l'évitait comme la peste jusqu'il y a peu.
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Nous ne sommes pas sortis de l'auberge. Malgré les multiples plans de sauvetage du secteur bancaire, notamment mis en place aux Etats-Unis et en Europe, l'heure reste grave. Les Bourses sursautent puis retombent, comme paralysées, tandis que les rumeurs continuent à faire des dégâts parmi des investisseurs déboussolés. Çà et là, le mot " récession " fleurit dans les discours, alors qu'on l'évitait comme la peste jusqu'il y a peu. Entre autres conséquences, les prix du pétrole, de l'énergie et des produits alimentaires ont commencé à reculer. Ce qui aura forcément des effets positifs sur le portefeuille des consommateurs, malmenés cette année par la diminution du pouvoir d'achat. L'inflation faiblit. Evaluée à quelque 4,7 % en Belgique, cette année, elle devrait tomber à moins de 2 % d'ici à un an. Du coup, la Banque centrale européenne (BCE), obnubilée par cet indice, devrait pouvoir relâcher la bride et réduire ses taux d'intérêt. De quoi donner du souffle à l'économie et rétablir peu à peu la confiance, ce nerf de la croissance. Au pied du mur, le gouvernement Leterme s'est soudain révélé. Exit les préoccupations communautaires qui, durant d'interminables mois, avaient occupé tout le champ politique. Le duo formé par Yves Leterme et Didier Reynders est au four, au moulin et au Parlement. Soudain, voilà l'Etat actif. Efficace. Qui s'en plaindrait ? La crise aura eu pour autre mérite de ressusciter une Europe quasi moribonde. Nécessité fait loi... Tenus de s'entendre, les Quinze se sont accordés en dépit de leurs divergences. La Grande-Bretagne, viscéralement europhobe, a même ouvert la voie. Qui l'eût cru ? Enfin, le système financier mondial, emporté dans une tourmente sans précédent dans l'histoire, n'échappera ni à une sévère remise en cause de son fonctionnement, ni à un nécessaire resserrage de boulons : renforcement des procédures de contrôle, limitation ou suppression des parachutes dorés, instauration d'une coordination financière européenne, retour à une certaine éthique des affaires, prise en considération des petits actionnaires. En un mot : le respect des règles. " Dans cinq ans, le système financier mondial sera très différent de ce qu'il est aujourd'hui ", assure un économiste. Sans la crise, rien de tel ne serait arrivé. Tout n'est donc pas rose. Mais tout n'est pas noir non plus... Tout le monde peut se tromper. Ceux qui prédisaient, voici quelques mois encore, un baril de pétrole à 180 ou 200 dollars, n'ont pas vu juste. Certes, depuis décembre 2007, son prix n'avait cessé d'augmenter, pour atteindre un pic de 147 dollars en juillet. Mais depuis, il a perdu pratiquement la moitié de sa valeur : il se négocie aujourd'hui autour de 78 dollars. Que s'est-il passé entre-temps ? La crise financière et le ralentissement économique généralisé ont fortement fait reculer la demande, malgré l'approche de l'hiver dans certains pays gros consommateurs d'or noir. Sentant le vent tourner, les spéculateurs qui avaient joué le pétrole à la hausse se sont retirés du marché depuis le mois d'août. Soucieux d'éviter un effondrement des cours, les membres de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) se disent prêts à limiter leur production pour rester dans une fourchette de prix entre 60 et 80 dollars le baril, un prix jugé pertinent par la plupart des experts. Leur prochaine réunion est prévue le 18 novembre prochain. En attendant, le consommateur final a tout lieu de se réjouir : dans les mois à venir, ses factures de mazout de chauffage, d'essence, de LPG, de gaz et d'électricité pourraient bien être moins élevées que prévu. " L'impact de cette réduction de prix sera plus fort sur le mazout de chauffage, peu taxé, que sur l'essence, frappée de nombreuses accises ", souligne Philippe Ledent, économiste chez ING. Il faudra dans tous les cas un peu de patience pour que la baisse du prix du baril soit tangible dans les chaumières. Et, en matière de gaz, le consommateur ne doit pas s'attendre à des miracles : les prix du transport et de la distribution, qui ont fortement augmenté ces dernières années, ne diminueront pas.Après avoir flambé au point de provoquer de véritables " émeutes de la faim " dans plusieurs pays (Egypte, Mauritanie, Mexique, Maroc, Bolivie, Pakistan, Indonésie, Malaisie...), les prix du riz, du blé, du soja, du sucre, du café et du cacao sont repartis à la baisse. C'est, globalement, le