Certains soirs, le bleu azur vire au mauve rosé. D'autres, l'atmosphère s'enrobe de jaune paille ou d'orange fiévreux. Quelle que soit la teinte, le soleil ne s'éteint jamais discrètement sur les rives du lac Tchad. Cette fin d'après-midi-là ne faisait sans doute pas exception. Quelque part en 2015, sur l'une des centaines d'îles qui parsèment l'immense bassin. Adam Djibrilla et Adam Mura Maye, 15 et 17 ans, ont oublié comment les terroristes ont déboulé. En pirogue ? A pied ? Ils se souviennent, en revanche, parfaitement de leur arrivée. Un homme, au hasard. Sa tête coupée, au bord de l'eau, devant le village entier. Puis cette menace, armée : " Tout le monde vient avec nous. Ceux qui tentent de fuir, on les tue. "
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Certains soirs, le bleu azur vire au mauve rosé. D'autres, l'atmosphère s'enrobe de jaune paille ou d'orange fiévreux. Quelle que soit la teinte, le soleil ne s'éteint jamais discrètement sur les rives du lac Tchad. Cette fin d'après-midi-là ne faisait sans doute pas exception. Quelque part en 2015, sur l'une des centaines d'îles qui parsèment l'immense bassin. Adam Djibrilla et Adam Mura Maye, 15 et 17 ans, ont oublié comment les terroristes ont déboulé. En pirogue ? A pied ? Ils se souviennent, en revanche, parfaitement de leur arrivée. Un homme, au hasard. Sa tête coupée, au bord de l'eau, devant le village entier. Puis cette menace, armée : " Tout le monde vient avec nous. Ceux qui tentent de fuir, on les tue. " Ils ont marché, neuf nuits, avec tant d'autres qu'ils étaient incapables de les compter. " La journée, on devait rester caché dans les hautes herbes. " Direction le Nigeria. Les deux cousins ne l'atteindront heureusement jamais. Prétextant un besoin pressant, ils ont couru sans se retourner. " Boko Haram, on en avait entendu parler, mais on n'aurait pas imaginé une minute qu'ils débarqueraient chez nous ", murmure Adam Djibrilla, le regard coincé sur ses mains entortillées. La suite, c'est un poste militaire, puis un camp Unicef et, enfin, des retrouvailles familiales au bout de plusieurs semaines. Leur village en fuite s'est reconstitué à la hâte sur un bout de désert. Plus de pêche, plus de culture, plus de bétail, mais des rations alimentaires du PAM (Programme alimentaire mondial) et un forage d'eau potable en rade. Deux histoires parmi 125 670 autres (1). Comme celle d'Adama, Nigériane de 15 ans partie un matin acheter du thé pour le petit-déjeuner, revenue au beau milieu d'un massacre. Fuir, instantanément, sans sandales, sans parents. Trois jours de marche avant de retrouver sa maman, puis deux semaines de route pour atteindre le camp de Dar Es Salam, au Tchad. Comme celle de Tchatcha aussi, timide ado de 16 ans. " Un jour, sur l'île d'à côté, j'ai vu du feu, entendu des tirs et des gens qui criaient "Allahu akbar". On est parti dans la minute. " 125 670 réfugiés, déplacés ou retournés (2), cantonnés dans une région qui s'en serait bien passé. Ce n'est pas tant l'espace qui lui manque, avec ses huit habitants au kilomètre carré. Mais le désert tchadien n'a à peu près rien d'autre à offrir. Seules 4 personnes sur 10 y ont accès à l'eau potable. Seuls 8,4 % des enfants achèvent l'école primaire. Un seul un médecin pour 53 000 habitants. Seuls 59 % de la population ne souffrent pas d'insécurité alimentaire. Seul le terrorisme pouvait encore dégrader une zone se débattant déjà avec son " sous-développement chronique ", dans un pays classé 184e sur 187 selon l'indice du développement humain. Qu'importe, pour Boko Haram. Depuis 2014, la " secte ", comme on la surnomme ici, ne se contente plus de Borno, son fief nigérian. Soif d'expansions territoriales. Des villages pillés, brûlés, massacrés. Chrétiens, mais aussi musulmans. Au Nigeria, comme au Niger, au Cameroun et sur les îles du lac Tchad. Les armées nationales coalisées ripostent, reconquièrent parfois, mais ne neutralisent pas. Les terroristes, qui ont fait allégeance à Daech, sont en grande partie désormais retranchés sur les îles. Sans que personne ne sache vraiment si cet isolement augure un déclin ou juste une trêve. " Depuis septembre, c'est plus calme ", constate Edith, 25 ans, l'unique infirmière du centre de santé de Matafo, un sommaire bâtiment de trois pièces, qui voit défiler enfants à vacciner, femmes enceintes, bébés sous-alimentés mais aussi de plus en plus de déplacés souffrant de diarrhées, de paludisme et autres problèmes liés à la piètre qualité de l'eau. Avant d'être basée ici, la jeune femme parcourait les villages à bord d'une clinique mobile. Quand le véhicule débarquait, c'était toujours l'attroupement. Un jour, dans la file de patients, une dame voilée avec son enfant refusait de répondre à ses questions. " Inquiète, j'ai discrètement envoyé un message à une patrouille militaire, qui est venue et l'a arrêtée. " La femme était en réalité un homme. Sous sa robe, des bombes. D'autres explosions n'ont pas été évitées, dans la petite ville de Baga Sola. La forte présence militaire rappelle que l'apaisement n'est peut-être qu'apparent. Le 10 octobre 2015, un