Hallucinantes. On ne peut pas qualifier autrement les images de la région frontalière du Belarus avec la Pologne. On y voit des colonies de centaines, voire de milliers de personnes marchant de la capitale Minsk à la frontière avec la Pologne, escortées par des troupes biélorusses armées. D'autres images montrent des hommes désespérés, en colère, qui tentent de briser les clôtures de la frontière polonaise à coup de pelles ou de grosses branches. On peut aussi voir des migrants pris entre deux feux : les troupes polonaises ne les laissent pas entrer dans le pays, les Biélorusses refusent de les laisser revenir.

Depuis début septembre, l'état d'urgence est en vigueur dans 1 700 villes frontalières de l'est de la Pologne. Toute personne qui n'y vit pas ou n'y travaille pas n'est tout simplement pas autorisée à entrer. La straz graniczna, la garde frontalière, est renforcée par plus de 12 000 soldats et des milliers de membres de la Wojska Obrony Terytorialnej, des volontaires paramilitaires qui sont de plus en plus considérés comme un bras étendu de l'armée régulière.

Le président Andrzej Duda a prolongé l'état d'urgence de deux mois. Le nombre de migrants qui tentent de franchir la frontière est en augmentation : rien que le mois dernier, on en a recensé 8 000.

Douce vengeance

Les migrants sont attirés par les promesses du président biélorusse Alexandre Loukachenko. Il garantit aux chasseurs de fortune qu'ils pourront voyager librement à travers son pays jusqu'à la frontière avec la Pologne, c'est-à-dire la frontière avec l'Union européenne. Des avions remplis de migrants arrivent d'Afghanistan, d'Irak et de Syrie. Seuls ou accompagnés par des soldats biélorusses, ils se rendent à la frontière où ils sont livrés à eux-mêmes. De cette façon, Loukachenko utilise ces migrants dans sa guerre hybride contre la Pologne et l'Union européenne.

Le président bélarusse Alexandre Loukachenko, Reuters
Le président bélarusse Alexandre Loukachenko © Reuters

Pour Loukachenko, connu sous le surnom peu flatteur de "dernier dictateur d'Europe", il s'agit d'une douce revanche sur les sanctions imposées à son régime par l'Union européenne. Lors de sa réélection - frauduleuse selon tous les observateurs - en août dernier, il s'est déchaîné contre les médias critiques et l'opposition démocratique. Des militants et des journalistes ont été arrêtés, torturés et assassinés. Plusieurs dirigeants ont fui vers la Pologne où ils ont obtenu l'asile et un accueil chaleureux. Pour Loukachenko, c'est la preuve ultime que ses opposants sont des "marionnettes de Varsovie", comme il ne cesse de le répéter.

Une réponse forte

La réponse polonaise est forte. Des barrières avec des clôtures électriques ont été érigées à la frontière en prévision d'un véritable mur, suivant l'exemple américain, à la frontière avec le Mexique. Le parlement polonais a déjà accordé l'autorisation de construire le mur.

Les troupes polonaises ont l'ordre strict de ne laisser entrer personne. La nourriture, les médicaments et les tentes décentes pour dormir sont rares. Une douzaine de migrants sont probablement déjà morts de privations, se sont perdus dans les prairies et les forêts de cette région frontalière accidentée ou se sont noyés dans le Bug, le fleuve qui marque la frontière entre le Belarus et la Pologne. Pendant ce temps, jour après jour, il fait plus sombre et plus froid. Ce n'est pas une science très réconfortante pour les migrants.

Mais pour le gouvernement polonais nationaliste-conservateur de "Droit et Justice", le problème des migrants est purement politique, et non une crise humanitaire. La Pologne considère Loukachenko comme le seul responsable de toute cette misère. C'est donc à lui de prévoir une intervention humanitaire, estime Varsovie.

Une Pologne divisée

Cependant, la Pologne ne serait pas la Pologne si le gouvernement et l'opposition n'étaient pas diamétralement opposés sur cette question. La Plate-forme civique libérale, le plus grand parti d'opposition, s'oppose à la politique de repli. Pour l'opposition, la question des migrants est en effet un problème humanitaire dont le gouvernement polonais est responsable. Le président du parti, Donald Tusk, plaide - en vain - pour que les migrants aient la possibilité d'être reconnus comme demandeurs d'asile. Le Premier ministre Morawiecki a une priorité : protéger la frontière extérieure de l'Europe.

La population, elle aussi, est profondément divisée. La ville de Michalowo, près de la frontière, en est un bon exemple. Là, les personnes qui veulent aider les migrants placent une lampe verte à l'entrée de leur maison. Les médias locaux racontent l'histoire émouvante d'un demandeur d'asile à qui l'on a servi des bigos, un plat polonais à base de chou et de viande. L'homme a tellement apprécié le repas que, par gratitude, il a passé l'aspirateur dans tout le centre paroissial.

