Episode 1: Où il retrouve, dans un ancien couvent, la puissance de son talent.

Il se tient là souvent, devant d'anciennes latrines à ciel ouvert, dont on devine les portes sous la foison des plantes grimpantes. Le délabrement de l'édifice, une bâtisse parisienne du xvie siècle au coeur du quartier de la Folie-Méricourt, est soigneusement entretenu pour en préserver l'aspect baroque. Dans la courette enchâssée, John Galliano, short long, bonnet mou, grosses chaussettes et sandalettes, boit son thé debout ; tasse à la main, il interpelle ses assistants, s'agace d'un détail, l'oeil noir ou, au contraire, d'humeur légère, parle de tout et de rien - tiens, Christopher Bailey a annoncé qu'il quittait Burberry : " What do you think about that ? " Le couturier vient ici pour fumer, aussi, des Marlboro rouges. La seule addiction à laquelle il n'a pas renoncé... Les médicaments ? Terminé. La drogue ? Il assure qu'il n'y touche plus. L'alcool ? Il affirme qu'il n'a pas bu une goutte depuis le printemps 2011. Sept ans après avoir été licencié de chez Dior pour avoir proféré des injures antisémites en état d'ivresse avancée et fait vaciller le monde de la mode, John Galliano reprend la main sur son destin. Toute rédemption a ses mystères. La sienne s'est nourrie de cette atmosphère.
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Il se tient là souvent, devant d'anciennes latrines à ciel ouvert, dont on devine les portes sous la foison des plantes grimpantes. Le délabrement de l'édifice, une bâtisse parisienne du xvie siècle au coeur du quartier de la Folie-Méricourt, est soigneusement entretenu pour en préserver l'aspect baroque. Dans la courette enchâssée, John Galliano, short long, bonnet mou, grosses chaussettes et sandalettes, boit son thé debout ; tasse à la main, il interpelle ses assistants, s'agace d'un détail, l'oeil noir ou, au contraire, d'humeur légère, parle de tout et de rien - tiens, Christopher Bailey a annoncé qu'il quittait Burberry : " What do you think about that ? " Le couturier vient ici pour fumer, aussi, des Marlboro rouges. La seule addiction à laquelle il n'a pas renoncé... Les médicaments ? Terminé. La drogue ? Il assure qu'il n'y touche plus. L'alcool ? Il affirme qu'il n'a pas bu une goutte depuis le printemps 2011. Sept ans après avoir été licencié de chez Dior pour avoir proféré des injures antisémites en état d'ivresse avancée et fait vaciller le monde de la mode, John Galliano reprend la main sur son destin. Toute rédemption a ses mystères. La sienne s'est nourrie de cette atmosphère.En 2014, pourtant, lorsque Renzo Rosso, patron du groupe de luxe italien Only the Brave, lui propose la direction artistique de la marque Maison Margiela, il hésite. Il a déjà refusé en 2012 ; il se sent encore fragilisé par la dépression, la cure de désintoxication, par sa mise au ban de l'élite de la haute couture. Un samedi soir, Rosso l'invite à visiter les locaux de la maison qu'il a rachetée cinq ans plus tôt à son fondateur, le Belge Martin Margiela. Galliano est séduit par cet ancien couvent, transformé en école de design industriel, puis en bureaux. Margiela, créateur à la personnalité secrète et singulière, a conservé la patine des vieux parquets, à peine blanchi les murs, préservé la magie de ce refuge échappé du passé. John perçoit immédiatement, dit-il, " the good vibrations " de l'église Saint-Joseph-des-Nations, dont le parvis fait face à l'entrée des ateliers. Peut-être, oui, peut-être fallait-il le murmure des prières pour apaiser les fièvres d'une âme tourmentée, lui qui répond " Dieu " lorsqu'on lui demande qui il remercie d'être l'homme qu'il est devenu aujourd'hui au prix d'un douloureux voyage intérieur.Des effluves de myrrhe et de santal flottent autour du bureau de John Galliano, odeurs familières associées au souvenir de sa mère - elle brûlait l'encens dans une cuisine qui sentait l'ail. De son enfance à Gibraltar, il a gardé le goût des collections de coquillages et des navires de petit garçon. Il