cas de toutes les matières premières. Le ralentissement généralisé de l'économie - le Fonds monétaire international ne table plus que sur une croissance de 3 % dans le monde en 2009, contre 3,9 % précédemment - a calmé la surchauffe. En outre, les spéculateurs, qui avaient commis de gros dégâts dans ce secteur, se sont retirés du jeu. Et les récoltes de 2007 et 2008 sont bonnes, voire excellentes. " Sur le long terme, la tendance des prix de ces produits demeurera orientée à la hausse, précise Philippe Ledent, économiste chez ING, parce que la demande restera supérieure à l'offre. " En attendant, les consommateurs devraient ressentir les effets positifs de la baisse des prix sur l'épaisseur de leur portefeuille. A condition, bien sûr, que tous les acteurs intervenant dans la chaîne de transformation de ces matières premières répercutent la diminution des coûts. La crise du secteur financier, on le sait, a démarré par un vent de panique dans l'immobilier aux Etats-Unis, où quelques institutions financières spécialisées dans les crédits hypothécaires, en première ligne, ont subi de plein fouet la crise des subprimes. En Europe, l'Espagne, l'Irlande et la Grande-Bretagne ont également connu une crise sévère dans le secteur immobilier. Au Royaume-Uni, les prix des logements et des bureaux ont reculé de 15 % en base annuelle. La Belgique, elle, ne connaissait et ne connaît toujours pas cette situation de surchauffe. On ne risque donc pas d'assister à une sévère dégringolade des prix des maisons, appartements et bureaux, du fait de la crise. " Les segments où le nombre de constructions a trop augmenté ces derniers temps, comme les logements moyens, vont probablement souffrir un peu, avance Freddy Van den Spiegel, économiste en chef chez Fortis. La demande va en effet faiblir, parce que les consommateurs concernés, inquiets de leur avenir professionnel et de l'évolution de leurs revenus, préféreront attendre avant de devenir propriétaires. En revanche, dans l'immobilier haut de gamme, il ne devrait pas y avoir de problèmes. "Globalement, les prix de l'immobilier, qui se tassaient déjà ces derniers mois, devraient se stabiliser. Ce qui constitue une bonne nouvelle pour les candidats acheteurs, sachant que ces prix ne faisaient que croître, depuis plusieurs années... Si les prix de l'immobilier se tassent, pourquoi ne pas en profiter pour devenir propriétaire de son logement en contractant un crédit hypothécaire ? Surtout si les taux d'intérêt sont orientés à la baisse... Théoriquement, le loyer de l'argent devrait diminuer en raison de la crise. La Banque centrale européenne (BCE) a récemment réduit son principal taux directeur afin de relancer l'économie. Les banques devraient suivre, mais elles ne se sont pas encore engagées dans cette voie. Car, si le taux de référence de la BCE a baissé de 4,25 à 3,75 %, le 8 octobre dernier, le taux des prêts interbancaires reste toujours élevé, dans le climat de méfiance actuel. Dès lors, quand bien même elles le souhaiteraient, les institutions financières ne peuvent accorder de crédits à des conditions qui ne couvrent pas leurs propres coûts. Quoi qu'il en soit, " les taux des crédits hypothécaires et des crédits à la consommation vont diminuer dans les douze mois, assure Bart Van Craeynest, économiste chez KBC. Mais les conditions pour obtenir ces crédits risquent de devenir plus sévères. " En effet, les banques belges, traditionnellement prudentes au moment de procurer un crédit, sont échaudées par la crise. " Les institutions financières auront davantage tendance à freiner les ardeurs des grandes entreprises que celles des particuliers ", prédit Freddy Van den Spiegel, économiste en chef chez Fortis. Plus bétonnée que cela, tu meurs... La tourmente financière aura pour effet de mettre plus que jamais l'épargne à l'abri de coups durs. Aujourd'hui, l'argent qui repose en banque se retrouve paradoxalement en lieu sûr. Le gouvernement l'a assez dit et répété depuis le début de la crise : aucun épargnant ne sera laissé sur le bord de la route. Les autorités politiques n'ont cessé de joindre le geste à la parole en mettant les moyens financiers qu'il fallait pour écarter toute menace sur les avoirs bancaires. Son engagement à voler au secours de toute institution financière en difficulté éloigne le spectre d'une faillite dans le secteur. Oui mais... et si ? Dans l'hypothèse d'une telle défaillance, les montants déposés dans les banques belges n'ont