Jusqu'à la création du réseau social, en 2006, nos dirigeants n'étaient confrontés à leurs détracteurs mécontents qu'en des occasions bien particulières - lors de leurs déplacements sur le terrain ou dans les rubriques " courrier des lecteurs " des médias, par exemple. Et lorsqu'ils rencontraient des membres des syndicats ou de la chambre de commerce, ils étaient parfaitement conscients que leurs interlocuteurs ne représentaient qu'une portion de leur électorat.
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Jusqu'à la création du réseau social, en 2006, nos dirigeants n'étaient confrontés à leurs détracteurs mécontents qu'en des occasions bien particulières - lors de leurs déplacements sur le terrain ou dans les rubriques " courrier des lecteurs " des médias, par exemple. Et lorsqu'ils rencontraient des membres des syndicats ou de la chambre de commerce, ils étaient parfaitement conscients que leurs interlocuteurs ne représentaient qu'une portion de leur électorat. Twitter a changé la donne de deux manières. Parce qu'il permet à quiconque de s'exprimer, les responsables des institutions politiques et culturelles semblent croire que les avis qui s'y publient sont représentatifs de ce que pensent la plupart des gens. Et parce que tant de personnalités vérifient leurs notifications Twitter des dizaines de fois par jour, ces mêmes personnalités font des opinions qu'elles voient passer sur le réseau leur cadre de référence. De ce fait, lorsqu'ils décident quoi penser et comment agir, nos dirigeants peuvent de moins en moins ignorer les violentes manifestations de désaccord auxquelles Twitter donne une chambre d'écho. " Quand on est sur ce réseau social, toutes les polémiques semblent avoir la même importance ", reconnaît devant moi un conseiller stratégique influent, amené à jouer un rôle clé dans le positionnement politique du prochain candidat démocrate à la présidence américaine. Et pourtant, d'après toutes les études menées sur le sujet, Twitter n'est nullement représentatif de l'opinion publique. Aux Etats-Unis, par exemple, moins d'un quart des Américains sont des utilisateurs réguliers du réseau, selon le Pew Research Center. Les sujets politiques les attirent encore moins que les autres : parmi la minorité de ceux consultant régulièrement la plateforme, une majorité ne tweete jamais sur ce type d'informations. Selon une étude de 2016, moins d'un usager régulier sur cinq - c'est-à-dire environ un Américain sur vingt - dit poster des commentaires politiques " de temps en temps " ou " souvent ". Deux chercheurs, Pablo Barbera, de l'université de New York, et Gonzalo Rivero, de l'institut YouGov, ont analysé d'un peu plus près le profil des usagers qui postent des commentaires politiques. Conclusion : les utilisateurs du réseau les plus actifs dans ce domaine " sont essentiellement des hommes, citadins, montrant des préférences idéologiques marquées ". Une autre enquête, menée par des scientifiques des universités de Pennsylvanie et de Singapour, aboutit à une conclusion encore plus radicale : " Seuls les extrémistes autoproclamés semblent consacrer l'essentiel de leur activité sur Twitter à des discussions politiques. " La classe politique américaine vit désormais dans une bulle que les changements technologiques de ces dernières années ont rendue encore plus impénétrable. Au lieu de faire le lien entre les élites et le peuple, Twitter a amplifié les croyances d'une petite bande de militants hyperpolitisés. Voilà qui aide énormément à comprendre pourquoi Donald Trump a si franchement joué sa base. La solution à ce problème est bien plus simple que ce que les commentaires inquiets sur les réseaux sociaux peuvent laisser penser : les dirigeants politiques - tout comme n'importe quel citoyen - doivent apprendre à évaluer Twitter à sa juste mesure. Ce n'est pas l'existence d'un forum où peuvent s'épancher et s'étriper tous les extrémistes de la Terre qui est dangereuse pour la démocratie, c'est le fait que nos décideurs confondent cette agora avec la vraie vie, et permettent ainsi aux militants les plus acharnés de façonner la culture du monde réel.Yascha Mounk