aime les poupées anciennes qu'il poste sur Instagram. Insensibles à leur beauté fanée, les deux chiens du couturier, Gipsy et Coco, dorment en boule sur les pans de leurs robes matelassées. Dans le monde de Margiela, où les fauteuils sont tous drapés de linge blanc, où les seules décorations sont des photos monochromes grandeur nature qui jouent les trompe-l'oeil pour allonger les couloirs et désorienter le visiteur, où l'hôtesse d'accueil, en blouse immaculée devant son écran de contrôle, donne le sentiment inquiétant qu'on entre dans un asile plutôt que dans une maison de couture, Galliano a créé l'îlot d'où il mène sa reconquista. En entrant dans son bureau, il effleure le vieux squelette couronné et le mannequin sur pied rapiécé qu'il a trouvé aux puces et qu'il appelle " Tatie ". Au mur, il a accroché le portrait de Kate Moss en Marilyn Monroe par Banksy, une photo encadrée de Kurt Cobain. Il offre à ses visiteurs des fruits de saison et des macarons ; il leur sert le thé dans une tasse en porcelaine de Limoges, décorée de roses gracieuses. Le service est signé Christian Dior ; sous la soucoupe, le nom de la ligne : Porte-bonheur.Quatre ans après son arrivée chez Maison Margiela, à nouveau, on l'aime, on l'attend. Ceux-là mêmes qui voulaient cracher sur sa tombe saluent sa confiance retrouvée, se pressent deux fois par an à ses défilés, s'extasient sur la nouvelle identité de la marque. Les journalistes décèlent partout les obsessions fantasques du créateur, qui a su mêler, écrivent-ils en mars 2018, " son excentricité personnelle à l'avant-gardisme minimaliste " de son prédécesseur belge - la maille latex, la coupe de biais impeccable, le paletot moitié gros pull moitié manteau... Comme il avait étendu son emprise chez Dior, John Galliano a organisé la Maison Margiela en pyramide : il dirige désormais, outre la haute couture, le prêt-à-porter pour femme et la ligne pour homme. Petit à petit, Margiela, c'est lui. L'équipe porte toujours la blouse chère au fondateur de la marque et ses chaussures Tabi, inspirées des socquettes japonaises avec un seul entre-doigt, mais sa fantaisie est partout. Ces sacs coussins qu'on porte sous le bras ou en tapis roulé de yoga, ces corsets rouge sang qu'on vient boutonner sur un trench, cette doudoune jaune poussin extralarge et cousue de fausse fourrure posée sur une djellaba, ces doublures qu'on retourne pour les rendre apparentes, ce sont les rêveries de John Galliano.Il a l'oeil sur tout, corrige le moindre détail, vérifie chaque silhouette. " John ne laisse rien au hasard, confirme Renzo Rosso. Il ne dessine pas une robe, il lui invente une histoire : la femme qui la portera, quel genre de fards pose-t-elle sur son visage ? Quelles émotions la font vibrer ? Je n'ai jamais travaillé avec quelqu'un d'aussi profond, dont l'imagination nous porte si loin... " Bientôt, Galliano aura son parfum chez Margiela. Comme chez Dior, encore - l'histoire ne serait-elle qu'une boucle perpétuelle, un éternel retour aux Enfers ? L'obligation de créer, la pression des collections, l'impérieuse nécessité de briller ? " Je ne suis plus l'homme que j'ai été ", rappelle régulièrement le couturier. Il admet désormais qu'il peut être fatigué. " Avant, j'aurais pris quelque chose pour tenir ", murmure-t-il parfois. Pour les avoir enfin regardés en face, John Galliano a appris à vivre avec ses démons. Il les observe de loin, les tient à distance. Aujourd'hui, lorsqu'il a beaucoup travaillé, il part se reposer, au soleil. Tous les jours, il se lève le matin pour venir à son bureau. A 57 ans, il a retrouvé la part bénie de l'enthousiasme, de la folie débridée de ses premières années. Enveloppé dans sa vareuse trop grande, ses chaussures Dr. Martens délacées et un large bandeau qui lui ceint les cheveux, il pourrait sortir d'un roman de Charles Dickens. John Galliano n'a pas un sou, mais il déborde d'imagination pour ne ressembler à personne. En 1984, il a 24 ans, et la certitude mystique d'avoir un