Un rideau de gratte-ciel plus imposants les uns que les autres... Le long du front de mer, la vue sur le quartier des affaires de Shenzhen donne un sérieux coup de vieux à la baie de Hong Kong. Ici, à une encablure des manifestations prodémocratiques qui font trembler l'ancienne colonie britannique, la Chine communiste a bâti en moins de quarante ans sa vitrine. Elle est spectaculaire. L'année dernière, pour la première fois, l'économie de Shenzhen a dépassé celle de sa voisine et atteint l'équivalent de 326 milliards d'euros, contre 323 pour Hong Kong. Avec, surtout, un taux de croissance largement supérieur : 7,6 % contre 1 % environ en 2019. " Shenzhen a su investir dans les technologies d'avenir, explique François Perrin, banquier d'affaires. Elle mise sur l'innovation et sur l'intelligence artificielle, tandis que Hong Kong reste arc-boutée sur ses acquis, le commerce et la finance. "
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Un rideau de gratte-ciel plus imposants les uns que les autres... Le long du front de mer, la vue sur le quartier des affaires de Shenzhen donne un sérieux coup de vieux à la baie de Hong Kong. Ici, à une encablure des manifestations prodémocratiques qui font trembler l'ancienne colonie britannique, la Chine communiste a bâti en moins de quarante ans sa vitrine. Elle est spectaculaire. L'année dernière, pour la première fois, l'économie de Shenzhen a dépassé celle de sa voisine et atteint l'équivalent de 326 milliards d'euros, contre 323 pour Hong Kong. Avec, surtout, un taux de croissance largement supérieur : 7,6 % contre 1 % environ en 2019. " Shenzhen a su investir dans les technologies d'avenir, explique François Perrin, banquier d'affaires. Elle mise sur l'innovation et sur l'intelligence artificielle, tandis que Hong Kong reste arc-boutée sur ses acquis, le commerce et la finance. " Aujourd'hui, dans les couloirs des immeubles de Shenzhen, on croise les meilleurs talents chinois et hongkongais, mais aussi des milliers d'ingénieurs et d'entrepreneurs venus du monde entier. Et pour cause. " Nous sommes installés à Shenzhen car il y a ici tout ce qui est nécessaire pour travailler dans le domaine des nouvelles technologies, de la conception à la fabrication ", s'émerveille Hugo Garcia-Cotte, le jeune patron de Cypheme. A 27 ans, cet entrepreneur brillant a quitté la Californie pour la Chine, où il développe une technologie innovante pour détecter les contrefaçons, notamment dans les médicaments. De fait, Shenzhen met un écosystème exceptionnel à la disposition des développeurs de high-tech. Il vous manque un boulon particulier pour finir votre prototype ? Vous cherchez une imprimante 3D pour finaliser un produit ? Tout est à portée de main. De la start-up à l'usine, il n'y a que quelques kilomètres à parcourir : 90 % des produits électroniques de la planète sont fabriqués dans la région. Dans les bureaux de Hax, le plus grand incubateur de start-up au monde, des centaines de jeunes ingénieurs travaillent en silence. Penché sur son écran, David Stoikovitch, jeune fondateur français d'une entreprise nommée Moona, met la dernière touche à son oreiller intelligent : " A Shenzhen, tout se fait trois à quatre fois plus vite et moins cher qu'en France, explique-t-il. Pour une "jeune pousse" aux ressources financières limitées, c'est un gros avantage d'être ici dans la phase de développement et d'industrialisation du produit. " Hax propose même de financer les premiers pas de ces jeunes créateurs. En retour, elle aura le droit d'exploiter leur brevet pendant plusieurs années. Dans le reste de la Chine, il est rare que le pays ouvre grand les bras aux étrangers. A Shenzhen, en revanche, tout est fait pour leur faciliter la vie. Résultat, la région reçoit la moitié des investissements mondiaux dans le domaine de l'intelligence artificielle. A lui seul, l'Etat chinois prévoit d'investir 22 milliards de dollars dans le secteur. Shenzhen sera la première à profiter de cette manne. " L'important consiste à marier l'innovation et les financements, explique Luo Gang, directeur du centre d'innovation d'Airbus à Shenzhen. Ici, nous avons les deux. Cela produit une sorte de réaction chimique qui permet d'améliorer la performance économique d'une entreprise. " L'autre force de Shenzhen est d'avoir accueilli depuis les années 1980 certaines des entreprises les plus performantes du pays : Huawei, Tencent, ZTE, DJI... Devenus champions du monde de la téléphonie mobile, du drone ou de la géolocalisation, ces mastodontes bénéficient d'avantages fiscaux et de conditions privilégiées et entraînent dans leur sillage l'ensemble de l'économie locale. A y regarder de plus près, pourtant, cette débauche