Autant Décombres flamboyants (1) que La Reine Lear (2) présentent un avenir sombre. Ce ton pessimiste était-il volontaire ?
...

Autant Décombres flamboyants (1) que La Reine Lear (2) présentent un avenir sombre. Ce ton pessimiste était-il volontaire ? Quand on voit ce qui se passe dans le monde pour le moment, il est difficile de se montrer optimiste. Je viens d'Afrique du Sud, où il y a à nouveau de l'espoir après la démission de l'ancien président Jacob Zuma, mais où tout n'est pas résolu avec Cyril Ramaphosa. Si on regarde les autres pays du Brics (NDLR : pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et ceux qui les dirigent - Bolsonaro, Poutine, le Premier ministre indien nationaliste Narendra Modi... - si on y ajoute Trump, Erdogan, la Pologne, la Hongrie... il n'y a pas vraiment de quoi se réjouir. La Reine Lear est une réflexion sur ce qui est pour moi la cause de ce qui se produit actuellement : la grande crise financière de 2008. On laisse payer les factures et les fractures de cette crise par les gens qui sont en bas de l'échelle sociale. Dans ces conditions, il devient plus facile de relancer la xénophobie et l'angoisse, et de les utiliser politiquement. Si on connaît un peu l'histoire de l'Europe, on ne peut qu'être d'accord avec mon beau-père néerlandais, qui a vécu le bombardement de Rotterdam et qui s'emporte sur tous les nationalistes parce qu'il sait que c'est grâce à la construction de l'Union européenne que la paix s'est maintenue ici pendant septante ans. Les jeunes générations ne se rendent pas compte que cette paix n'est pas une évidence. Dans La Reine Lear, vous adaptez Shakespeare en transformant le personnage principal en femme et en transposant l'action dans le monde financier contemporain. Pourquoi ? L'écriture de la pièce était une demande de l'actrice Frieda Pittoors, qui est, aux côtés de Viviane De Muynck, une des reines de nos planches en Flandre. En dehors du sujet lui-même, cette proposition m'intéressait à cause de ma mère, l'actrice amateure de La Langue de ma mère qui, quand elle allait au théâtre, se plaignait - à raison - du fait qu'il y avait toujours de beaux rôles pour les hommes d'un certain âge mais pas pour les femmes. Mais une vieille reine, à la place d'un vieux roi, face à trois filles comme chez Shakespeare, ce n'était pas intéressant. Je suis un freudien, donc il fallait tout inverser : une reine, et trois fils. Mais alors, l'intrigue de la pièce ne pouvait pas se dérouler au Moyen Age puisque, selon la loi salique, c'est le fils aîné qui aurait hérité du royaume, sans discussion et donc sans le noeud de l'intrigue. Cette reine Lear est une femme forte, mais qui peut aussi se montrer monstrueuse. Peut-on parler d'une pièce féministe ? Elle est généreuse, mais c'est aussi une manipulatrice, encore plus que le roi de la pièce de Shakespeare. Pour garder sa place, cette femme est peut-être devenue plus dure qu'elle ne l'aurait voulu. C'est un mauvais angle d'attaque de considérer toutes les femmes comme des anges et des saintes. Ce n'est pas du féminisme. Les femmes doivent avoir le droit d'être des démons et des monstres aussi grands que les hommes. Quel a été le point de départ de l'écriture de Décombres flamboyants ? Je voulais écrire un roman sur le présent. Le coeur du livre, c'est la peur. La peur organisée, la peur instrumentalisée. Pendant des années, j'ai eu ce rêve d'écrire les mémoires d'un bègue. Un personnage qui ne saurait pas bien parler mais qui saurait très bien écrire, parce qu'il a une fascination pour la langue, la littérature, la poésie. Puis, j'estimais que quelqu'un comme ça pouvait facilement avoir un complexe d'infériorité susceptible de tourner en complexe de supériorité. Gidéon Rottier veut un boulot où il sera le meilleur et il se retrouve dans cette société, Extreme Cleansing, qui nettoie les plus grands désastres. Or, les grands désastres d'aujourd'hui sont soit des catastrophes naturelles, soit des attentats. Un de mes grands modèles pour ce roman dystopique a été Le Complot contre l'Amérique. Philip Roth, lui-même juif, y imagine ce qui se serait passé si l'aviateur Charles Lindbergh, qui était un nazi, était devenu président des Etats-Unis et si on y importait les lois de Nuremberg (NDLR : adoptées en septembre 1935 et qui allaient fournir un cadre juridique à la persécution systématique des juifs dans l'Allemagne nazie). Le livre est d'ailleurs