destin. Son goût de la provocation dissimule une timidité maladive qu'il traîne dans le Londres déjanté de l'époque. " Should I Stay or Should I Go ? " crachent les Clash. Sid Vicious s'est fait la malle, emporté par un shoot d'héroïne, mais les Sex Pistols ont ébranlé le royaume avec God Save the Queen. Galliano a déjà lancé sa marque. Les initiés se pressent pour assister à ses défilés, où des filles sublimes habillées en héroïnes préraphaélites dansent la gigue et jettent des maquereaux sur les invités. L'icône du mouvement punk, la styliste Vivienne Westwood, venue observer de près ce phénomène qui lui doit tant, en prend un sur les pieds.Quelques mois plus tôt, John est sorti en fanfare de Central Saint Martins, la célèbre école de mode londonienne. Pour sa collection de fin d'études, il a mis en scène des Incroyables, ces dandys extravagants qui ont fait la gloire des salons parisiens sous le Directoire. C'est un triomphe. Joan Burstein, la propriétaire du grand magasin Browns, achète toutes les pièces ! Faute d'argent pour tout apporter à la boutique en taxi, Galliano traverse la ville à pied, poussant un portant où il a suspendu ses merveilles. Le manteau déstructuré, exposé en vitrine, finit illico sur le dos de Diana Ross, de passage à Londres entre deux tournées. John est lancé. Il fait faillite plusieurs fois, ramasse ses plus beaux patrons découpés par des créanciers furieux de le voir toujours recommencer. Il y croit. Il a ça dans le sang.Depuis longtemps ! Enfant, il fait le désespoir de son père : que faire de ce gamin qui chante, joue de la guitare et danse le flamenco ? Né le 28 novembre 1960 à Gibraltar, seul garçon au milieu de deux filles, John a 6 ans quand les Galliano quittent l'île pour Londres, où ils s'installent dans le quartier populaire de Battersea. Pour sa première communion, John choisit un costume blanc ; il arrive dans l'église couvert de chapelets, de chaînes en or et de rubans à l'effigie des saints, alors que ses camarades sont en simple uniforme d'écoliers. Il faut dire que sa mère, Anita, à l'exubérance tapageuse, l'a habitué à transformer chacune de ses sorties en une véritable apparition. Au collège pour garçons, c'est une autre histoire : ses excentricités, son allure chétive et efféminée l'isolent des groupes. On le moque ; on le frappe. Se plaindre à la maison ? Mais pour dire quoi ? Et auprès de qui, dans ce foyer où le pater familias croit pouvoir chasser le démon de l'homosexualité avec des coups ? Pour survivre, l'adolescent construit son univers, que traversent des créatures somptueusement travesties et follement décadentes. Plus tard, ces histoires deviendront des collections.La Central Saint Martins lui ouvre les portes d'un monde nouveau, celle d'une communauté d'âmes aussi sensibles et fantasques que la sienne. Là, il goûte enfin à l'extase d'être précurseur, à l'euphorie d'être un leader. Qu'importent ses colères et ses sautes d'humeur, sa nature excessive : John est génial, unique, exceptionnel ! Ses amis du Londres des eighties, sa muse, Amanda Harlech, se damneraient pour lui, ils ramperaient s'il le fallait pour embarquer sur le galion Galliano. Ils n'ont pas d'argent, mais ils ne doutent de rien. Le chausseur Patrick Cox se souvient encore d'un défilé en 1986, pour lequel John a décidé d'enduire ses mannequins de plâtre. Le visage, le vêtement - à peine Cox a-t-il tourné la tête que John souille de blanc les souliers tout propres que son camarade vient de livrer. " Patrick, c'est de la boue de créateur ! " réplique Galliano lorsqu'il aperçoit son regard défait. Des idées, le couturier en a 100 à la minute. Cette économie de la débrouille, ce goût pour les costumes d'époque et les personnages spectaculaires lui viennent du National Theatre de Londres, où il a obtenu un petit boulot d'habilleur. Là, il a appris comment un vêtement pouvait aider à entrer dans un rôle ; là, il a découvert aussi qu'une mousseline de soie coupée en biais pouvait le faire pleurer d'émotion. Galliano