Après la déferlante scandinave popularisée par Millénium, la trilogie du Suédois Stieg Larsson, c'est vers le pays du matin calme, où la majorité des écrivains de polars et de thrillers sont des femmes, que se tournent désormais les amateurs de roman noir. Fer de lance de cette nouvelle vague: la scénariste et écrivaine Seo Mi-ae, de passage à Bruxelles en novembre dans le cadre de la semaine de la littérature. L'autrice incarne le renouveau d'un genre aussi riche que décomplexé, à l'image du deuxième volet d'une trilogie, inaugurée l'an dernier par Bonne nuit maman, traduit dans une quinzaine de langues. Seo Mi-ae manie l'art de la narration et de la tension comme personne et continue d'explorer dans Chut, c'est un secret (1), un thriller psychologique au suspense infernal, la dynamique familiale dans la Corée rurale à travers un triangle composé d'une adolescente, d'une belle-mère enceinte et d'un père.
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Après la déferlante scandinave popularisée par Millénium, la trilogie du Suédois Stieg Larsson, c'est vers le pays du matin calme, où la majorité des écrivains de polars et de thrillers sont des femmes, que se tournent désormais les amateurs de roman noir. Fer de lance de cette nouvelle vague: la scénariste et écrivaine Seo Mi-ae, de passage à Bruxelles en novembre dans le cadre de la semaine de la littérature. L'autrice incarne le renouveau d'un genre aussi riche que décomplexé, à l'image du deuxième volet d'une trilogie, inaugurée l'an dernier par Bonne nuit maman, traduit dans une quinzaine de langues. Seo Mi-ae manie l'art de la narration et de la tension comme personne et continue d'explorer dans Chut, c'est un secret (1), un thriller psychologique au suspense infernal, la dynamique familiale dans la Corée rurale à travers un triangle composé d'une adolescente, d'une belle-mère enceinte et d'un père. . Les fans de séries télé ne jurent plus que par Squid Game qui a en commun avec le film de Bong Joon Ho, Parasite, de mettre l'accent sur la pauvreté et la différence entre classes sociales en Corée du Sud. En quoi est-ce typiquement coréen? Squid Game, comme Parasite, connaît un succès international parce que ça parle à tout un chacun. Et si ça parle à tout le monde, c'est justement parce que ce n'est pas un problème propre à la Corée mais un phénomène plus global. Dans Parasite (NDLR: Palme d'or à Cannes en 2019), on voit une famille qui vit dans la précarité au sous-sol d'une maison. Récemment, à la télévision coréenne, j'ai vu un documentaire sur des personnes qui vivent dans les égouts à Las Vegas. Dans le taxi qui m'emmenait de l'aéroport à Paris, j'ai vu un sans-abri qui dormait allongé sur un trottoir. Le chauffeur m'a expliqué qu'il cherchait juste un peu de la chaleur du sol. Ces inégalités sont propres à l'époque que nous vivons. L' économie étant ce qu'elle est, elle accentue la différence entre les riches qui deviennent encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres. Squid Game est à la fois très coréen, c'est vrai, et très universel. Vous suivez les deux personnages masculins qui sont deux amis d'enfance. On y voit également leurs mères qui se connaissent depuis toujours et qui travaillent d'arrache-pied pour leurs enfants. Elles sacrifient leur vie pour leur fils. L'un vit toujours aux crochets de sa mère alors que le second est parti étudier dans une grande université. Il a travaillé et réussi dans la finance mais il est aujourd'hui sur la paille. Ce en quoi Squid Game est très coréen, c'est dans le désir de toute mère d'aspirer à la réussite de son enfant. Pourquoi la Corée produit-elle autant de films et de séries avec une trame sociétale alors que le phénomène, dites-vous, est planétaire? Je pense qu'on peut trouver la réponse dans l'histoire de notre pays. Pendant l'occupation japonaise, dès 1905, il y a eu beaucoup d'actions patriotiques et de mouvements de résistance. Après la guerre de Corée, de 1943 à 1953 où régnait la dictature militaire, beaucoup de manifestations populaires contre le régime ont éclaté. En 2016, il n'y a pas si longtemps que cela, et sous pression de la rue, la Corée a chassé sa présidente (NDLR: Park Geun-hye, aujourd'hui en prison pour corruption et abus de pouvoir). La première élection au suffrage universel direct remonte à 1987. La Corée est une démocratie assez jeune. Serait-ce une des explications à la violence sociale, physique et psychologique qu'on retrouve dans son cinéma, ses séries et dans vos romans? Nous sommes, c'est vrai, une jeune démocratie et tout ce que nous avons vécu au cours du XXe siècle a été très dense. Notre histoire a été rapide et fulgurante Si plus rien ne nous surprend vraiment, c'est parce que nous avons vécu énormément de choses. Nos séries télévisées, notre cinéma ou nos romans