"Si la Turquie fait quoi que ce soit dont j'estime, dans ma grande et inégalable sagesse, que cela dépasse les bornes, je détruirai et anéantirai complètement l'économie de la Turquie", a tweeté le président des Etats-Unis.

Les responsables de son gouvernement se sont de leur côté employés à se démarquer de toute opération militaire d'Ankara et à minimiser le retrait des forces américaines déployées près de la frontière turque: il ne s'agirait que d'un "tout petit nombre", moins de 25 soldats au total.

Dans la foulée d'un coup de fil entre Donald Trump et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, la Maison Blanche avait pourtant créé la surprise dimanche soir en annonçant le retrait des forces américaines stationnées en Syrie près de la frontière turque. Elle avait justifié cette décision par le fait que la Turquie s'apprêtait à mettre en oeuvre "son opération prévue de longue date" contre les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), pourtant alliées de Washington dans la lutte antijihadistes.

"Il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales, et de ramener nos soldats à la maison", avait ensuite tweeté, tôt lundi matin, le milliardaire républicain, accréditant l'idée d'un retrait plus vaste, sinon total, de Syrie.

Les protagonistes impliqués dans le conflit syrien, y compris la Turquie et les Kurdes, "devront maintenant résoudre la situation", avait-il ajouté, alors que les Etats-Unis s'étaient jusque-là toujours opposés à un affrontement militaire entre leurs deux alliés.

"Porteur de désastre"

Dès lundi matin, les forces américaines se sont d'ailleurs retirées de positions-clés à Ras al-Aïn et Tal Abyad vers une base militaire située entre ces deux secteurs, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). Une base militaire à Tel Arqam était déserte lundi après le retrait américain, a constaté un photographe de l'AFP.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont les YPG sont la principale composante, ont creusé des tranchées et des tunnels dans ces zones ainsi que près de Kobané en prévision d'un assaut, d'après l'OSDH qui dispose d'un vaste réseau de sources dans le pays.

Et, renforçant le sentiment qu'Ankara avait reçu une forme de feu vert américain, le président Erdogan a averti lundi que son offensive pourrait désormais être lancée "sans prévenir".

La vague de réprobation n'a pas tardé aux Etats-Unis, jusque dans le camp du président, qui a pourtant plus que jamais besoin du soutien des élus républicains maintenant qu'il est confronté à une procédure de destitution.

Le sénateur Lindsey Graham, souvent prêt à défendre l'ex-homme d'affaires installé à la Maison Blanche, l'a immédiatement appelé à "revenir" sur le retrait annoncé, le jugeant "porteur de désastre".

Malgré le changement de ton à la Maison Blanche, les messages contradictoires émis par l'administration Trump ont créé une telle confusion que le chef des républicains au Sénat, Mitch McConnell, a jugé utile d'enfoncer le clou, prévenant qu'un départ "précipité" de Syrie profiterait à la Russie et à l'Iran.

Le reste de la communauté internationale a aussi mis en garde contre les conséquences d'une offensive turque.

Craignant une nouvelle crise humanitaire, l'ONU a dit se "préparer au pire" en Syrie, où le conflit a fait depuis 2011 des millions de déplacés et réfugiés et a coûté la vie à plus de 370.000 personnes.

"Détruire la confiance"

La France a exhorté la Turquie à "éviter une initiative" qui nuirait à la lutte contre le groupe jihadiste Etat islamique (EI). Elle a aussi plaidé pour que la détention des jihadistes étrangers, dont de nombreux français, dans les camps du nord-est syrien sous contrôle kurde reste "sûre".

Fin 2018, Donald Trump avait déjà annoncé un retrait des militaires américains stationnés en Syrie, avant de préciser quelques mois plus tard qu'une "force résiduelle" resterait finalement sur le terrain "pour un certain temps".

"A ce stade, il n'y pas de décision de retirer le reste des forces américaines du nord-est de la Syrie", a assuré un haut responsable américain.

Avant le revirement de Donald Trump, les FDS ont accusé les Etats-Unis de "détruire la confiance et la coopération". Elles ont aussi averti qu'une opération turque entraînerait une résurgence de l'EI.

La Turquie a au contraire assuré qu'elle ne laisserait pas le groupe jihadiste refaire surface.

En attendant, des dizaines de personnes ont manifesté à Al-Qahtaniya, une ville syrienne à majorité kurde près de la frontière turque, pour dénoncer le retrait américain.

"Nous n'avons d'autre choix que de défendre notre terre", car "les Américains peuvent vendre les Kurdes pour leurs propres intérêts", a déclaré à l'AFP Abdel Salam Ali, un manifestant.

La Turquie a déjà mené deux offensives dans le nord de la Syrie, la première en 2016 contre l'EI et la deuxième en 2018, à Afrine, contre les YPG.