dessine, Galliano imagine, Galliano pique, et coud, et pique, et coud. C'est sublime, mais... c'est invendable. Les temps sont aux flageolets en conserve et aux premières dérives. John hante le Taboo, un club gay de Soho, célèbre pour ses orgies de substances et de sexe. Drogue, alcool... Il finit ivre, nu dans la rue, ou endormi à même le sol de son studio, incapable de se mettre au travail avant midi. Ses proches s'inquiètent de son état. Il faut fuir, échapper aux esprits de la nuit et à ce mauvais karma financier. John quitte Londres. Il s'installe à Paris en 1990.En France, tout le monde veut aider cet Anglais aux mains de fée. L'extravagant Fayçal Amor, le fondateur marocain de la marque Plein Sud, le loge dans son appartement du Marais et soutient ses premières collections - il jettera bientôt l'éponge, ruiné par l'insouciance dispendieuse de son protégé. Le couturier Azzedine Alaïa l'expose dans son showroom, Anna Wintour, à la tête de l'édition américaine de Vogue, lui trouve un nouveau financier américain. Cette fois, Galliano ne laisse pas passer sa chance. En 1994, dans un hôtel particulier parisien prêté par la milliardaire Sao Schlumberger, le créateur présente l'un de ses plus somptueux défilés, sur un sol jonché de feuilles mortes et de chandeliers brisés. Les plus belles filles du monde, Naomi Campbell, Kate Moss, Carla Bruni, défilent gratuitement pour lui. Un seul rouleau de satin, utilisé côté brillant ou côté mat, sert cette évocation sensuelle et moderne du japonisme avec ses minikimonos ceinturés de fleurs et ses fourreaux bustiers que n'auraient pas reniés les plus classiques des couturiers, Madeleine Vionnet, à qui il emprunte sa coupe en biais, ou Christian Dior. Voilà qui tombe bien : deux pontes de la maison Dior, ont assisté au spectacle. Et ils n'en reviennent pas - cet homme-là a de l'or au bout des doigts. A côté de lui, le diable sourit. Mais ça, personne ne le voit.Avenue Montaigne, les petites mains des ateliers de couture sont effarées. Certaines ont travaillé pour M. Dior lui-même ! A regret, elles viennent de voir partir Gianfranco Ferré, le chic milanais réincarné. Mais d'où sort-il, ce John Galliano, le nouveau directeur artistique que le patron de la maison, Sidney Toledano, vient leur présenter, ce jour de l'année 1996 ? Avec ses dreadlocks, ses gros souliers et sa tête d'Andalou, comment cet Anglais timide à l'extrême, hors norme et introverti, pourrait-il faire rayonner le nom de Dior, ce temple de l'élégance et du classicisme à la française ?Pourtant, au sein du groupe de luxe LVMH, propriétaire de Dior, John Galliano n'est pas un inconnu. Depuis quinze mois, le Britannique est le nouveau prince de Givenchy, une autre des propriétés de la société. Anna Wintour, qui fait la pluie et le beau temps sur la mode, a soufflé le nom de son protégé au PDG Bernard Arnault qui rêve de trouver un successeur au couturier chéri d'Audrey Hepburn. Il cherche un jeune, avec des idées neuves et un petit grain de folie, capable de moderniser l'image - et la clientèle - de la maison. John Galliano le lui promet, il sera cet homme-là. N'en déplaise aux mauvaises langues... Pour lui, fini, la défonce des nuits londoniennes, la bohème à Paris et les banqueroutes à répétition. Au bout d'un an et demi, il est clair que la greffe a bien pris. Mais alors, pourquoi Bernard Arnault le convoque-t-il aujourd'hui, si précipitamment ? Gianfranco Ferré vient de quitter la direction artistique de Dior pour se consacrer à sa marque, et la relève n'est pas assurée. Pressenti pour lui succéder, Jean-Paul Gaultier a été écarté ; la rumeur veut que " M. Arnault " n'ait pas apprécié Eurotrash, un programme de télé britannique ludique et pop animé par Gaultier et Antoine de Caunes - " trop vulgaire ", paraît-il.C'est donc à John Galliano que le n° 1 du groupe fait sa demande : comme le couturier a rafraîchi Givenchy, il faut à présent qu'il rajeunisse Dior, le joyau de la couronne, acquis en 1987. Autre point essentiel