Depuis quelques années, des dirigeants ou des hommes d'affaires de pays émergents investissent dans le football. Quelles sont leurs motivations ?
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Depuis quelques années, des dirigeants ou des hommes d'affaires de pays émergents investissent dans le football. Quelles sont leurs motivations ? Elles sont très diverses. Vous avez des magnats qui ont beaucoup d'argent et qui veulent le " respectabiliser " et des monarchies pétrolières qui dépensent sans compter pour soigner leur image de marque. Le cas du Paris Saint-Germain est emblématique. Le Qatar veut devenir un pays qui compte en jouant la carte du sport. En achetant le PSG, il ne fait pas seulement la démonstration de sa richesse ; il traduit une volonté politique. C'est sans doute moins le cas du cheikh d'Abou Dhabi, Mansour bin Zayed al-Nahyan, le propriétaire de Manchester City. Désormais, les Chinois font pareil et rachètent des clubs en Europe. Ils sont appuyés par le président Xi Jinping, un fan de football qui a des velléités de projeter le pouvoir de la Chine dans le monde. Des dirigeants estiment que s'approprier des équipes importantes avec une belle image peut y participer. Quelle influence ont ces nouveaux acteurs sur les instances du football international ? Ils exercent une grosse influence, pas individuellement mais en tant que cercle d'investisseurs. Quand ils proposent de créer une ligue fermée (NDLR : regroupant les mêmes clubs en permanence), ils s'accordent sur un projet rentable pour eux mais embarrassant pour les instances officielles. Ils commencent alors à représenter une menace pour l'UEFA (Union des associations européennes de football). Ces investissements sont-ils une bonne ou une mauvaise chose pour le football ? En Belgique, par exemple, le Cercle de Bruges, sans le soutien financier de l'AS Monaco, aurait été voué à la faillite. Le problème central de ce que vous évoquez est la multipropriété de clubs, interdite dans certains pays, tolérée dans d'autres. Une règle sportive de l'UEFA stipule que deux clubs appartenant à un seul propriétaire ne peuvent pas participer simultanément à une de ses compétitions parce qu'une rencontre entre ces deux équipes sera nécessairement truquée. Est-ce une bonne ou une mauvaise affaire pour le Cercle de Bruges et pour Monaco ? Les " succursales " des grands clubs servent à tester des jeunes talents et parfois à masquer des trafics de joueurs. La Fifa interdit les transferts des joueurs de moins de 18 ans, hors certaines exceptions. Donc, si vous voulez attirer un joueur africain brillant de 15 ans, mieux vaut le faire venir dans le club satellite. Car si la transaction est découverte, c'est lui qui sera sanctionné, pas le club vedette. L'intérêt est purement économique. Que reste-t-il de l'intérêt sportif ? Ce sont des opérations typiquement capitalistes. Vous parlez d'ailleurs de "marché du spectacle sportif" plutôt que de sport... Oui. Le summum dans ce domaine est atteint par les ligues fermées nord-américaines. C'est du sport, oui. Mais un sport strictement commercial. Que font les spectateurs d'un match de baseball ? Ils sont là pour manger et boire, de la bière, du pop-corn, etc. Deuxième écueil à soulever, tous les championnats de ligue fermée sont organisés avec une première phase, la compétition classique, et une deuxième, les playoffs. A partir d'un certain stade du championnat, des équipes n'ont plus aucune chance de se qualifier pour les playoffs. Pourquoi jouent-elles encore ? Pour de l'argent. Elles ont deux préoccupations essentielles : continuer à attirer les spectateurs en ajoutant des gadgets, par exemple des pom-pom girls plus dévêtues... ou pratiquer des contre-stratégies visant à terminer dernier parce que plus on est mal classé, mieux on est placé pour le choix des nouveaux joueurs entrants l'année suivante. En effet, le marché des joueurs en ligue de baseball américaine n'est pas libre mais planifié. On est quand même loin de cette situation dans le football européen... Oui et d'ailleurs, cette évolution n'est pas liée aux investisseurs étrangers mais au système. Le principal problème posé par les investisseurs des pays émergents est celui qu'a eu à gérer l'UEFA, par laquelle j'ai été consulté comme expert à l'époque, pour introduire le fair-play financier en 2012. Michel Platini pensait que l'implication dans le football professionnel européen de ce type de gros investisseurs allait tuer le fair-play. Il s'est donc dit qu'il fallait les contrôler. Il partait du constat aberrant que plus les clubs s'endettaient, plus ils avaient des chances de gagner un championnat. Cela équivalait à acheter ses victoires. Platini n'en voulait pas. Sur le conseil des experts, l'UEFA a donc adopté une série de règles, dont celle édictant que le déficit d'un club ne peut pas dépasser plus de 30 millions d'euros sur trois ans. Les révélations des Football Leaks ne montrent-elles pas précisément que ce fair-play financier peut être contourné ? Oui. Pourquoi l'idée d'une super ligue fermée ressort-elle aujourd'hui ? Ce n'est pas un hasard. Sur un plan financier, les grands clubs européens ne sont pas trop mécontents de ce qu'ils gagnent en Champions League. Mais les clubs les plus dominants ne sont pas du tout satisfaits d'être contrôlés sur leurs pratiques financières. Même s'il n'est pas parfait, le fair-play financier de l'UEFA limite la liberté des gros investisseurs de faire n'importe quoi. C'est pour cela que l'oligopole des clubs les plus importants se remet à faire du lobbying en agitant la menace d'une ligue concurrente à la Champions League.