Silence radio des critiques

Il y a à peine trois semaines, la Pologne était dans la ligne de mire de l'Europe. La Cour constitutionnelle de Varsovie avait décidé, à la demande du Premier ministre, que le droit polonais était supérieur au droit européen. Cette déclaration a provoqué un raz-de-marée de critiques et a complètement isolé la Pologne. Le magazine The Economist, qui fait autorité en la matière, souhaitait même que la Pologne quitte l'Union européenne, car, comme l'écrivait le magazine, "mieux vaut un Polexit ordonné qu'un dirty remain".

Pas plus tard que le week-end dernier, la Pologne a été secouée par un vif émoi. Une femme enceinte de 30 ans est morte en couches parce que les médecins, paralysés par la stricte loi sur l'avortement, sont intervenus beaucoup trop tard pour expulser le foetus. La patiente a eu un empoisonnement et elle est décédée, laissant derrière elle un mari et une fille de neuf ans. Des manifestations contre la loi sur l'avortement ont eu lieu dans plus de 70 villes polonaises. En Occident aussi, la loi polonaise sur l'avortement en prend pour son grade.

Le ton politique en Pologne est très différent aujourd'hui. La rhétorique polonaise de la "protection des frontières extérieures de l'Europe" fait mouche. Le ministre allemand de l'Intérieur Horst Seehofer, par exemple, soutient l'idée de construire un mur frontalier et estime que "l'UE devrait aider la Pologne à défendre sa frontière extérieure européenne". Le journal allemand Die Welt qualifie l'action polonaise de "faveur et de soutien à l'Union européenne".

Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, souligne que l'alliance est "solidaire de la Pologne". La Commission européenne, sous l'impulsion de la présidente Ursula von der Leyen, prend de nouvelles sanctions à l'encontre du Belarus, en rendant notamment encore plus difficile l'obtention de visas pour les hauts responsables du régime. Jusqu'en Amérique, on soutient Varsovie. Le ministère des Affaires étrangères qualifie la politique du Belarus d'"illégale et inhumaine".

Bref, si jusqu'à ce week-end la Pologne était encore le paria de l'Europe, aujourd'hui elle est presque le héros européen.

Michel veut trancher rapidement la question d'infrastructures physiques UE aux frontières

Le président du Conseil européen Charles Michel a appelé, mardi soir à Berlin, à "trancher rapidement" la question du financement par l'UE d'infrastructures physiques aux frontières extérieures de l'Union, mises sous pression par le Bélarus.

"La Biélorussie instrumentalise la détresse des migrants d'une manière cynique et choquante", a répété M. Michel, lors d'un discours à la Fondation Konrad Adenauer. Il a rappelé que le Conseil, lors de son dernier sommet à Bruxelles, avait demandé à la Commission européenne de proposer "toutes les mesures nécessaires dans le respect du droit européen, des obligations internationales et des droits fondamentaux". "Nous avons ouvert le débat sur le financement par l'UE d'infrastructures physiques aux frontières. Cette question devra être tranchée rapidement", a-t-il dit. Lors de ce même sommet, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, avait souligné que l'UE pouvait fournir des financements pour la gestion des frontières, les équipements, le personnel, des dispositifs électroniques ou des infrastructures, "mais il y a un accord de longue date de la Commission et du Parlement européen pour ne pas financer de mur ou de fils barbelés", avait-elle précisé. M. Michel se rendait ce mercredi en Pologne où il doit rencontrer en fin de matinée le Premier ministre Mateusz Morawiecki, qui accuse le président russe Vladimir Poutine d'être le "commanditaire" de la vague de migrants tentant d'entrer dans son pays depuis le Bélarus.