redevenu très populaire aux Etats-Unis dès que Donald Trump a été élu président. Un autre élément important dans ce roman, c'est que le lecteur n'a que le point de vue de Gidéon, pas celui de Youssef. Au début, on a de la compassion pour ce type. On est content pour lui parce qu'il a finalement trouvé un ami, une maison, une famille. Mais j'espère qu'après un certain temps, le lecteur se méfiera de plus en plus de l'auteur de ces mémoires. Est-ce qu'il dit la vérité ? Est-ce un témoignage ou une défense ? La vraie voix des réfugiés, on ne l'entend pas. Comme la reine Lear, Gidéon Rottier est un personnage ambigu. Mais Youssef et les membres de sa famille ne sont pas vraiment angéliques... A un moment ou un autre, chaque personnage du roman devient un petit monstre, parce qu'il n'est pas facile de vivre ensemble. J'ai écrit ce livre entre autres pour en faire la preuve. Mais ça ne veut pas dire qu'on peut exagérer les problèmes en les plaçant dans un cadre identitaire et en établissant des comparaisons historiques totalement folles. Quand un attentat survient et que Bart De Wever tweete " Hannibal ad portas " (NDLR : après une attaque terroriste dans une usine près de Lyon, le 26 juin 2015), qu'est-ce que ça veut dire ? Ça signifie que l'état d'esprit est déjà celui d'une guerre totale, mais aussi que nous, nous sommes les Romains et que tous les autres sont des barbares. On invoque cet état de guerre afin de permettre toutes les actions. Quand on invite ici, sans protocole ni écrit ni oral préalable, le service secret du Soudan, on invite un service qui est un mélange entre le KGB, la Stasi et les SS. Est-ce nécessaire ? Je ne dis pas qu'il n'y a pas de problème, mais ça ne veut pas dire qu'on doit accepter tous les moyens pour le résoudre. J'ai l'impression qu'un jour, Theo Francken dira que la Déclaration universelle des droits humains est une attaque de la gauche contre lui. Vous vivez une partie de l'année en Afrique du Sud. Quelle est la situation là-bas ? C'est difficile de parler de l'Afrique du Sud. Tout le monde dit que la Belgique est compliquée avec ses trois langues, ses Régions, ses Communautés, mais venez en Afrique du Sud ou en Ethiopie ! En Afrique du Sud, il y a tant de langues, tant d'ethnies, tant de religions que tout le monde sait qu'il est minoritaire. C'est la raison pour laquelle j'estime que tous les autres partis devraient dire à monsieur De Wever qu'il ne peut pas être à la fois bourgmestre d'Anvers et président de la N-VA. Les deux ensemble, c'est destructeur. Parce qu'à travers le monde, il y a de plus en plus de différences entre un territoire rural et un territoire urbain. Il faut une gouvernance spécifiquement orientée vers les villes et leur superdiversité. On ne peut pas utiliser là une rhétorique destinée à engranger les voix de droite dans les campagnes. La province flamande se positionne encore plus à droite à cause des gens qui ont fui la grande ville mais qui y travaillent. Les transferts si décriés de la Flandre vers la Fédération Wallonie-Bruxelles, on les voit tous les jours : ce sont les gens qui gagnent de l'argent à Bruxelles, mais qui n'y paient pas leurs impôts, et qui ensuite se plaignent de l'argent qu'il faut reverser. Légalement - mais on ne le fera jamais parce que ça rendrait trop évidents tous les mensonges de ces soi-disant transferts -, on devrait, en Belgique, payer la moitié de ses impôts là où on travaille. Ce serait bien plus clair. Avez-vous déjà visité l'AfricaMuseum (3), le musée royal de l'Afrique centrale qui a rouvert récemment à Tervuren ? Je n'y suis pas encore allé mais je sais d'avance que je serai déçu. Deux choses me gênent. La première, c'est qu'avec la famille royale, on ne peut pas critiquer Léopold II comme on le devrait. Selon moi, on ne peut pas ouvrir un tel musée sans un grand colloque où seraient présents des gens comme Adam Hochschild, l'auteur des Fantômes de Léopold II, David Van Reybrouck, le philosophe Achille Mbembe, l'Anversoise Olivia Rutazibwa, l'écrivaine Chika Unigwe, qui a écrit un livre sur les prostituées nigérianes à Anvers. La deuxième chose, c'est qu'un tel musée devrait s'accompagner d'un musée du colonialisme. Où existe-t-il en Europe un tel musée qui dirait et montrerait à tous que c'était un système destructeur, dont nous tous sommes encore les bénéficiaires ? Alors, oui, on se sentirait coupables, mais c'est bien de s'en rendre compte, non ?