Selon le Centre asiatique pour les droits de l'homme, 1,5 million de foetus féminins sont éliminés chaque année en raison de leur genre. Au Royaume-Uni, 21 % des filles de moins de 16 ans ont été victimes d'abus sexuels. Les mineures représentent plus de 20 % des victimes d'exploitation sexuelle forcée... Ecrivaine et essayiste, Dominique Sigaud a mené l'enquête sur les violences faites aux filles de moins de 18 ans à travers le monde. La longue série de crimes qu'elle a rassemblée et décryptée dans La Malédiction d'être fille (1) est atterrante. Elle l'est d'autant plus, selon l'auteure, que ces violences sont souvent tues, minimisées, niées... Pour surmonter cette chape de plomb, Dominique Sigaud lance un mouvement visant à organiser le 11 octobre 2020, journée internationale des filles, des marches de protestation à travers la planète.
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Selon le Centre asiatique pour les droits de l'homme, 1,5 million de foetus féminins sont éliminés chaque année en raison de leur genre. Au Royaume-Uni, 21 % des filles de moins de 16 ans ont été victimes d'abus sexuels. Les mineures représentent plus de 20 % des victimes d'exploitation sexuelle forcée... Ecrivaine et essayiste, Dominique Sigaud a mené l'enquête sur les violences faites aux filles de moins de 18 ans à travers le monde. La longue série de crimes qu'elle a rassemblée et décryptée dans La Malédiction d'être fille (1) est atterrante. Elle l'est d'autant plus, selon l'auteure, que ces violences sont souvent tues, minimisées, niées... Pour surmonter cette chape de plomb, Dominique Sigaud lance un mouvement visant à organiser le 11 octobre 2020, journée internationale des filles, des marches de protestation à travers la planète. Vous dressez un panorama terrible du sort des filles à travers le monde : foeticides, filiacides, viols, incestes, traite des êtres humains, esclavage, mutilations... Quelles sont les statistiques reflétant ces violences qui vous ont le plus marquées lors de votre enquête ? En préambule, je noterais surtout une absence de statistiques. Cela étant, la découverte la plus importante et la plus désagréable que j'ai réalisée au cours de ce travail est le nombre de filiacides, à savoir tuer son propre enfant parce que c'est une fille. Je savais que ce phénomène touchait l'Inde, le Pakistan, le Bangladesh. Mais je me suis rendue en Haute-Egypte et dans le Haut-Atlas marocain, dans des zones rurales pauvres. Les habitants y répondent sans filtre. Ils m'ont dit que la pratique y existait aussi. Si c'est le cas dans ces Etats, il est évident qu'il y en a d'autres commis dans toute l'Afrique, au sein du monde arabe, en Amérique latine, en Asie... Des centaines de milliers de filles sont ainsi tuées parce qu'elles sont filles. Les conséquences sont énormes. Quand garçon, vous vivez dans un pays, une communauté, un village, une famille où on tue les filles, on vous apprend qu'elles ne sont rien. Ces meurtres, de surcroît, échappent totalement à la législation. La loi des familles prévaut sur la loi humaine. Pas étonnant alors que l'Inde, où le nombre de filiacides est un des plus élevés au monde, connaisse des viols collectifs terribles. Les deux phénomènes sont liés. Ces meurtres sont un invariant de l'histoire humaine : les pater familias romains décidaient quel enfant allait vivre, comme dans le monde préarabe et en Chine. Nous, filles et femmes, avons cela inscrit de façon très ancienne et ancrée dans l'inconscient collectif. Nous savons que " nous ne valons pas cher ", même si c'est en train de changer. L'absence de statistiques et d'études sur ces meurtres s'explique-t-elle par la domination masculine sur la politique, la police, la justice ? Non, c'est le résultat de l'impensé. J'ai étudié la question de la violence faite aux Juifs. Il y a beaucoup de rapprochements à établir avec la violence faite aux femmes. Heureusement, la première a fini par devenir un objet de recherche historique. La violence faite aux filles ne l'est pas encore devenu. Vous parlez de foeticide, de filiacide, du verbe incester. Pourquoi est-il si important, pour vous, de créer ces nouveaux termes ? Il est fondamental pour les filles de nommer le réel pour être capable de s'en saisir. Une fille abusée par un parent doit pouvoir dire qu'elle a été " incestée ". Il est important que ce mot traverse la bouche. Nous sommes des êtres parlants. L'inceste pose la question du savoir de façon très singulière, écrivez-vous. Que voulez-vous dire par là ? La communauté humaine se place à l'égard des filles comme la famille elle-même en disant : on préfère ne pas savoir. Chaque violence faite à une fille s'accompagne de l'ordre " tais-toi ". Spécialiste de la question du viol en France, Emmanuelle Piet explique que quand une parole accompagne un acte traumatique, elle ne peut plus en être séparée. Elle en fait partie. L'inceste est une façon de dire : " Ton désir n'existe pas. Mon désir occupe tout l'espace. Tu n'as rien à dire à ce propos. " Il s'agit d'un effacement du désir de la fille. C'est un rite de toute-puissance qui fracasse les victimes pour le reste de leur vie. Une étude au Pakistan a montré combien il était impossible pour elles de faire entendre auprès de la police, de la justice et du corps médical qu'elles ont été incestées. Tout le monde se retourne