de moyens est aussi porteuse d'un projet politique, car elle facilite l'émergence d'une organisation sociale fondée sur l'ordre et le contrôle des individus. Dans le quartier de Futian, traversé de routes à quatre voies et bordé de gratte-ciel étincelants, certains écrans géants ne diffusent pas de publicité. Le long des trottoirs, des dizaines de caméras, bardées d'électronique, identifient les passants qui traversent au rouge ou s'écartent des passages réservés aux piétons... La reconnaissance faciale fait le reste : le visage des contrevenants s'affiche immédiatement sur les écrans, avec leur nom de famille et une partie de leur numéro de carte d'identité. Depuis quelques semaines, ces " mauvais citoyens " reçoivent aussi, par e-mail, un rappel à l'ordre et une amende. Grâce à ce dispositif, la police aurait identifié 15 000 contrevenants en moins d'un an. " Les récidivistes verront baisser leur note sociale ", précise un porte-parole d'Intellifusion, la société à l'origine du système. La " note sociale ", en Chine, s'apparente à un permis à points pour la vie quotidienne : plus elle baisse, plus les démarches administratives se compliquent. Une dizaine d'entreprises privées ont été sélectionnées par l'Etat afin de développer ce système de notation sociale individuelle qui permet aux autorités de punir tous ceux qui s'écartent de la règle. La Chine s'est fait une spécialité de ce mode de surveillance, en particulier dans la province du Xinjiang, dans le nord-ouest du pays, tiraillée par les volontés " séparatistes " de sa population musulmane ouïgoure. Et la ville futuriste de Shenzhen est un excellent laboratoire pour l'expérimenter. Avec la crise politique qui secoue Hong Kong, Pékin accélère le développement de Shenzhen afin qu'elle distance sa voisine : " Hong Kong est devenu le mouton noir de Pékin, et Shenzhen en quelque sorte le fils prodigue ", résume Alex Lo, éditorialiste au South China Morning Post, le grand quotidien hongkongais. " Les jeunes talents de la ville regardent vers Shenzhen, ajoute-t-il. Quelle ironie de l'histoire ! Il y a quarante ans, c'était l'inverse. " Le président chinois, Xi Jinping, a un rêve pour cette région appelée la " Grande Baie ". Il s'agit de relier entre elles les principales métropoles du Sud - Hong Kong, Shenzhen, Macao, Zhuhai et Canton - avec des ponts, des trains, des autoroutes. Le PIB de cette région équivaudrait alors à celui de la Corée du Sud. Lancé en 2017, le plan devrait voir le jour dès 2022. Avant 2035, la Grande Baie devrait écraser la Silicon Valley américaine pour devenir, selon la Chine, " la première place mondiale " en termes de compétitivité globale. Reste à voir si le Parti communiste chinois pourra piloter un projet aussi immense, en maintenant la région à l'écart des informations jugées indésirables par le pouvoir. " A Shenzhen, il n'y a pas d'Internet ouvert, rappelle un homme d'affaires de Hong Kong. Pas de liberté d'expression. Pas d'Etat de droit... C'est la Chine continentale dans toute sa splendeur ", ricane-t-il. A la frontière qui sépare les deux villes, les fouilles sont devenues méticuleuses. Les Hongkongais doivent présenter leur téléphone portable afin que les photos qu'il contient soient vérifiées. Les valises sont vidées avec soin, et certaines personnes, interrogées durant plusieurs heures. Le régime veille à ce que le vent démocratique hongkongais n'atteigne jamais les faubourgs de Shenzhen. En dernier recours, des centaines de blindés et des milliers de militaires de l'Armée populaire sont prêts à fondre sur Hong Kong si les manifestations devaient dégénérer. " Les exigences de la politique l'emporteront toujours en Chine sur celles de l'économie ", résume François Perrin. La preuve ? " Si Hong Kong n'est pas prête à embrasser sa chance de participer au développement du pays, son développement sera très limité à l'avenir, tandis que Shenzhen avancera à grande vitesse ", prévient le quotidien en langue anglaise Global Times, porte-parole du Parti communiste chinois. Alors, Hong Kong ou Shenzhen ? Shenzhen ou Hong Kong ?.... Ancien vice-ministre chinois du Commerce, Long Yongtu refuse de se prononcer. A ses yeux, la prétendue rivalité entre les deux cités occulte le vrai sujet : les deux villes sont complémentaires. " Il y a des gens qui pensent que les manifestations à Hong Kong représentent une opportunité pour Shenzhen de prendre la tête de cette région du sud de la Chine. C'est absurde ! Shenzhen se porte bien parce que Hong Kong se porte bien. Les deux villes sont de plus en plus intégrées. Elles doivent travailler ensemble. Si Hong Kong devait s'effondrer, ce serait une mauvaise chose pour Shenzhen. " Par Sébastien Le Belzic.