triple attentat-suicide sur le marché et dans un camp de réfugiés tuait 41 personnes et en blessait 48 autres. Les kamikazes ? Deux femmes et trois enfants. La marque de fabrique du groupe terroriste. En 2016, près de 40 enfants ont été utilisés pour perpétrer des attaques dans cet hinterland. Soit un total de 86 depuis 2014. Boko Haram rafle de force. Mais séduit, aussi. " Des villages entiers se sont vidés pour rejoindre la secte, déplore Amadou Fortey Adoum, gouverneur de la région du lac. Plus de 80 % de la population a moins de 25 ans. Dans ce territoire où le développement est quasi absent, la jeunesse est désorientée. Beaucoup n'ont jamais été à l'école. Ils sont laissés à la merci des recruteurs. " La promesse d'une arme, d'une voiture, d'argent, d'un statut, d'une stature résonne forcément. Parfois, la drogue achève de convaincre. Sauf si l'école fait rempart, estime le gouverneur. " Le développement doit commencer par là. " Il commence. Les organisations humanitaires sur place ont fait de l'accès à l'éducation un objectif prioritaire, notamment via la construction de nouveaux bâtiments scolaires. Comme dans le quartier de Kousseri, à Baga Sola. Deux classes récentes, deux autres à venir et un terrain de foot financés par l'Unicef. Au coin du tableau, le directeur Noel Dolgue a noté le décompte du jour : 180 élèves. Dans sa seule classe. Les plus petits s'assoient sur des blocs de béton. " Nous sommes là depuis un an et demi et il y a de plus en plus d'inscrits ", se félicite-t-il. Pourtant, même deux locaux supplémentaires ne réussiront pas à accueillir tous les enfants qui errent dans les rues, vendent sur le marché ou récoltent aux champs. Pour certains parents, l'instruction signifie la privation d'une source de revenus. Pour 2015, les organisations humanitaires s'étaient fixé l'objectif de scolariser 174 300 enfants de 6 à 13 ans. Bilan : 118 400. Les fonds manquent. " Construire une salle de classe, équipements compris, coûte 23 000 dollars, expose Mario Bacigalupo, responsable des constructions à l'Unicef Tchad. L'enjeu est de développer d'autres techniques moins coûteuses et locales. " La main-d'oeuvre qualifiée ne court pas les rues. A la différence de la corruption. Des établissements récents se sont effondrés, érigés par des entreprises dont la compétence n'était pas le premier atout... Construire ne suffit parfois pas. Dans de nombreux villages, les classes restent vides depuis la rentrée. L'Etat ne paie plus ses fonctionnaires depuis plusieurs mois. " Si les enfants sont dans le rue, c'est à cause du gouvernement, pas des enseignants ! ", lance Abdalah, qui devrait donner cours à l'école de Yakoua, près de la ville de Bol. Des communautés s'organisent elles-mêmes pour rémunérer leurs professeurs. Comme à Kousseri. Adou, 14 ans, suit les cours depuis trois mois. " Avant, j'allais à l'école coranique, mais je préfère ici. C'est moi qui ai demandé à venir. " Plus tard, il se voit bien médecin. Pour avoir une grosse voiture et l'air conditionné. Halima, 18 ans, n'avait jamais mis les pieds en classe avant cette année. Elle est par contre déjà mariée, comme 68 % des mineures tchadiennes, même si la loi l'interdit... Elle a aussi un bébé de 9 mois, Maria. C'est sa grand-mère qui s'en occupe, lorsqu'elle se rend aux cours. " Je voulais apprendre, réfléchir différemment. Même si ce n'est pas facile, avec le fardeau des tâches ménagères. Si j'arrive à continuer jusqu'au bout, j'aimerais devenir fonctionnaire. Sinon, savoir lire et écrire, ce serait déjà une bonne chose. " Halima fait partie d'une communauté nomade qui sillonnait le Niger, le Nigeria et le Cameroun. Jusqu'à Boko Haram. " On ne se sentait plus en sécurité nulle part, raconte le cheikh Sare Youssouf Issa. Ils nous volaient notre bétail, on avait les mains vides. " Mais c'est surtout pour que les enfants puissent être scolarisés qu'il a décidé de sédentariser les 1 780 familles qui l'ont suivi. C'est lui qui a sollicité l'Unicef pour qu'elle construise une école. " Il faut sortir les jeunes de l'ignorance ! En s'installant ici, on espère que notre vie va s'améliorer. " Un nouveau départ. Il se décèle dans les dessins des enfants du camp de réfugiés de Dar Es Salam. " La paix ", en arabe. " Au début, c'était très difficile, ils représentaient des gens égorgés, des mitraillettes... ", confie Sylvain, le responsable de l'espace " Ami des enfants ", qui organise des activités sportives, des cours de couture, etc. Et qui se charge également de retrouver les familles des nombreux mineurs non accompagnés. " Désormais, les dessins changent. On y voit des scènes d'école, de pêche, de mariage... " Des scènes de vie. Qui reste dure. Mais peut-être un peu moins rude qu'avant. (1) Estimation la plus récente de l'Ocha, bureau des Nations unies en charge de la coordination des affaires humanitaires. (2) Les retournés sont des Tchadiens vivant dans des pays limitrophes, parfois depuis de nombreuses années, qui ont dû revenir au Tchad à cause des problèmes d'insécurité. Les déplacés, eux, sont les habitants des îles forcés de revenir sur le continent.