Le verdict n'a étonné personne, pas même sa famille. Héros du film Hotel Rwanda qui relate comment un Hutu a sauvé 1 268 réfugiés à l'hôtel des Mille Collines à Kigali durant le génocide de 1994, Paul Rusesabagina, 67 ans, s'est vu infliger le 20 septembre une peine de 25 ans de prison pour terrorisme au terme d'une lecture qui a duré plus de sept heures.
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Le verdict n'a étonné personne, pas même sa famille. Héros du film Hotel Rwanda qui relate comment un Hutu a sauvé 1 268 réfugiés à l'hôtel des Mille Collines à Kigali durant le génocide de 1994, Paul Rusesabagina, 67 ans, s'est vu infliger le 20 septembre une peine de 25 ans de prison pour terrorisme au terme d'une lecture qui a duré plus de sept heures. La justice rwandaise l'accusait d'avoir soutenu le Front de libération nationale (FLN), un groupe rebelle qui a mené des attaques meurtrières au Rwanda en 2018 et 2019, et qui ont fait neuf morts. L'accusation avait requis la prison à vie. L'homme était jugé aux côtés d'une vingtaine de co-inculpés. "Le tribunal a conclu que le rôle de Rusesabagina dans la création du FLN, la fourniture de fonds aux rebelles et l'achat de moyens de communication pour les rebelles constituent tous le crime de commission de terrorisme", a déclaré la juge Béatrice Mukamurenzi. "Un jugement qui aurait pu être écrit la veille du début du procès", a réagi Me Vincent Lurquin, son avocat belge, qui n'a jamais réussi à voir son client en prison, et qui dénonce l'absence de preuves, ou alors fabriquées de toutes pièces. Bien que "Monsieur Paul" soit un ressortissant belge, la Belgique a accepté d'apporter son aide judiciaire à Kigali, mais en refusant toute extradition. Des perquisitions à son domicile de Kraainem auraient permis - dixit la justice rwandaise - de découvrir les preuves d'un versement de 20 000 euros au FNL. Le dossier ouvert en Belgique a contribué à étayer l'acte d'accusation rwandais. "Mais, en Belgique, ce dossier ne peut plus avancer du fait de l'incarcération de mon client", regrette Me Lurquin, qui s'est fait expulser du Rwanda le 21 août dernier après avoir tenté de le rencontrer. Ni l'accusé ni ses avocats, dont deux Américains, n'étaient présents à la lecture du verdict. Ils ont boycotté les audiences depuis mars dernier, dénonçant des mauvais traitements en détention et surtout ce qu'ils qualifient de "rapt" et qui a permis de lancer toute la procédure : Paul Rusesabagina, qui voyageait des Etats-Unis vers Dubaï, a embarqué à son arrivée dans les Emirats dans un avion de GainJet, une compagnie privée grecque. L'homme pensait mettre le cap sur le Burundi où il devait s'exprimer face à des assemblées religieuses, à l'invitation d'un pasteur burundais, Constantin Niyomwungere, qui était à bord. C'était un piège. Le pasteur, qui a également la nationalité belge, était un complice du régime rwandais, et l'avion a mis le cap non sur Bujumbura, mais sur Kigali, où il a été aussitôt privé de liberté par des agents du Rwanda Investigation Bureau. La famille Rusesabagina a entre-temps porté plainte à la fois contre le pasteur et la compagnie GainJet. Cette tromperie, qui aurait pu frapper de nullité toute la procédure, était au coeur de la stratégie de défense de l'accusé, mais elle n'a jamais été prise en compte durant le procès. Les juges rwandais estiment que l'interception n'était pas illégale vu que l'homme est entré volontairement dans l'avion. Les appels pour sa libération ou au moins son transfèrement en Belgique pour qu'il y soit jugé - à l'exemple du père blanc Guy Theunis en 2005, mais qui a finalement bénéficié d'un non-lieu - sont restés sans réponse. On doutait d'ailleurs d'une quelconque mansuétude à la vue du scénario complexe utilisé pour sa capture. "Le verdict ne changera rien au fait que mon père est détenu illégalement", déclarait au Vif, à la veille de la sentence, Carine Kanimba, fille adoptive de "Monsieur Paul". Elle se disait persuadée qu'il écoperait de dix ans minimum, "ce qui l'empêchera légalement de se présenter à toute élection présidentielle". Cela fait plus de 27 ans que Paul Kagame est l'homme fort du Rwanda, adulé pour l'incontestable "miracle rwandais", et plus de 20 ans qu'il est président de la république, élu à chaque fois avec des scores staliniens. Pour Victoire Ingabire, qui a voulu défier Kagame au scrutin de 2010 avant de passer six ans en prison, également pour terrorisme, le verdict ne faisait guère de doute. "Dans un pays où la liberté est limitée, tout le pouvoir est entre les mains de l'exécutif, a-t-elle déclaré à l'AFP. Comment un juge oserait-il prendre une décision incompatible avec les volontés du président de la République ?" C'est le seul point qui met tout le monde d'accord : l'ancien directeur d'hôtel était un opposant farouche à Paul Kagame. Il