doivent être justement très percutants pour parvenir à nous surprendre et à nous étonner. La forme est violente, peut-être mais la réponse est à chercher ailleurs. Squid Game, par exemple, est une série très violente. Reste qu'elle parle avant tout de la condition humaine. Que se passe-t-il quand des individus décident de se faire confiance ou, à l'inverse, de la jouer chacun pour soi? De fait, les participants ne se font pas de quartier. Pour moi, Squid Game parle de solidarité. Au lieu d'essayer de survivre seul, la solution est peut-être à chercher dans la communauté, dans le vivre-ensemble. J'ai un peu le sentiment, et ce n'est qu'une impression, que le monde occidental s'attarde plus sur la violence pure dans notre cinéma que sur le sous-texte. En quoi le cinéma, le roman noir ou même des séries de zombies comme The Kingdom sont-ils de bons matériaux pour raconter votre pays? Tout artiste ou créateur, quel qu'il soit, trouvera des sujets pour nourrir son oeuvre au sein du monde dans lequel il vit. Ensuite, il les partagera avec des lecteurs ou des spectateurs. Dans des romans ou dans des thrillers, l'auteur parle de l'absurdité, du besoin d'exister, d'angoisses ou de l'injustice dans la société. Il n'a pas le choix, c'est ce qu'il voit autour de lui. On ne peut pas faire autrement que d'écrire sur des thèmes qui nous intéressent. Quand on remarque que quelque chose ne va pas, on en parle et on s'engage. Une fois dans la vie active et professionnelle, on voit et on perçoit autrement les problèmes de la société. Et comme je n'ai pas le pouvoir de changer les choses, j'en parle dans mes romans. Le thème que j'aborde dans Bonne nuit maman et Chut, c'est un secret, c'est la relation mère-fille. Qu'on soit mère ou fille, on a soit été victime de violences ou adorée et portée aux nues par ses parents. N'importe qui peut se sentir concerné, ça nous touche tous. C'est une thématique qui rassemble et qui parle à chacun. Comment la jeune adulte que vous étiez a-t-elle vécu la fin du régime totalitaire et la transition démocratique? En 1980, à Gwangju, le régime a organisé une répression d'une violence inouïe. Toute la ville était en état de siège à la suite de manifestations étudiantes et citoyennes. Le président Syngman Rhee, un ancien militaire, a donné l'ordre de tirer sur la foule et des milliers de personnes sont mortes. J'étais lycéenne à l'époque et je n'étais pas au courant de ce tragique événement parce que la presse n'en a pas fait écho. Ce n'est qu'à l'université, au travers d'une exposition photographique sur ces massacres, que j'en ai pris connaissance et j'en ai été profondément choquée. De retour à la maison, j'en ai parlé à mes parents et mon père m'a dit quelque chose du genre: "Eh bien ma fille, tu pars étudiante et tu reviens communiste!" Il faut savoir que le terme "communiste" est très fort chez nous parce qu'il renvoie à la guerre avec la Corée du Nord et à l'idéologie. Et voilà que mon père me traite de rouge... Pour ce dernier, à l'époque de Gwangju, le discours officiel, qu'il avait intégré, était que les manifestants étaient des Nord-Coréens qui s'étaient infiltrés chez nous pour semer le chaos. Tout ça, c'était de la faute des communistes. Donc le gouvernement n'avait pas d'autre choix que d'intervenir militairement. Et mon père avait évidemment avalé le discours officiel, d'où sa réaction. Ça m'a beaucoup secouée parce que mon père était censé bien me connaître et parce que je n'ai rien de politique. Mais il est né pendant l'occupation japonaise. Il a connu la guerre de Corée et il a perdu des membres de sa famille partis combattre les communistes. Forcément, ce genre de conflit de génération n'est pas inhabituel, vu le contexte de l'époque. Quel regard portez-vous sur le mouvement musical K-Pop, apparu au début des années 1990 et qui a marqué un tournant dans l'industrie musicale coréenne? Votre pays avait besoin de légèreté? La société coréenne est en constante évolution. On a coutume de dire, sous forme de boutade, que des jumeaux nés à cinq minutes d'intervalle sont en décalage d'une génération. Des générations qui ont vécu la violence ont petit à petit changé la société. Celle qui a dû se battre pour obtenir la démocratie en fait profiter la suivante. De nos jours, les manifestations sont joyeuses. On y vient en famille pour exprimer notre mécontentement. Celles pour destituer notre présidente se sont étalées sur plusieurs mois et se sont déroulées sans la moindre violence. Nous avons tiré les enseignements de notre histoire. La K-Pop découle de tout cela. Nous avons le droit de nous amuser. Les paroles ont un énorme écho auprès des jeunes, elles touchent les coeurs, sont consolatrices et évoquent leurs problèmes. La K-Pop, c'est comme une expérience de la victoire. Nous n'avons plus peur de notre classe