du contrat : LVMH est prêt à financer la griffe propre de John Galliano, toujours fragile commercialement. Lui, le pauvre hidalgo anglais, accueilli dans le saint des saints de la couture française... Il est venu avec ses fidèles, Bill Gaytten, bientôt chargé de la production des vêtements, et Steven Robinson, futur directeur du studio qui ne passe pas inaperçu avec son gabarit XXL. Dès son arrivée, John dessine la robe de Diana, l'ex-épouse du prince Charles, pour le gala de l'exposition du Metropolitan Museum of Art de New York, d'autant plus important cette année-là qu'il est consacré aux 50 ans de Dior. Lady Di, icône planétaire du glamour, porte une longue nuisette en soie bleu marine, qui fait ressortir ses yeux. Les photos font le tour du monde. Là, entre Bernard Arnault et la princesse de Galles, John Galliano comprend soudain qu'il peut entrer dans l'histoire.Les premiers mois sont grisants. Passionné par le passé, l'Anglais se plonge dans les archives, étudie les dessins, les tissus, les factures des clientes, la correspondance de Christian Dior avec sa muse Mitza Bricard. Il apprend le vocabulaire maison, consent à émailler ses collections de codes précis, mais refuse d'être écrasé sous le poids du patrimoine. Son oxygène, ce sont les voyages d'inspiration, qu'il impose à la direction comme un rituel immuable. Deux fois par an, donc, John part en " recherche " avec son équipe, au Japon, en Inde, en Argentine, en Russie... Dans ses carnets, il colle, dessine, imagine des rapprochements avec des artistes. Revient à Paris avec des idées sans rapport avec le pays visité. On s'étonne ? Mais regardez ses défilés ! Mme Butterfly et ses robes kimono aux origamis de satin de soie, des déesses modernes échappées de l'Egypte ancienne en fourreaux sarcophages, des amazones victoriennes parées de colliers massaï errant dans les jardins de Bagatelle. A l'approche de ces superproductions, le service de communication est sous pression. Même avec près de 500 places par saison, et parfois deux heures d'attente, il est impossible de satisfaire toutes les demandes.John Galliano transforme la haute couture en un labo créatif, capable d'irriguer le prêt-à-porter, la maroquinerie, les chaussures, ou encore les bijoux... Une matière - la toile logo -, un imprimé - du papier journal -, un système de fermeture - le Velcro : la moindre idée est déclinée dans des milliers de produits dérivés, destinés à alimenter le monde entier. C'est l'époque de tous les marchés : la Russie, le Moyen-Orient, la Chine ou encore le Brésil. Le monde a faim de luxe, qu'on lui donne du CD ! Très vite, Galliano supervise 32 collections par an (en comptant celles de sa propre marque), mais aussi les boutiques, les campagnes de publicité, les parfums... Rien ne l'arrête. Pour sa collection hommage au marquis de Sade, il est allé chercher d'étranges bijoux de corps dans les sex-shops de Paris ; les filles s'enduisent le corps de glycérine pour glisser dans des combinaisons en latex. En 2000, il habille ses modèles comme les SDF qui hantent les trottoirs parisiens. En 2006, pour sa marque, Galliano fait défiler des nains et des géants, des maigres et des gros, des tatoués, pour défendre toutes les formes de beauté. " S'il avait pu trouver la femme à barbe, il l'aurait prise ", se souvient l'une des mannequins.John est provocateur, excessif, cynique. Mais John est si charmant ! Il vient vous saluer personnellement, s'extasie sur votre façon de marcher, voit en chaque femme une actrice hollywoodienne. Personne ne lui résiste. John décide de dessiner une collection de bijoux en quatre jours ; John change complètement une robe quelques minutes avant le show ; John boude comme un enfant, sans raison ; John disparaît sans explication. Rien ne se passe. John donne des signes inquiétants, laisse voir un mur intérieur qui se fissure sous le lustre flamboyant. Pas une voix ne s'élève. Qu'importe l'état du flacon, pourvu qu'il continue d'apporter l'ivresse ?Ce n'est plus