jamais été aussi garantis en cas de pépin financier. Le montant maximal que verserait le Fonds de protection des dépôts et instruments financiers (actions, obligations, bons d'Etat placés sur un compte-titre) à chaque déposant est porté de 20.000 à 100.000 euro : sans attendre la modification de la loi, le gouvernement belge l'a promis. Fort bien, mais si ce Fonds ne dispose pas des moyens financiers pour indemniser tout le monde ? Pas de panique, dans le pire des cas, l'Etat s'est aussi engagé à intervenir pour combler une éventuelle pénurie de fonds. Histoire de rassurer tous les déposants, le gouvernement a décidé de prendre sous l'aile protectrice de l'Etat toutes les banques, petites ou grandes, ainsi que les compagnies d'assurances qui accepteront de verser leur écot au Fonds de protection. Bien sûr, il reste toujours quelques failles dans la cuirasse confectionnée pour les épargnants. C'est le cas pour ceux qui ont déposé leur argent dans des institutions financières qui ne sont pas de droit belge. Les déboires de Kaupthing Bank, cette banque islandaise dont les comptes sont " gelés " et inaccessibles à ses clients belges, en est une illustration. Mais par-dessus tout, le gouvernement belge, à l'instar de ses homologues européens, met tout en £uvre pour relancer la machine financière en accordant aussi la garantie de l'Etat aux engagements interbancaires. Difficile de faire plus. Ils faisaient déjà jaser en période de vaches présumées grasses, ils indignent et éc£urent en pleine débâcle financière. Les jours des parachutes dorés sont plus que probablement comptés. Humant l'air du temps, le monde politique se dit enfin décidé à ne plus tolérer ces plantureuses primes de départ versées aux grands patrons tombés en disgrâce. Même si l'intention de mettre le holà à ces dérives salariales peut prendre des accents variés. Au mieux, on voudra en finir avec de tels ponts d'or. Au pire, on se contenterait de les encadrer. Pas de candeur excessive, cependant : la " créativité " ne connaît pas de limites quand il s'agit de contourner les règles les plus élémentaires de la morale. Au moins peut-on s'attendre à ce que ce coup de frein, conjugué au choc financier encaissé, incite les dirigeants des institutions financières à se montrer plus prudentes face aux risques et à y regarder à deux fois avant de se lancer dans une opération hasardeuse. Et si le Vieux Continent saisissait, enfin, sa chance ? Depuis l'avènement de la monnaie unique, voici près de dix ans, l'Europe vole d'une déception à l'autre, incapable d'affirmer son poids politique sur la scène internationale. Divisée sur l'Irak, réticente à opérer l'élargissement vers l'Est, centrale mais périphérique lorsque les vrais grands débattent de sécurité, d'environnement ou même de la faim dans le monde. Malgré l'explosion de " nos " banques, rien n'a changé pendant une flopée de jours. La chancelière allemande Angela Merkel était raillée par la presse française, suspectant le puissant voisin de couver ses euros. Londres se tenait comme d'habitude à carreau, bien trop occupé à régler son contentieux avec l'Irlande et l'Islande, prisées depuis des lunes par les petits épargnants britanniques. Yves Leterme, comme, avant lui, Jean-Luc Dehaene et Guy Verhofstadt, prêchait dans le désert. Trop d'individualités autour d'une même table... Et puis l'éclaircie est venue du dernier sommet de l'Eurogroupe, réunissant, le dimanche 12 octobre, les quinze partenaires de la zone euro. A l'Elysée, les dirigeants européens ont adopté une vraie stratégie commune face à la crise financière, globale, vaste, applicable à toute banque en difficulté. " L'approche actuelle, qui consiste à secourir une institution financière après l'autre avec des fonds nationaux, risque de conduire à une balkanisation des banques européennes " ; " leur interdépendance est trop profonde pour que la coopération au cas par cas puisse suffire ", s'étaient exclamés dix économistes de tout bord, avant qu'il ne soit trop tard, dans les colonnes du Monde. Depuis ce dimanche chez Nicolas Sarkozy, les nouveaux accents européens, encouragés par le Premier ministre britannique Gordon Brown, l'homme qui pense que le contribuable va gagner de l'argent grâce au sauvetage des banques, séduisent apparemment les marchés. Bel encouragement à aller de l'avant. Après tout, l'Europe conserve quelques atouts : la force de sa monnaie, un certain capital de confiance en l'Etat et la perspective d'un bref vide du