Le journaliste néerlandais Olivier van Beemen travaille depuis plusieurs années sur les activités et les méthodes de gestion du groupe brassicole Heineken dans un de ses terrains de chasse favori, l'Afrique. Les révélations d'un premier livre, paru en 2015, avaient écorné son image de marque. Dans une nouvelle édition, qui paraît également en français, l'auteur fait de nouvelles révélations, fruit de plusieurs enquêtes de terrain.
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Le journaliste néerlandais Olivier van Beemen travaille depuis plusieurs années sur les activités et les méthodes de gestion du groupe brassicole Heineken dans un de ses terrains de chasse favori, l'Afrique. Les révélations d'un premier livre, paru en 2015, avaient écorné son image de marque. Dans une nouvelle édition, qui paraît également en français, l'auteur fait de nouvelles révélations, fruit de plusieurs enquêtes de terrain. Que représente le marché africain pour Heineken ? C'est en Afrique que sont attendus la grande croissance et les plantureux profits de l'avenir. La consommation y est encore assez basse. Le Néerlandais boit en moyenne 83 litres de bière par an ; l'Africain 10 litres voire moins. Heineken, en plus, peut se prévaloir d'une histoire très riche sur ce continent. Et les bénéfices du brasseur y sont déjà en moyenne près de 50 % supérieurs à ceux enregistrés ailleurs. Une entreprise privée n'est-elle pas contrainte de composer avec le pouvoir en place si elle veut s'implanter dans un pays ? Elle a toujours le choix de ne pas s'y installer ou de se retirer. Le cas du Burundi est emblématique. Heineken est un des piliers du régime du président autoritaire Pierre Nkurunziza. Il pourrait se poser la question : " Dois-je endosser cette responsabilité ? " Entre un partenariat avec un homme d'affaires douteux, comme en Tunisie, et une implication aussi forte dans des crimes commis contre la population d'un pays, il y a une grande différence. Comment Heineken a-t-il soutenu la candidature controversée de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat en 2015 ? Je ne dirais pas qu'Heineken a soutenu sa candidature. Il y a joué un rôle. Comme elle était contraire à la Constitution, Pierre Nkurunziza s'en est remis à la Cour constitutionnelle pour savoir s'il pouvait se présenter. Quatre juges sur sept y étaient a priori opposés. D'après ce que m'a raconté le vice-président de la Cour Sylvère Nimpagaritse réfugié en Belgique, Pierre Nkurunziza a alors fait preuve d'une grande générosité à l'égard des juges qui étaient prêts à retourner leur veste. Le président de la Cour lui-même a été opportunément nommé membre du conseil d'administration de Brarudi, la filiale de Heineken. Et après la décision favorable à Nkurunziza, il y a été promu président. Heineken affirme s'y être opposé mais n'avoir rien pu faire contre cette décision. Vous affirmez que le brasseur néerlandais paie les militaires burundais victimes de violations des droits de l'homme. De quelle façon ? Le ministre burundais des Finances Tabu Abdallah Manirakiza m'a déclaré qu'Heineken paie à peu près un tiers des revenus fiscaux du pays. Avec ce chèque mensuel, l'Etat finance les fonctionnaires, y compris les soldats et les policiers. Parfois, en cas de défaut d'argent de l'Etat, Brarudi consent même des avances. Un ancien conseiller du président burundais devenu opposant m'a aussi assuré que Heineken a réellement la possibilité d'influer sur la situation politique au Burundi. S'il arrêtait de produire, le régime ne tiendrait pas trois mois. Peut-on imputer à une société privée la responsabilité de l'usage qui est fait des impôts par un Etat ? C'est le discours de Heineken. Mais un avocat spécialiste en matière de droits de l'homme m'a répondu que, de nos jours, une société s'expose de plus en plus à être jugée pour les suites auxquelles entraîne le paiement de ses impôts. Elle ne peut plus se contenter de dire qu'elle paie son dû comme en Belgique et aux Pays-Bas et qu'elle n'est pas responsable de l'usage que les autorités locales en font. En outre, s'il est tellement clair que cet argent sert à financer des crimes, peut-être l'entreprise devrait-elle en tirer elle-même les conséquences. Pendant le génocide rwandais, la brasserie Bralirwa, filiale à 70 % de Heineken, a continué à fonctionner et à alimenter en bière les tueurs. Le brasseur néerlandais a affirmé pour sa défense avoir perdu le contrôle de la production. Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer le contraire ? Je travaille sur ce dossier depuis de nombreuses années. En 2017, pour la première fois, les dirigeants de Heineken ont accepté de répondre à mes questions. A ma grande surprise, le directeur Afrique Roland Pirmez a évoqué la thèse que la brasserie de Gisenyi était devenue autonome et qu'Heineken n'en avait plus le contrôle. Personne ne m'avait parlé de ce scénario auparavant. Or, le directeur Afrique à l'époque du génocide, le Français Jean-Louis Homé, avait écrit un livre, Le businessman et le conflit des Grands Lacs (L'Harmattan, 2006) dans lequel il affirme qu'il existait un contact quotidien entre la brasserie et la direction temporairement basée à Goma, côté congolais, à quelques kilomètres de Gisenyi. Heineken m'a affirmé aussi qu'un prétendu extrémiste hutu avait continué à faire tourner l'entreprise. Or, j'ai pu établir que cette personne n'était pas au Rwanda au moment du déclenchement du génocide. Enfin, un technicien de la brasserie m'a assuré qu'il était très improbable que les managers provisoires aient pu continuer la production pendant trois mois sans approvisionnement de l'étranger. Cela devait nécessairement passer par Heineken. Sur quelle base Heineken a-t-il coopéré avec le groupe rebelle, le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), pendant la deuxième guerre du Congo entre 1998 et 2002 ? Je sais qu'un accord a été signé entre Bralima, la filiale d'Heineken au Congo, et le RCD en vertu duquel le brasseur faisait tout pour maximaliser les revenus fiscaux versés à ce groupe extrêmement violent. En échange, il avait l'aval du RCD pour licencier un grand groupe de travailleurs. Ceux-ci ont tenté pendant quinze ans d'obtenir une compensation, ce qu'ils ont enfin obtenu en 2017. Heineken ne sert-il tout de même pas globalement les intérêts économiques des pays où il est implanté ? Le brasseur néerlandais produit des études d'impact qui montrent dans quelle mesure il contribue à l'économie locale, notamment en termes d'emplois. Mais, en réalité, ces chiffres sont souvent exagérés. Et l'impact négatif n'est jamais mentionné dans ces études. On sait par exemple que la consommation d'alcool peut avoir des conséquences sur la santé ou même, si elle est excessive, freiner la croissance économique d'un pays. Quel est le rôle de la filiale d'Heineken, Ibecor, basée à Bruxelles ? Certains pays africains manquent d'infrastructures. Ibecor est une filiale logistique qui a pour mission d'y pallier. En réalité, c'est un instrument qui sert à extraire l'argent des pays africains, en proposant des prix au-dessus de ceux du marché - on parle de prix de transfert - afin que les profits en Afrique soient diminués. Elle paie alors moins d'impôts locaux et ses partenaires s'en trouvent floués. Vous rapportez aussi qu'Heineken emploie des jeunes filles missionnées pour encourager la consommation de bière dans des bars et qu'il ferme les yeux sur les relations sexuelles qu'elles sont souvent forcées d'accepter. Cette pratique a-t-elle pris fin ? C'est une pratique qui dure depuis vingt ans. Heineken affirme qu'il prend des mesures censées améliorer leurs conditions de travail. Une charte a été établie en 2004 avec des directives telles que l'interdiction des jupes courtes ou l'obligation d'être reconduites chez elles après leur travail si elles finissent tard. Fin mars, quand la nouvelle édition de mon livre est sortie aux Pays-Bas, Heineken a même promis que s'il ne parvenait pas à assurer ces bonnes conditions avant fin juin, il renoncerait à cette activité dans les pays concernés. Cet engagement a rassuré les actionnaires et les dirigeants politiques néerlandais. Mais quand je me suis rendu au Kenya cet été pour en vérifier la véracité, j'ai découvert que rien n'avait changé. J'ai recueilli des témoignages d'employées qui m'ont assuré qu'elles continuaient à être victimes d'attouchements et à subir des pressions de la part de leurs supérieurs pour coucher avec les clients... Plus généralement, depuis la publication de vos révélations, estimez-vous que Heineken a tout de même évolué dans le bon sens ? Officiellement, le brasseur a développé toute une série d'actions. Il donne l'impression extérieure de prendre la situation très au sérieux. Mais depuis la sortie de mon premier livre aux Pays-Bas en 2015, je suis retourné plusieurs fois sur le terrain et peu de choses ont changé. Heineken développe aussi des programmes à vocation sociale ou environnementale. Vous ne croyez pas à la sincérité de son engagement ? Heineken a été une des premières sociétés étrangères à prévoir des traitements contre le VIH pour ses employés et leur famille. On le lui avait pourtant déconseillé parce que la marque risquait d'être associée au sida et d'en pâtir. Il a maintenu ce programme et cela a bien marché. Par contre, la Heineken Africa Foundation, en faveur de certaines causes, relève plus d'une opération de marketing. Un grand projet de soutien à l'agriculture locale connaît, lui, moins de succès que ne le prétend Heineken. Les gouvernements néerlandais ont-ils utilisé Heineken comme un outil de diplomatie et vos révélations affaiblissent-elles ce rôle ? Il y a une certaine prise de conscience que tout n'est pas rose dans cette multinationale. Mais Heineken restait un fleuron privilégié de l'industrie aux Pays-Bas, parce que les deux autres, Unilever et, surtout Shell, étaient controversés, notamment en raison des accusations contre le premier sur le travail des enfants et pour le rôle du second dans l'exploitation pétrolière au Nigeria. Heineken bénéficiait d'une très bonne réputation. Surtout en Afrique. Le gouvernement commence à se rendre compte que la réalité est différente de la belle histoire racontée.