un couturier, c'est une machine à fric. Ce n'est plus une personnalité extravagante, c'est une insupportable diva, égoïste et gâtée. John Galliano perd pied. Il est si loin des réalités. On lui ouvre les portes. On lui allume ses cigarettes. On lui tient son téléphone. On lui dit toujours oui. Oui pour un essayage au milieu de la nuit, oui pour un voyage hors de prix, oui pour un show à l'Opéra de Paris, à Versailles, dans les jardins du musée Rodin. Il exige, il obtient. Deux chauffeurs, un garde du corps, un médecin, un coiffeur, un maquilleur, un coach sportif. Rien n'est trop beau pour John Galliano. Lorsqu'il travaille, il ne supporte pas le moindre bruit. Il se croit tout permis, insulte ses assistantes, multiplie les propos blessants, humilie même ses amis. Il mélange les médicaments, l'alcool, les remontants. Il va de plus en plus mal, et pourtant, tout continue comme avant.Dior offre la lune à son génie. Les dirigeants du groupe LVMH sont aux petits soins avec leur designer - est-ce qu'on refuse quoi que ce soit à l'homme qui a multiplié par six votre chiffre d'affaires, ainsi que le confie lui-même Bernard Arnault dans une interview télévisée diffusée en 2008 ? Galliano gagne toujours plus, encore plus, des millions d'euros chaque année. On lui en demande toujours plus, encore plus : après la haute couture, le prêt-à-porter pour la femme, l'enfant, la maroquinerie, les campagnes publicitaires, voici les lunettes, voilà le parfum... Le succès est phénoménal. Fini, Dior la belle endormie - Dior resplendit ! Alors Galliano crée, affamé de gloire et de notoriété, ébloui par la démesure de son propre triomphe. De plus en plus puissant. De plus en plus fuyant. " Comment va John ? " demande régulièrement la direction. " John ? Il va bien ! " assurent ses proches, qui dissimulent bouteilles vides et autres signes évidents des addictions de leur patron. Cela ne dupe pas grand monde. Et surtout pas ceux qui règlent, après son départ, les factures des chambres d'hôtel dévastées, qui s'excusent à sa place pour les mots blessants et les attitudes déplacées, qui lui suggèrent de prendre du repos, mais acceptent, sans insister, ses dénégations assurées. Dior envoie des avocats pour réparer les dégâts occasionnés par " M. Galliano ". En 2007, il perd Steven Robinson, son plus proche collaborateur, ami de coeur, souffre-douleur, âme damnée, assistant dévoué. Une overdose de cocaïne... Un pan de son monde s'effondre, ses repères, le fil qui le lie à son passé. Sa vie lui échappe. Mais, dans son entourage, personne n'esquisse un geste pour tenter d'arrêter la machine infernale qui le broie lentement. Steven disparu, le simple fait de communiquer avec le couturier, dont personne n'a plus les clés, devient un problème. Au téléphone, il mélange les gens, les lieux, les dates, tient des propos incohérents. Il délaisse sa marque, trop occupé par les impératifs de Dior ; il arrive de plus en plus tard avenue Montaigne, quand il vient. Ses caprices et ses sautes d'humeur n'amusent plus personne à la tête de la maison mère. Il s'épuise. Il lasse. Et s'il existait une vie après John Galliano ?Le soir, on le voit de plus en plus souvent assis dehors, au café la Perle, qui fait le coin de sa rue, dans le haut Marais. Il est déjà gris quand il y arrive. Il tient à peine debout quand il en part. Il boit seul, ivrogne hagard qui jette tout haut des mots sans suite à des interlocuteurs invisibles. Puis il injurie ses voisins. Une fois, deux fois, plusieurs fois. Une plainte est déposée le 24 février 2011 : il aurait tenu, à la terrasse de la Perle, des propos antisémites à l'encontre d'un consommateur. La scène n'a pas de témoins, mais, quatre jours plus tard, le 28 février, le tabloïd britannique The Sun diffuse sur son site une vidéo de Galliano, filmé quelques semaines plus tôt avec un téléphone portable, toujours à la terrasse de la Perle : pris à partie par un couple, le couturier, très éméché, injurie la jeune femme et son compagnon. " I love