Imaginons un groupe aussi emblématique que les Beatles dont les membres au sommet de leur gloire seraient, un à un, arrêtés, accusés de terrorisme et jetés en prison. Imaginons que le local de répétition de ce groupe soit saccagé, leurs instruments détruits, éventrés. Imaginons que l'histoire d'amour qui a lié le bassiste de la formation à l'une des chanteuses, comme John Lennon à Yoko Ono, se termine par la mort du premier après quatre années de prison sur cinq ans de mariage. Et que cette disparition soit l'aboutissement d'une grève de la faim, voie choisie pour exprimer une protestation désespérée contre la descente aux enfers. Tel est le cauchemar vécu par Yorum, ce groupe de musique turc accusé d'avoir commis ce sacrilège aux yeux du pouvoir : être la voix des peuples d'Anatolie, dans l'Est de la Turquie, oser chanter la résistance aux régimes oppresseurs dans plusieurs langues du pays, dont le kurde, et rassembler des centaines de milliers de fans qui, grâce à la musique, ont partagé un commun désir de liberté.
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Imaginons un groupe aussi emblématique que les Beatles dont les membres au sommet de leur gloire seraient, un à un, arrêtés, accusés de terrorisme et jetés en prison. Imaginons que le local de répétition de ce groupe soit saccagé, leurs instruments détruits, éventrés. Imaginons que l'histoire d'amour qui a lié le bassiste de la formation à l'une des chanteuses, comme John Lennon à Yoko Ono, se termine par la mort du premier après quatre années de prison sur cinq ans de mariage. Et que cette disparition soit l'aboutissement d'une grève de la faim, voie choisie pour exprimer une protestation désespérée contre la descente aux enfers. Tel est le cauchemar vécu par Yorum, ce groupe de musique turc accusé d'avoir commis ce sacrilège aux yeux du pouvoir : être la voix des peuples d'Anatolie, dans l'Est de la Turquie, oser chanter la résistance aux régimes oppresseurs dans plusieurs langues du pays, dont le kurde, et rassembler des centaines de milliers de fans qui, grâce à la musique, ont partagé un commun désir de liberté. La tragédie du Grup Yorum ne s'arrête pas là. Avant ce 8 mai, date de la mort du bassiste Ibrahim Gökcek, une autre chanteuse de la formation, Hélin Bölek, est décédée le 3 avril, à l'âge de 28 ans après 288 jours de grève de la faim. Et comme si la mort du bassiste n'avait pas encore rassasié le besoin de détruire ce qui résiste, sa dépouille a été arrachée à sa famille et à l'endroit où elle reposait dans un quartier de la minorité alévie d'Istanbul pour être emmenée par les autorités dans la ville de Kayseri, au centre de la Turquie, et y être enterrée. Devant le cimetière où elle repose, des hommes se sont pressés contre les grilles, exigeant de déterrer le corps afin de le profaner en place publique. Pendant ce temps, Sultan, la jeune épouse du bassiste, est toujours derrière les barreaux... La violence de la répression qui a démembré ce groupe mythique a sidéré. Le harcèlement et les intimidations ont pourtant accompagné son existence depuis sa naissance, en 1985. Son ascension s'est faite par étapes, au gré des musiciens qu'il a fédérés et des 23 albums qu'il a sortis, brassant les genres musicaux, du rock aux mélodies rurales, dénonçant l'impérialisme américain ou l'exploitation des travailleurs. Son apothéose a sans doute eu lieu en 2014 lorsqu'il est parvenu à rassembler un million de personnes après les protestations du parc Gezi, à Istanbul, où une jeunesse turque s'était élevée au nom de la liberté et de la dignité, dans la foulée des printemps arabes. Mais le coup d'Etat raté de juillet 2015 marque le début d'une répression accrue. La police commence à faire des descentes régulières dans ses locaux, un centre culturel situé à Okmeydani, dans une banlieue traditionnellement contestataire d'Istanbul. Le groupe résiste, jouant sur scène avec des instruments éventrés, se produisant sur les toits d'immeubles, enchantant le public par ses actes de désobéissance. En février 2018, le couperet définitif tombe : les noms de certains musiciens se retrouvent sur la liste des personnes recherchées pour terrorisme. L'accusation d'appartenance de plusieurs membres de Yorum au DHKP-C, le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple, d'obédience marxiste, qui est placé sur la liste des organisations terroristes par l'Union européenne et les Etats-Unis, conduit à la détention de plusieurs musiciens, poussant les autres à la clandestinité ou à l'exil. Pourquoi un tel acharnement ? Les motifs d'inculpation sont " la formation ou la direction d'une organisation terroriste armée ". Mais au fond, le pouvoir s'évertue à détruire Yorum parce qu'il porte soi-disant atteinte à l'identité turque et sunnite conservatrice, clé de voûte idéologique du pouvoir. Selon le pouvoir, il oeuvre à saper l'unité du pays, en popularisant des chants d'insoumission et en promouvant les identités kurdes ou alévies (les Alévis sont considérés comme des musulmans " dissidents "). " L'intensification de la répression contre le groupe Yorum, explique le politologue Alican Tayla, est le résultat de l'alliance que le président Erdogan a passé avec les ultranationalistes pour se maintenir au pouvoir. " Selon différents observateurs, cette nouvelle vague répressive est le signe d'une lutte dans l'ombre du pouvoir affaibli de Recep Tayyip Erdogan. Plusieurs clans tentent d'avancer leurs pions. Le puissant ministre de l'Intérieur, Süleyman Soylu, cherche à promouvoir une image d'homme fort, rempart contre les mouvements contestataires de la gauche turque. Il y a également le clan qui s'est constitué autour de Berat Albayrak, le gendre d'Erdogan, ou celui de Devlet Bahçeli, un des fondateurs du MHP, le Parti d'action nationaliste, d'extrême droite. La perte de grandes villes, dont Istanbul, par le parti AKP d'Erdogan lors des élections du 31 mars 2019 a accru l'affolement du pouvoir face à un déclin de popularité qu'il ne parvient pas à endiguer. Ce climat a pour conséquence une surenchère dans l'affirmation d'une violence ouverte à l'égard de tout élément perturbateur. Ainsi depuis le mont Turkmène en Syrie, des djihadistes turcs qui ont accompagné l'incursion de l'armée d'Ankara en territoire syrien exhortent sur les réseaux sociaux au meurtre et à la décapitation des traîtres à la nation. Ces menaces visent des opposants en Turquie, mais également en Belgique où le militant Bahar Kimyongür a récemment reçu des vidéos de décapitation, lui promettant le même sort... C'est dans ce contexte délétère que des membres du Grup Yorum ont décidé d'user de cette ultime moyen de protestation en prison qu'est leur corps, en s'abstenant de se nourrir. Une grève de la faim qui avait pour objectif l'arrêt des descentes policières, des interdictions de concerts, des poursuites intentées à leur encontre et le retrait des noms des musiciens des listes terroristes. La mort de deux de leurs membres essentiels a relancé en Turquie le débat sur ce moyen d'action, certains l'estimant inefficace. Pour ceux qui la pratiquent, il s'agit de montrer que leur vie a moins d'importance que leur cause. En d'autres termes, qu'ils préfèrent mourir physiquement que vivre vaincus moralement. Un débat dont la teneur suffit à dire l'état d'esprit des mouvements radicaux d'opposition en Turquie aujourd'hui.