n'hésitait pas à le faire savoir lors des conférences à succès qu'il donnait aux Etats-Unis, où il résidait, et dans le monde entier. Or, les relations semblaient bonnes au début. A la première de Hôtel Rwanda à Kigali, en 2005, Paul Kagame s'était déplacé en personne avec son épouse Jeannette. Mais quand l'ex-hôtelier a commencé à évoquer les droits de l'homme, son statut est progressivement passé de héros à paria. Le nouveau pouvoir finit par le qualifier de "faux héros hollywoodien", qui aurait forcé des réfugiés, dénués de tout, à payer leurs chambres et leurs repas. C'est l'avis aussi de Manzi Bakuramutsa, qui fut ambassadeur du Rwanda en Belgique : "En s'identifiant au personnage du héros du film qu'il a inspiré, Rusesabagina est devenu le héros lui-même et s'est comporté comme tel." Il n'empêche : les témoignages jadis favorables sont devenus autant de charges, au gré du narratif imposé par le pouvoir.Dans ses déboires, Paul Rusesabagina a au moins bénéficié d'une chance : celle de rester en vie. D'autres opposants notoires, tels Seth Sendashonga ou Patrick Karegeya, ont été assassinés par des escadrons de la mort sur le continent africain. Pourquoi "Monsieur Paul" a-t-il été épargné ? "Mon père ne défiait pas militairement le pouvoir, répond Carine Kanimba. Mais il représentait un autre danger : il a mis en cause la légitimité et l'héritage de Paul Kagame. Le plus important, ce n'était donc pas de le tuer, mais de tuer son image de héros. Kagame, c'est un dictateur jaloux d'un humanitaire."Carine Kanimba, elle-même une Tutsi, renchérit : "On présente volontiers Paul Kagame comme celui qui a arrêté le génocide et a sauvé les Tutsis. Mais mon père a également été un héros et même plus, car il a sauvé des Hutus et des Tutsis. Mon père veut la vérité, la réconciliation et la justice pour toutes les victimes. Oui, il y a eu le génocide des Tutsis, mais des Hutus ont aussi été assassinés." Or, cet argument s'avère inaudible pour le régime. Aucune justice n'a été rendue aux Hutus jusqu'à présent. D'ailleurs, cette catégorisation entre Hutus et Tutsis est qualifiée aujourd'hui de "divisionnisme", alors qu'elle a toujours officiellement cours dans le Burundi voisin.La jeune dame n'en démord pas : toute cette affaire est politique depuis le début, "et nous voulons qu'il y ait une réponse politique". Notamment de la Belgique. Il a fallu cinq mois avant que la famille de "Monsieur Paul" soit reçue au SPF Affaires étrangères, à Bruxelles, alors qu'aux Etats-Unis, le secrétaire d'Etat Antony Blinken, à peine entré en fonction, organisait une rencontre par vidéoconférence avec des familles d'Américains "détenus illégalement", dont celle de Paul Rusesabagina, "alors que mon père est seulement résident américain". En 2005, le président George Bush lui avait même décerné la médaille présidentielle de la liberté. Est-ce la fin du "profil bas" ? Aujourd'hui, du côté belge, c'est un changement de ton notoire : "Malgré les appels répétés de la Belgique à ce sujet, force est de constater que M. Rusesabagina n'a pas bénéficié d'un procès juste et équitable ; particulièrement en ce qui concerne les droits de la défense, assène le cabinet de la ministre Sophie Wilmès (MR). La présomption d'innocence n'a pas été respectée non plus. Ces éléments de facto remettent en question le procès et le jugement." Le même communiqué précisait que Sophie Wilmès comptait en parler avec son homologue rwandais Vincent Biruta en marge de l'Assemblée générale de l'ONU à New York.Mais la rencontre prévue n'aura pas lieu. Elle a été annulée le 21 septembre par le Rwanda, qui n'a pas du tout apprécié les critiques de la diplomatie belge. "Les victimes des actes terroristes du FLN, certes moins célèbres, ont tout autant droit à la justice que M. Rusesabagina et ses coaccusés", persifle le pouvoir rwandais. Sophie Wilmès, qui reste toutefois la bienvenue à Kigali "à un moment opportun", devra également patienter pour avoir des réponses sur l'utilisation du logiciel espion Pegasus, qui aurait permis à Kigali de mettre sur écoute ses échanges téléphoniques avec Carine Kanimba...Ce procès, à coup sûr, laissera des traces. Et la Belgique ne compte pas tourner la page puisqu'elle annonce qu'elle restera "en contact étroit" avec Paul Rusesabagina. Elle espère que Kigali pratiquera également l'entraide judiciaire, vu que le dossier est toujours ouvert à l'échelon du parquet fédéral. Sauf si un appel est entre-temps interjeté, Me Lurquin continuera de plaider pour le transfèrement de son client en Belgique. Ce serait une façon d'enlever ce nouveau caillou dans les relations compliquées entre la Belgique et le Rwanda, qui n'hésite jamais à remettre sur la table le passif colonial pour se dédouaner de toutes les accusations. Et cela, malgré le pardon demandé par Guy Verhofstadt et Louis Michel en 2000.