Résidente aux Pays-Bas à l'époque du génocide de 1994, l'opposante Victoire Ingabire avait pris le risque de revenir au Rwanda pour défier Paul Kagame à l'élection présidentielle de 2010. A peine arrivée, elle s'était rendue au mémorial de Gisozi et s'était attiré les foudres des autorités en englobant les victimes tutsies du génocide et les Hutus " victimes de crimes contre l'humanité, et qui ne sont pas honorés ici ". Elle avait aussitôt été interpellée pour avoir incité au " divisionnisme " (qui distingue entre Hutu et Tutsi), une prévention assortie de lourdes peines et, au passage, fréquemment invoquée pour se débarrasser des opposants. Elle était également accusée de terrorisme à cause de ses liens avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda, un mouvement rebelle installé au Congo voisin. Condamnée à quinze ans de prison par la Cour suprême, elle vient d'être libérée à la surprise de tous, au même titre que le musicien Kizito Mihigo et plus de deux mille prisonniers de droit commun.
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Résidente aux Pays-Bas à l'époque du génocide de 1994, l'opposante Victoire Ingabire avait pris le risque de revenir au Rwanda pour défier Paul Kagame à l'élection présidentielle de 2010. A peine arrivée, elle s'était rendue au mémorial de Gisozi et s'était attiré les foudres des autorités en englobant les victimes tutsies du génocide et les Hutus " victimes de crimes contre l'humanité, et qui ne sont pas honorés ici ". Elle avait aussitôt été interpellée pour avoir incité au " divisionnisme " (qui distingue entre Hutu et Tutsi), une prévention assortie de lourdes peines et, au passage, fréquemment invoquée pour se débarrasser des opposants. Elle était également accusée de terrorisme à cause de ses liens avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda, un mouvement rebelle installé au Congo voisin. Condamnée à quinze ans de prison par la Cour suprême, elle vient d'être libérée à la surprise de tous, au même titre que le musicien Kizito Mihigo et plus de deux mille prisonniers de droit commun. Etes-vous reconnaissante au président Kagame de vous avoir accordé la grâce ? Je l'ai remercié pour son beau geste, mais c'est par politesse. Cela ne veut pas dire que je ne continuerai pas à me battre pour mes valeurs et mes principes. Je ne vais pas m'asseoir et fermer ma bouche face aux malheurs du peuple rwandais. Votre libération est-elle assortie de conditions de ne plus faire de politique ? Non, et c'est ce qui me fait peur. Connaissant bien ces gens, je m'étonne qu'ils soient gentils tout d'un coup (rires). C'est trop beau pour être vrai. Quand Pasteur Bizimungu (NDLR : le premier président de l'après-génocide) a été libéré en 2007, on l'a sommé de ne plus faire de politique. Dans mon cas, ils ont mélangé la grâce présidentielle, pour laquelle il n'y a pas de conditions, et la loi de libération conditionnelle, raison pour laquelle je dois me présenter au procureur une fois par mois. Même si j'arrivais aux deux tiers de ma peine, je n'avais pas droit à la libération conditionnelle vu les crimes qui me sont reprochés. Donc, ce fut une surprise. J'attends toujours qu'on me donne la vraie raison de ma libération. Serait-elle due à des pressions de l'extérieur ? Je soupçonne que c'est lié à la candidature de Louise Mushikiwabo (NDLR : actuelle ministre des Affaires étrangères) au poste de secrétaire générale de la Francophonie, afin que le Rwanda se donne une bonne image. Les pressions seraient venues de la France, qui appuie cette candidature, mais où se sont également levées des voix en sens contraire. Ma libération intervient aussi trois semaines après que le Parti Vert a enfin été agréé. Des signes que le régime s'assouplit ? Kagame est en train de penser à une manière de bien finir sa carrière politique. Ce ne serait pas honorable pour lui d'avoir développé le pays en même temps qu'il jetait les opposants en prison. Il ne voudra pas de cette image. A présent, le régime se rend compte que l'opposition se structure à l'extérieur et que c'est très dangereux d'entretenir une politique d'exclusion. Ma libération et l'agréation du Parti Vert sont peut-être un petit pas vers l'ouverture. Par contre, Deo Mushayidi (NDLR : un ancien proche du parti au pouvoir, condamné à la perpétuité en 2010) n'a pas été libéré, pas plus que Diane Rwigara (NDLR : qui s'était portée candidate pour l'élection présidentielle de 2017). Je n'ai pas compris pourquoi. S'ils veulent corriger leur image, il faut que tous les prisonniers politiques soient libérés, et je plaiderai en leur faveur quand je rencontrerai les autorités. Votre intention est-elle de reprendre le combat ? Aussi longtemps qu'on ne me dit rien, je ne me priverai pas de mener des activités politiques. Et si je n'ai pas le droit, j'en demanderai les raisons. Concernant notre parti FDU-Inkingi, nous ne comptons pas demander l'agréation aussi longtemps qu'il n'y a pas d'ouverture de l'espace politique, et tant que nos membres n'auront pas la possibilité de se réunir. Beaucoup sont encore en prison, dont le premier vice-président, le secrétaire général... C'est paradoxal que, moi, je sois libre et pas encore mes militants. Sans doute parce que ceux-ci ne sont pas encore passés devant les juges. Y a-t-il des choses que vous ne referiez plus ? Je suis prête à répéter les mêmes paroles qu'au mémorial de Gisozi, mais plus au même endroit. Mon discours, c'est qu'il faut la justice pour tout le monde afin d'arriver à une réconciliation effective de notre peuple. Je reconnais le génocide des Tutsis. Je condamne aussi les crimes contre l'humanité commis contre les Hutus. Dois-je me taire devant leurs fosses communes ? Avez-vous été bien traitée durant votre détention ? Les cinq premières années à l'isolement, sans parler pendant de longues périodes, étaient très dures. J'avais des visites de dix minutes par semaine, quelqu'un m'apportait à manger, parfois il pouvait me parler, parfois pas. En 2015, j'ai passé une semaine dans le noir total, ils avaient obscurci les fenêtres et coupé l'électricité, c'était l'époque où Karenzi Karake (NDLR : chef du renseignement rwandais) a été brièvement arrêté en Angleterre. Ils étaient convaincus que des membres de mon parti l'avaient dénoncé. Et ils me l'ont fait payer... Comment la population accueille-t-elle votre libération ? De partout au Rwanda, des gens me disent qu'elle a suscité des vagues d'acclamations dans les villages. Dans ma prison, le jeudi soir à 22 heures, alors que je dormais, des détenus ont crié et chanté, en me disant " écoutez la radio ! "... Le lendemain à 6 h 30, le commissaire général était déjà là pour me remettre ma lettre de libération. Dimanche dernier, j'étais à la messe à Gikondo, les gens se sont arrêtés pour me féliciter. Je suis devenue plus populaire qu'avant, grâce à la prison ! Craignez-vous de vous retrouver à nouveau derrière les barreaux ? La prison n'a brisé ni mon coeur ni ma force. La Victoire de 2010 est toujours la même. Si on me dit de ne plus faire de politique, je demanderai de me remettre en prison. J'ai abandonné mon mari, ma famille et un beau travail aux Pays-Bas, et cela pour une seule cause, la liberté des Rwandais. Je reste convaincue que ma détention a aidé à faire comprendre à la communauté internationale qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans notre pays. Je me suis sacrifiée, et je suis prête à le faire une nouvelle fois.