pouvoir, aux Etats-Unis, au cours duquel le " nain " européen tentera de se faire entendre. Le gouvernement belge espère-t-il être aussi chanceux que ses homologues de Corée du Sud, de Thaïlande et des Philippines ? Voici dix ans, ces pays avaient nationalisé leur système bancaire en pleine déconfiture... et ils avaient réalisé de belles plus-values à la revente. A l'inverse du Japon, un peu plus tard. Ce n'est donc pas gagné d'avance. Mais le coup de bluff a rappelé que la Belgique avait un gouvernement. L'équipe du Premier ministre Leterme, jusque-là paralysée face aux difficultés de l'économie réelle - chômage massif, inflation, faillites en hausse - occupe à nouveau le devant de la scène, et pour d'autres raisons que son immobilisme. Octobre 2008, avec la crise du " cash ", oblige enfin nos dirigeants à gouverner... au risque d'enterrer pour de bon le pays, sinon. C'est " tout bénéfice " pour le Belge moyen, a priori. Leterme veille sur son épargne et son pouvoir d'achat, bientôt au c£ur des débats préélectoraux. Exit, le communautaire, au passage ! Mais là, autant savoir que la trêve est illusoire : au pays du surréalisme, les querelles entre Flamands et francophones ne sont jamais loin... C'est l'éminent New York Times qui l'écrit : " Washington n'a pas seulement tourné le dos à des décennies de rhétorique sur les vertus du libéralisme et les dangers de l'intervention étatique. Il a sans doute également sapé les futures tentatives américaines de promouvoir une telle politique à l'étranger... " Tout doux, les Américains, depuis que " leur " crise financière contamine le monde ? L'écrivain français Jacques Attali, ancien conseiller du président François Mitterrand, compare " l' agonie de la toute-puissance américaine " à la chute de Bruges ou de Venise, respectivement au xiiie et au xve siècle ! Tout profit pour nous, modestes Européens, adeptes d'une meilleure répartition des richesses, chantres de la régulation par l'Etat ? Attali aimerait bien. Mais " le problème est qu'aujourd'hui il n'y a pas de successeur pour jouer le rôle qui a été celui des Etats-Unis durant plusieurs décennies. Et c'est très dangereux pour notre civilisation ", souffle-t-il au Figaro Magazine. On attendra donc des cieux plus cléments pour sortir le hamac et la guitare. Car, si l'Europe tergiverse, le " modèle " de demain pourrait nous être importé tout droit de Chine ou d'Inde, ces champions de la déréglementation. On verra plus tard... Tout comme on suivra de près les efforts de l'Afrique. Des experts estiment que le continent africain pourrait tirer profit... de ses handicaps actuels, à savoir une certaine marginalisation par rapport aux échanges mondiaux. L'Afrique, épargnée par les méfaits de la crise bancaire, éviterait à l'avenir une évasion massive des capitaux, effrayés par nos contrées. Vu d'ici, en tout cas, la grande crise a déjà un effet direct : Barack Obama est repassé en tête dans la course à la Maison-Blanche, et la plupart des diplomaties européennes n'attendaient que ça. Le candidat démocrate pourrait ainsi rééditer le coup réalisé par Bill Clinton, en 1992, et Franklin Roosevelt, en... 1932, qui s'étaient imposés à la présidence en des temps fortement chahutés pour l'économie américaine. Barack Obama après George Bush : de quoi rassurer des millions d'Européens, lassés par l'enlisement au Proche-Orient, la traque sans fin aux insaisissables terroristes islamistes et la logique guerrière de l'administration Bush. De quoi a-t-on causé au Congrès mondial de la nature, qui vient de s'achever à Barcelone ? De la crise financière, pardi ! 8 000 personnes venant de 177 pays étaient présentes en Catalogne, redoutant sans aucun doute que l'environnement ne soit la victime collatérale de la bérézina bancaire. Une question de priorité, de sensibilité, de budget. Mais allons bon, les Cassandre pourront toujours se rassurer avec cette équation toute simple : moins de croissance économique égale moins de consommation, donc moins de pollution. Les conclusions du rapport de 1972 du Club de Rome (intitulé " Halte à la croissance ! ") reviennent au goût du jour. " Ouvrons les yeux, enfin ! " clament les défenseurs du développement durable. Se pourrait-il que la crise financière et la récession qui semble s'amorcer aient plus d'effets positifs sur l'environnement que le film d'Al Gore et le rapport Stern sur le coût du réchauffement climatique réunis ? Philippe Engels, Pierre Havaux et Laurence van Ruymbeke; L.v.R.