La semaine dernière, Recep Tayyip Erdogan avait prévenu que la Turquie arrivait à bout de patience vis-à-vis des Etats-Unis au sujet de la création d'une "zone de sécurité" dans le nord de la Syrie, convenue entre les deux pays en août.

L'engagement américain en Syrie depuis 2011

Rappel des étapes de l'engagement dans le conflit syrien des Etats-Unis, dont les troupes ont commencé lundi à se retirer des abords de la frontière turque.

- Appel au départ d'Assad -

Le 29 avril 2011, un mois après les premières manifestations pacifiques violemment réprimées par le régime, Washington impose des sanctions économiques contre plusieurs responsables syriens, puis contre le président Bachar al-Assad en mai.

L'ambassadeur des Etats-Unis Robert Ford défie début juillet le régime en se rendant à Hama (centre), assiégée par l'armée et théâtre d'une manifestation monstre.

Le 18 août, le président Barack Obama et ses alliés occidentaux appellent pour la première fois Assad à partir.

En octobre, l'ambassadeur américain quitte la Syrie pour "raisons de sécurité". Damas rappelle son ambassadeur à Washington.

- Obama renonce à frapper -

A l'été 2013, le régime est accusé d'avoir mené une attaque chimique près de Damas ayant fait plus de 1.400 morts, selon Washington.

En dépit d'une ligne rouge qu'il a lui-même tracée, Barack Obama renonce à la dernière minute à des bombardements de représailles contre des infrastructures du régime. Il conclut en septembre un accord avec Moscou sur le démantèlement de l'arsenal chimique syrien.

- Frappes antijihadistes -

En 2014, les jihadistes s'emparent de larges pans de territoires au nord et à l'ouest de Bagdad ainsi que dans le nord et l'est de la Syrie, où ils ont profité du chaos provoqué par la guerre civile.

Début septembre, Barack Obama promet de vaincre le groupe Etat islamique (EI) avec "une vaste coalition internationale" et, le 23, Washington aidé de ses alliés lance ses premières frappes en Syrie, après l'Irak.

Plus gros contributeur de la coalition, Washington va déployer 2.000 soldats en Syrie, principalement des forces spéciales, et mobiliser d'importants moyens aériens et navals.

En octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25.000 Kurdes et 5.000 Arabes, tous Syriens, sont créées. Dominées par la principale milice kurde de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), elles vont recevoir une aide conséquente des Etats-Unis, en armement mais aussi en soutien aérien.

Les FDS ont depuis chassé l'EI du nord-est de la Syrie, notamment de Raqa et d'une grande partie de la province de Deir Ezzor, et reconquis en mars dernier son ultime bastion syrien, Baghouz.

- Trump ordonne des frappes -

Le 14 avril 2018, les Etats-Unis, avec l'appui de la France et du Royaume-Uni, lancent des frappes ciblées contre le régime syrien, qu'ils accusent d'une attaque chimique (40 morts) dans la ville de Douma, près de Damas, alors aux mains des rebelles.

Déjà, en avril 2017, Donald Trump avait ordonné des frappes contre une base aérienne après une attaque au gaz sarin imputée au régime Assad, à Khan Cheikhoun, dans la province d'Idleb (plus de 80 morts).

- Accord américano-turc -

Le 19 décembre 2018, Donald Trump annonce le retrait des militaires américains stationnés en Syrie, décision controversée qui pousse son ministre de la Défense Jim Mattis à démissionner. M. Trump précise quelques mois plus tard qu'environ 400 de ces militaires resteront finalement sur le terrain "pour un certain temps".

Le 16 janvier 2019, 19 personnes, dont quatre Américains, sont tuées dans un attentat suicide contre la coalition à Minbej (nord). L'attaque revendiquée par l'EI est la plus meurtrière contre les forces américaines en Syrie depuis 2014.

Le 7 août, Ankara et Washington décident d'établir un "centre d'opérations conjointes" pour coordonner la création d'une "zone de sécurité", zone tampon entre la frontière turque et les zones syriennes contrôlées par les YPG.

- Début du retrait américain -

Le 6 octobre, Washington annonce que la Turquie mènera "bientôt" une incursion militaire "prévue de longue date dans le nord de la Syrie" et que les troupes américaines quitteront la zone.

Le 7, les forces américaines commencent à se retirer des abords de la frontière turque. Le président turc Recep Tayyip Erdogan affirme qu'une offensive turque pourra être lancée à tout moment.

Mais la décision de Trump provoque un tollé à Washington, plusieurs de ses proches alliés l'appelant à revenir sur cette "erreur". Et son administration s'emploie à minimiser la portée de la décision.

Le Pentagone assure "ne pas cautionner" d'opération turque dans le nord de la Syrie. Un haut responsable du département d'Etat déclare que les Etats-Unis ne retirent qu'un "tout petit nombre" de soldats, et seulement sur "une toute petite distance".

Donald Trump promet d'"anéantir" l'économie turque si Ankara va selon lui trop loin.