Belga

Hallucinantes. On ne peut pas qualifier autrement les images de la région frontalière du Belarus avec la Pologne. On y voit des colonies de centaines, voire de milliers de personnes marchant de la capitale Minsk à la frontière avec la Pologne, escortées par des troupes biélorusses armées. D'autres images montrent des hommes désespérés, en colère, qui tentent de briser les clôtures de la frontière polonaise à coup de pelles ou de grosses branches. On peut aussi voir des migrants pris entre deux feux : les troupes polonaises ne les laissent pas entrer dans le pays, les Biélorusses refusent de les laisser revenir. Depuis début septembre, l'état d'urgence est en vigueur dans 1 700 villes frontalières de l'est de la Pologne. Toute personne qui n'y vit pas ou n'y travaille pas n'est tout simplement pas autorisée à entrer. La straz graniczna, la garde frontalière, est renforcée par plus de 12 000 soldats et des milliers de membres de la Wojska Obrony Terytorialnej, des volontaires paramilitaires qui sont de plus en plus considérés comme un bras étendu de l'armée régulière.Le président Andrzej Duda a prolongé l'état d'urgence de deux mois. Le nombre de migrants qui tentent de franchir la frontière est en augmentation : rien que le mois dernier, on en a recensé 8 000.Douce vengeance Les migrants sont attirés par les promesses du président biélorusse Alexandre Loukachenko. Il garantit aux chasseurs de fortune qu'ils pourront voyager librement à travers son pays jusqu'à la frontière avec la Pologne, c'est-à-dire la frontière avec l'Union européenne. Des avions remplis de migrants arrivent d'Afghanistan, d'Irak et de Syrie. Seuls ou accompagnés par des soldats biélorusses, ils se rendent à la frontière où ils sont livrés à eux-mêmes. De cette façon, Loukachenko utilise ces migrants dans sa guerre hybride contre la Pologne et l'Union européenne.Pour Loukachenko, connu sous le surnom peu flatteur de "dernier dictateur d'Europe", il s'agit d'une douce revanche sur les sanctions imposées à son régime par l'Union européenne. Lors de sa réélection - frauduleuse selon tous les observateurs - en août dernier, il s'est déchaîné contre les médias critiques et l'opposition démocratique. Des militants et des journalistes ont été arrêtés, torturés et assassinés. Plusieurs dirigeants ont fui vers la Pologne où ils ont obtenu l'asile et un accueil chaleureux. Pour Loukachenko, c'est la preuve ultime que ses opposants sont des "marionnettes de Varsovie", comme il ne cesse de le répéter.Une réponse forte La réponse polonaise est forte. Des barrières avec des clôtures électriques ont été érigées à la frontière en prévision d'un véritable mur, suivant l'exemple américain, à la frontière avec le Mexique. Le parlement polonais a déjà accordé l'autorisation de construire le mur.Les troupes polonaises ont l'ordre strict de ne laisser entrer personne. La nourriture, les médicaments et les tentes décentes pour dormir sont rares. Une douzaine de migrants sont probablement déjà morts de privations, se sont perdus dans les prairies et les forêts de cette région frontalière accidentée ou se sont noyés dans le Bug, le fleuve qui marque la frontière entre le Belarus et la Pologne. Pendant ce temps, jour après jour, il fait plus sombre et plus froid. Ce n'est pas une science très réconfortante pour les migrants.Mais pour le gouvernement polonais nationaliste-conservateur de "Droit et Justice", le problème des migrants est purement politique, et non une crise humanitaire. La Pologne considère Loukachenko comme le seul responsable de toute cette misère. C'est donc à lui de prévoir une intervention humanitaire, estime Varsovie.Une Pologne divisée Cependant, la Pologne ne serait pas la Pologne si le gouvernement et l'opposition n'étaient pas diamétralement opposés sur cette question. La Plate-forme civique libérale, le plus grand parti d'opposition, s'oppose à la politique de repli. Pour l'opposition, la question des migrants est en effet un problème humanitaire dont le gouvernement polonais est responsable. Le président du parti, Donald Tusk, plaide - en vain - pour que les migrants aient la possibilité d'être reconnus comme demandeurs d'asile. Le Premier ministre Morawiecki a une priorité : protéger la frontière extérieure de l'Europe.La population, elle aussi, est profondément divisée. La ville de Michalowo, près de la frontière, en est un bon exemple. Là, les personnes qui veulent aider les migrants placent une lampe verte à l'entrée de leur maison. Les médias locaux racontent l'histoire émouvante d'un demandeur d'asile à qui l'on a servi des bigos, un plat polonais à base de chou et de viande. L'homme a tellement apprécié le repas que, par gratitude, il a passé l'aspirateur dans tout le centre paroissial.Silence radio des critiques Il y a à peine trois semaines, la Pologne était dans la ligne de mire de l'Europe. La Cour constitutionnelle de Varsovie avait décidé, à la demande du Premier ministre, que le droit polonais était supérieur au droit européen. Cette déclaration a provoqué un raz-de-marée de critiques et a complètement isolé la Pologne. Le magazine The Economist, qui fait autorité en la matière, souhaitait même que la Pologne quitte l'Union européenne, car, comme l'écrivait le magazine, "mieux vaut un Polexit ordonné qu'un dirty remain".Pas plus tard que le week-end dernier, la Pologne a été secouée par un vif émoi. Une femme enceinte de 30 ans est morte en couches parce que les médecins, paralysés par la stricte loi sur l'avortement, sont intervenus beaucoup trop tard pour expulser le foetus. La patiente a eu un empoisonnement et elle est décédée, laissant derrière elle un mari et une fille de neuf ans. Des manifestations contre la loi sur l'avortement ont eu lieu dans plus de 70 villes polonaises. En Occident aussi, la loi polonaise sur l'avortement en prend pour son grade.Le ton politique en Pologne est très différent aujourd'hui. La rhétorique polonaise de la "protection des frontières extérieures de l'Europe" fait mouche. Le ministre allemand de l'Intérieur Horst Seehofer, par exemple, soutient l'idée de construire un mur frontalier et estime que "l'UE devrait aider la Pologne à défendre sa frontière extérieure européenne". Le journal allemand Die Welt qualifie l'action polonaise de "faveur et de soutien à l'Union européenne".Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, souligne que l'alliance est "solidaire de la Pologne". La Commission européenne, sous l'impulsion de la présidente Ursula von der Leyen, prend de nouvelles sanctions à l'encontre du Belarus, en rendant notamment encore plus difficile l'obtention de visas pour les hauts responsables du régime. Jusqu'en Amérique, on soutient Varsovie. Le ministère des Affaires étrangères qualifie la politique du Belarus d'"illégale et inhumaine".Bref, si jusqu'à ce week-end la Pologne était encore le paria de l'Europe, aujourd'hui elle est presque le héros européen.