Ecrivain et ancien diplomate russe d'origine ukrainienne, Vladimir Fédorovski est attaché aux relations Europe-Russie, tendues depuis l'annexion de la Crimée par Moscou. Il signe Le Roman vrai de la manipulation (1), un ouvrage en deux parties : la première raconte l'histoire de la désinformation en Russie d'Ivan le Terrible à la fin du communisme, tandis que la seconde traite des opérations de manipulation russe et occidentale aujourd'hui (2).
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Ecrivain et ancien diplomate russe d'origine ukrainienne, Vladimir Fédorovski est attaché aux relations Europe-Russie, tendues depuis l'annexion de la Crimée par Moscou. Il signe Le Roman vrai de la manipulation (1), un ouvrage en deux parties : la première raconte l'histoire de la désinformation en Russie d'Ivan le Terrible à la fin du communisme, tandis que la seconde traite des opérations de manipulation russe et occidentale aujourd'hui (2). L'expression "fake news" qualifie désormais tout et n'importe quoi : des informations volontairement mensongères ou trompeuses, des faits approximatifs ou non vérifiés, mais aussi des articles qui déplaisent au pouvoir en place. Sommes-nous entrés dans l'ère du mensonge permanent ? Les fake news sont la plaie du monde moderne. Avec Internet et les réseaux sociaux, ces informations mensongères ou non vérifiées se multiplient. Pour autant, il y a eu des manipulations à toutes les époques. Je pense à deux cas célèbres parmi d'autres : à la fin du xixe siècle, le lieutenant-colonel Henry, officier du contre-espionnage militaire français hostile à la présence de juifs au sein de l'armée, crée de toutes pièces des faux pour accréditer les accusations d'intelligence avec l'ennemi portées contre Dreyfus. Le capitaine moisira des années au bagne de Cayenne, sur l'île du Diable. De même, en 1901, un informateur de l'Okhrana, la police secrète de l'Empire russe, rédige l'ouvrage Les Protocoles des Sages de Sion. Ses commanditaires veulent faire croire au gouvernement du tsar Nicolas II qu'un conseil juif a élaboré un plan de domination du monde. Hitler y fait référence dans Mein Kampf et la propagande du IIIe Reich l'utilise. Le texte sert encore aujourd'hui à certains intégristes musulmans. Quelle différence entre la manipulation au temps de la guerre froide, âge d'or de la désinformation, et les fake news d'aujourd'hui ? Pendant la guerre froide, on distinguait la politique réelle de la propagande. Aujourd'hui, la désinformation est pratiquée à l'inspiration. Faute de règles, on assiste à une succession de crises marquées par l'improvisation et la manipulation. Il est difficile d'en comprendre la logique, souvent inexistante. Les approximations dans la politique étrangère de Washington en sont l'illustration la plus frappante. Entre les tweets de la Maison-Blanche, la politique des différentes factions de l'administration Trump, celles du Congrès et de la CIA, la manipulation non maîtrisée est devenue omniprésente et plus importante que la politique réelle. La désinformation en ligne est de plus en plus utilisée lors d'élections en Europe et ailleurs dans le monde. La diffusion de fausses nouvelles pourrait-elle aussi déclencher de nouveaux conflits ? Il y a de quoi être inquiet. Des guerres ont déjà été provoquées par de fausses informations. En 1964, la prétendue attaque de navires américains par les nord-vietnamiens dans le golfe du Tonkin a déclenché la guerre du Vietnam. En février 2003 a été lancée, devant les Nations unies, la fake news la plus meurtrière du début du xxie siècle : la fable du secrétaire d'Etat américain Colin Powell sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein, qui a justifié l'invasion de l'Irak. Powell a été intoxiqué par la CIA et par un document préparé par un conseiller du vice-président Dick Cheney. Bilan : près de 500 000 personnes tuées sur le sol irakien entre l'intervention et le retrait de la coalition occidentale, en 2011. Il n'y a pas eu de commission du Congrès sur ce scandale. Dick Cheney n'a jamais été inquiété. George Tenet, le directeur de l'Agence, n'a toujours pas reconnu que les prétendues preuves selon lesquelles Saddam Hussein détenait des centaines de tonnes d'armes chimiques étaient fausses. En 2016, y a-t-il eu, par voie de piratage et de subversion, une ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine ? Sans doute Vladimir Poutine préférait-il infiniment voir élire à la Maison-Blanche Donald Trump, homme d'affaires pragmatique, plutôt qu'Hillary Clinton, représentante de l'establishment américain dans toute sa rigueur dogmatique. Le maître du Kremlin sait manipuler avec la science d'un ancien du KGB. Il joue aussi, dans son pays, sur l'image de " citadelle assiégée ", une tradition russe inaugurée par Ivan le Terrible. Si la victoire de Trump a été pour partie téléguidée par Moscou, on peut le déplorer pour la démocratie. Mais l'indignation américaine me fait sourire : la CIA, elle, n'a pas hésité à écouter pendant des mois le téléphone le plus secret de Gorbatchev, celui qui lui permettait un contact direct avec les membres du Politburo. En comparaison, l'affaire des courriels d'Hillary Clinton apparaît comme une broutille. En mars dernier, l'affaire Skripal a provoqué une crise diplomatique entre l'Occident et le pouvoir russe, avec expulsion de diplomates à la clé. Moscou a été accusé par Londres d'avoir organisé, au Royaume-Uni, l'empoisonnement de l'ex-espion russe et de sa fille. Que vous inspire cette affaire ? Sans que l'ombre d'une preuve soit apportée au dossier, Theresa May a estimé qu'il s'agissait soit d'une action directe de l'Etat russe, soit d'une perte de contrôle de l'agent neurotoxique par les laboratoire russes. Je ne sais qui est le commanditaire de cet attentat, mais il présente, selon moi, toutes les caractéristiques d'une manipulation. A quoi peut rimer une attaque avec un produit parfaitement détectable comme le Novitchok-5, dont l'origine première russe ne peut être niée ? Pourquoi la Russie aurait-elle pris le risque de casser son image à la veille de son élection présidentielle et de la Coupe du monde de football en Russie, à laquelle Poutine attachait une importance stratégique ? Pourquoi choisir d'abattre un ex-agent double, retraité anonyme depuis plus de cinq ans ? Vu de Moscou, le cas Skripal ne présente aucun intérêt. Alors, à qui profite le crime ? Depuis que Vladimir Poutine mène une politique internationale offensive, la stratégie anglo-saxonne a toujours été de le diaboliser. L'usage du poison porte le message suivant : la Russie méprise le droit international et ne craint pas d'être étiquetée Etat voyou.