Hitler ! Avec lui, des gens comme vous seraient morts aujourd'hui. Tes putains de parents seraient tous gazés. Et toi, tu es affreuse. " C'est une bouillie de venin. " Tu as une tête de sale juive, et ton copain est un putain d'Asiatique. " La séquence devient immédiatement virale. Dans l'opinion, ces images sonnent l'hallali. A la tête de Dior, Sidney Toledano, juif marocain, figure respectée au sein de la communauté, est abasourdi : " I love Hitler ! " dans la bouche de John ? Son protégé, ce type à qui il a tout donné, ce surdoué timide et introverti dont il a fait une idole planétaire ? John, qu'il a toujours soutenu, toujours défendu, John, antisémite ? Et depuis seize ans, il n'a rien senti, rien compris de cette haine ? Toledano est défait, consterné, anéanti. Il appelle son ami, le psychanalyste Daniel Sibony ; il parle aussi avec le grand rabbin de France, Haïm Korsia. Mais, très vite, c'est tout l'empire LVMH que les trois mots de John Galliano mettent en danger. La star américaine Natalie Portman, l'une des égéries de la marque Dior, prend publiquement ses distances avec le couturier. Le marché américain est menacé. Le 1er mars, son employeur licencie John Galliano. Le 4, un homme brisé, malade est admis dans le centre de désintoxication de Meadows, au coeur du désert brûlant d'Arizona. Tout ce qu'il a construit, tout ce qu'il a été vient d'être emporté. Il ne reste rien du monde d'hier, juste les crachats d'un pauvre hère aviné. Mais là, sous la peau, sous les os, John Galliano la sent, qui palpite encore, qui frémit, qui frissonne, une lueur, plus forte que la douleur, que la peur - un ardent désir de vivre. De s'en sortir. De revenir.John Galliano joue gros. C'est sa première interview française, trois ans et demi après des propos antisémites qui ont sonné le glas d'une vie où tout était luxe, fracas et frénésie. Ce 14 septembre 2014, sur le plateau de l'émission dominicale de Canal + Le Supplément, Maïtena Biraben vient de demander au couturier quel rôle a joué son compagnon, Alexis Roche, dans sa guérison. Juste avant l'entretien, un reportage a montré le couple en promenade dans une forêt d'Auvergne, où l'idole déchue a trouvé refuge après sa cure en Arizona. " Alexis a été absolument incroyable ", répond-il simplement ; soucieux de garder le bon ton... et le contrôle de la situation.La journaliste diffuse ensuite la vidéo du créateur, ivre mort, insultant sa voisine, en 2011. Ce soir-là, il porte un col en fourrure et une sorte de toque en feutre gris. Sur le plateau du Supplément, l'invité se regarde et esquisse un sourire, entre pure provoc et dérision : " Quelle horreur, ce chapeau ! " " John Galliano, êtes-vous antisémite ? " interroge son interlocutrice. " Non, affirme-t-il. Je n'étais pas moi-même, accro à l'alcool et aux médicaments. C'est une maladie, ça s'appelle l'addiction. " Des mois qu'il se prépare à expliquer ça. Des mois qu'il réfléchit à la manière de le décrire. S'il a organisé son retour médiatique avec l'une des meilleures professionnelles de la communication en France, Anne Méaux, c'est avec sa thérapeute, Marie de Noailles, une ex-addict, qu'il a ciselé les mots. Avec elle, il a répété les formules pour décrire au plus près le mécanisme qui l'a perdu. Il s'accroche à la rationalité d'un processus médical, seule justification audible, seule raison pardonnable. Si c'est une maladie, alors John Galliano peut en être soigné.En Arizona, il a brisé le cycle de la dépendance physique. En Auvergne, il est revenu aux sources de son métier, il a conçu et cousu la robe de mariée de Kate Moss sur la table de sa cuisine. En thérapie, il a affronté les traumatismes de l'enfance, l'alcoolisme d'un père brutal dégoûté par l'homosexualité de son fils. A Paris, il participe aux groupes de parole anonymes. Au début, Marie de Noailles l'a accompagné ; depuis, il a lâché sa main pour continuer. Il dit qu'il a cherché Dieu et qu'il a trouvé la foi. Il s'est enquis du Talmud, livre saint du judaïsme, s'est