contre elles parce qu'elles s'élèvent contre la chape d'ignorance qui les entourent. D'ailleurs, si elles sont les premières qui sont retirées de l'école, c'est pour les empêcher d'accroître leur savoir. J'ai dédié mon livre à Mary. Rencontrée au Soudan du Sud, elle avait tout perdu, ses parents, sa maison... Je lui demande alors ce qu'elle souhaite. Et elle me répond : " Un cahier et un crayon ". Elle aspirait simplement à la connaissance. Toutes les civilisations, cultures, religions sont touchées par les violences faites aux femmes, écrivez-vous. Quelle est l'influence des religions dans ce fléau ? Les religions sont un des espaces communautaires humains. Elles ont évidemment un rôle. Et la mauvaise nouvelle est que les violences faites aux filles se renforcent dans les lieux sous influence islamiste. Les dogmatiques redemandent la soumission des filles. C'est une réaction à l'échec des printemps arabes. Parce que les filles sont sorties dans la rue et ont pris la parole, la répression qui s'abat sur elles est absolument terrible. Elles sont notamment violées en prison pour les punir. On leur dit : " Tu as voulu ta liberté sexuelle ? Ben tiens, prends ça. " Et à leur sortie de détention, quand elles en réchappent, elles peuvent être tuées par leur père ou par un membre de leur famille parce qu'elles... ont été violées. C'est une absence absolue de mansuétude, une incapacité complète de compassion au malheur de sa propre fille... C'est toujours " l'honneur " de la famille qui prévaut sur la souffrance des victimes. Arrêtons d'appeler cela des crimes d'honneur ; je n'ai pas encore trouvé le terme adéquat. Ils sont un déshonneur pour ceux qui les commettent. Or, ils ont aussi tendance à augmenter. Pour les mêmes raisons. A nouveau, il faut apporter du savoir. L'Institut médico-légal de Jordanie a eu l'idée d'étudier les corps des filles tuées soi-disant pour l'honneur. Il a découvert que 80 % d'entre elles étaient vierges. Ce qui mettait en évidence la pure affabulation qui conduit à ces crimes. Percevez-vous malgré tout des signes de changement ? Vous évoquez la baisse des mutilations sexuelles dans certains pays... Effectivement, lentement mais sûrement, les mutilations sexuelles diminuent dans un certain nombre de pays. Mais à l'inverse, dans le délire occidentalo-occidental, des filles demandent à être mutilées pour des soi- disant questions esthétiques. Elles imaginent que pour être une fille correcte esthétiquement, elles doivent un peu " raboter " leurs lèvres sexuelles, ce qui est aberrant puisqu'elles jouent un rôle important dans le rapport sexuel. Bien sûr, des avancées sont enregistrées. Mais elles relèvent plutôt d'une marche lente. La meilleure nouvelle en vérité est qu'à chaque fois que l'on soutient vraiment les filles, elles sont à l'origine de progrès formidables. Je pense à une expérience menée au sein d'une école au Malawi. L'école est, après la famille, le deuxième lieu de commission des violations des droits de l'enfant. Le corps enseignant a décidé d'y dispenser une formation pour filles et garçons, en commun, sur le viol. Elle incluait l'apprentissage de quelques gestes nécessaires pour éviter une agression - hurler, mordre, taper, courir, demander de l'aide... La formation a permis une diminution de 40 % des viols. Lorsque l'on n'arrête pas de dire aux filles, comme on me l'a dit, que pour être une fille convenable, " il ne faut pas courir ", " il ne faut parler fort ", " il ne faut pas dire "non" ", " il faut être aimable "..., vous en faites forcément des poupées démembrées. Quelles actions concrètes prônez-vous pour lutter contre ces violences ? Je demande l'établissement de refuges clandestins où les filles peuvent aller se cacher si on veut les marier à 12 ans ou les exciser. Il faut savoir que les filles sont et vont être les premières victimes des crises climatiques. On recommence à les marier très jeunes pour ne pas avoir à les nourrir. Sur les chemins de l'exil, elles sont violées... Je souhaiterais que les grandes entreprises qui travaillent sur ces terrains-là dans le développement durable intègrent les filles à leurs activités... Plein d'actions sont possibles. D'autant que les filles ont en général une énergie considérable. Elles sont des formidables leviers de changement. Vous parlez d'actions avec les associations et avec les entreprises. Désespérez-vous que les dirigeants politiques puissent agir pour réduire ce fléau ? Ceux qui se pensent être les élites ont un point commun en Occident. Ils se reconnaissent au fait qu'ils ne veulent pas avoir affaire au réel. Cette réalité qui frappe de plein fouet les plus modestes. Ils sont dans le bla-bla. La France, notamment, est extrêmement déclarative. Mais on s'en fiche du déclaratif. C'est la raison pour laquelle je réclame aussi la création, en France, d'un observatoire des violences faites aux femmes. Des personnes, notamment dans les brigades de mineurs et les services sociaux, disposent du savoir sur les viols sur les filles. Or, on ne les interroge jamais pour documenter ces violences. 40 % des viols et tentatives de viols dans l'Hexagone seraient perpétrés sur des mineurs de moins de 15 ans. Comment les politiques osent-ils ne pas mener une seule étude sur ce sujet ? Je ne le comprends pas. Honte sur eux. Il faut qu'ils cessent d'avoir peur du savoir.