politique. Désormais, le gouvernement du président Moon a instauré une application intitulée "Gouvernement 24". Par exemple, si je marche dans la rue et que je vois un trottoir qui pourrait s'avérer dangereux pour une poussette pour enfant, je prends une photo et je la poste sur l'application. Le fonctionnaire a le devoir de faire réparer la voirie dans un délai de quelques jours et d'ensuite relayer le suivi auprès de celui qui a posté la photo. Tout ça pour vous dire que la société a vraiment changé. La présidence de Moon Jae-in s'est vraiment mise au service de ses citoyens. Sur le site de la Maison Bleue (NDLR: l'équivalent de la Maison-Blanche), il y a aussi une application destinée à relever les injustices sous toutes leurs formes. A partir du moment où le courrier posté atteint les 100 000 likes, le gouvernement a obligation de répondre. C'est d'ailleurs une application que je consulte régulièrement. La confiance est rétablie entre le peuple et les institutions. Même pendant la crise de la Covid-19, nous avons bien compris que les mesures drastiques prises l'étaient pour le bien de tous. J'ai l'impression que, vu de l'Occident, on pense que si la crise sanitaire a été si bien gérée chez nous, c'est parce que nous sommes un peuple docile et soumis suite à notre histoire mais ça ne se joue pas sur ce terrain-là. Nous avons confiance en nos institutions. Vous vous faites connaître chez vous en 1994 avec Les 30 meilleures façons d'assassiner votre époux, un immense succès. Le roman est rapidement adapté au théâtre pour un triomphe jamais démenti. Est-ce que vous "cristallisiez" la souffrance de la femme coréenne face à une société patriarcale? Je travaillais comme free-lance à l'époque et, personnellement, je n'ai pas connu de harcèlement dans mon milieu professionnel. Et comme à la télévision 90% des scénaristes sont des femmes, je n'ai jamais eu de soucis. Dans la société en général, il y a cette mentalité qui place l'homme en premier ; on lui accorde des privilèges. Un fils aura toujours une part d'héritage plus importante que sa soeur, et ce genre de travers ne date pas d'hier. A l'époque où j'ai écrit Les 30 meilleurs façons d'assassiner son époux, je n'avais pas l'intention d'en faire quelque de chose de féministe mais alors, pas du tout. Là où je me suis concentrée, c'est sur la psychologie d'une femme qui cherche à échapper à son mari oppressant. A qui elle doit sans cesse rendre des comptes. Elle n'en peut plus et imagine des façons de le supprimer. Du poison dans du café. Un oreiller sur le visage en pleine ronflette ou des moyens plus trash comme s'endormir avec un couteau de boucher à portée de la main... Ce qui est intéressant, c'est qu'à partir de la prise de conscience des femmes en Corée, qui doit remonter à une dizaine d'années - bien avant le mouvement MeToo -, j'ai encore reçu des propositions de metteurs en scène pour adapter le roman. Disons que je reçois, en moyenne, deux ou trois propositions par an. Que ce soit en provenance de théâtres professionnels, amateurs ou universitaires. En Corée, on compte quelques universités exclusivement réservées aux femmes, où le féminisme est fortement implanté. Quand je reçois des propositions de ces universités-là, elles me suggèrent même de changer la fin et elles sont vraiment impitoyables, un peu comme dans Baise-moi de Virginie Despentes. Parmi les auteurs de la maison d'éditions Matin calme, qui ne publie que du roman noir coréen, on compte beaucoup d'autrices. Pourquoi le monde du polar est-il aussi féminin? Au risque de me répéter, la Corée a connu une évolution très rapide à travers une histoire compliquée où elle a dû faire face à bon nombre de changements et s'y adapter. La création est au coeur de tout cela. Si vous voyez le top 10 des séries ou films les plus regardés sur Netflix, quatre proviennent de Corée. Ça montre à quel point notre culture est bouillonnante. Tout est explosif et, certes, parfois chaotique.Mais le fossé est énorme entre l'Occident - la France, par exemple - et la Corée. La France est une démocratie depuis plus de deux cents ans... Concernant l'importance des femmes dans le monde du polar coréen, je dirais que ça remonte aussi à notre histoire. Après la guerre, il a fallu reconstruire. Nous sommes repartis de zéro et c'est comme cela que le pays s'est développé progressivement. Quand un pays part de zéro, ce sont les femmes qui arrivent à le redresser. En Corée, mais pas que là, les femmes sont très fortes. Elles ont fourni beaucoup d'efforts et de sacrifices pour nourrir leur famille. La figure de la mère, comme on le voit dans Squid Game, est sacrée, intouchable et irremplaçable. S'il y a autant d'écrivaines, surtout dans les romans de genre, c'est peut-être parce qu'elles ont une sensibilité accrue, qui se prête bien au polar.