rendu à la synagogue. Il a voulu tout comprendre de ceux qu'il a offensés, faire pénitence. Un matin, dans le Marais, il croise Armand Hadida, fondateur de la boutique ultrapointue L'Eclaireur, l'un des premiers à avoir acheté ses créations. Galliano multiplie les excuses, évoque l'ensemble de ses conversations avec un rabbin londonien, détaille toutes ses lectures ; il veut le pardon de ceux qu'il a offensés. " Viens donc faire shabbat avec nous un vendredi ", lui répond gentiment son voisin. Hadida sait bien d'où il revient, cet Anglais dont il a toujours apprécié le génie et qu'il a trouvé, certains matins d'avant l'Arizona, dans un triste état à la porte de la boutique... Alexandre de Betak, qui a mis en scène presque tous les défilés de John Galliano pendant douze ans, l'écoute avec la même bienveillance : " Tu es plus juif que moi, maintenant ! " lui lance-t-il, amusé. Bien sûr, il n'efface pas l'indignité des mots prononcés en 2011, qui ont valu à Galliano une condamnation à 6 000 euros d'amende et la déchéance de sa Légion d'honneur. Mais Betak n'oublie pas les douze années de compagnonnage professionnel, les réflexions partagées sur les religions, la culture, le sexe, les minorités..." On ne guérit pas de l'addiction. " Marie de Noailles le sait, elle a même écrit un livre sur ce sujet (1). " Vous avez fermé la porte sur elle, mais dans la pièce à côté, elle fait des pompes pour rester en forme. Si vous lui ouvrez, vous la retrouverez intacte, comme quand vous l'avez quittée. " John Galliano ne boit que de l'eau, ou un jus de fruit à l'apéro. Il surveille son alimentation, entretient son corps avec ardeur. Ne se quitte pas des yeux, même s'il a appris en thérapie, avec le chien Gipsy, à prendre soin de quelqu'un d'autre que lui. Même s'il pense à couvrir de fleurs la femme du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, avec lequel il parle longuement résilience pour le magazine Le Point mais auquel il ne pose pas la moindre question personnelle. Pour redevenir après avoir été, il faut rester concentré sur soi.Alors John Galliano se remet au travail. Il a perdu son procès contre son ancien employeur : envolés, les dix millions d'euros réclamés à Dior pour licenciement abusif. Son vieil ami américain Oscar de la Renta lui propose de l'épauler sur sa prochaine collection. Il n'a pas les moyens de s'offrir définitivement Galliano, qui exige d'amener son équipe avec lui ? Pas grave. John a un autre fan : Renzo Rosso, le patron du groupe de luxe italien Only the Brave. Il lui offre sa maison la plus créative, la plus couture, créée en 1988 par le Belge Martin Margiela. La nouvelle tombe le 6 octobre 2014 : John Galliano est de retour. Il ne vient plus saluer à la fin des défilés, au diapason de son prédécesseur qui refusait radicalement toute apparition publique. Mais, pour le reste, il est toujours ce créateur un peu cinglé, cet aventurier du rêve qui décortique une veste comme personne pour en exhiber la doublure ou en sortir une épaulette, ce couturier acharné à révéler la beauté fragile qui se dissimule à l'intérieur des vêtements...Certaines de ses robes sont de purs chefs-d'oeuvre, en témoignent celles que 700 000 visiteurs ont pu admirer l'an passé au Musée des arts décoratifs, dans le cadre de l'exposition Christian Dior, couturier du rêve. A trois jours de sa fermeture, John Galliano accepte enfin de la visiter ; ses modèles y figurent parmi les plus spectaculaires, les plus beaux, les plus originaux. Dans le Marais, le couturier a retrouvé sa vie, les dîners de couscous au restaurant Omar. S'il lutte désespérément, c'est à présent contre les stigmates du temps, dans un triste jeu de dupes avec le vieillissement. Aucun médecin n'y peut rien, aucun chirurgien. Cet homme, qui a triomphé de tant d'adversité, qui s'est mille fois réinventé, affronte aujourd'hui plus fort que lui. Dans deux ans, John Galliano aura 60 ans. Cette fois, l'ennemi ne lui accordera aucun répit.Par Charlotte Brunel et Elise Karlin.