Nicolas Baygert: "On va vers une explosion des plateformes alternatives"
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La saga Donald Trump augure d'un grand schisme social numérique, selon Nicolas Baygert, spécialiste en communication politique (Ihecs - ULB - Sciences Po Paris).Haro sur les réseaux sociaux pour avoir contribué à faire trembler la démocratie américaine sur ses bases ?Ils ont joué un rôle non négligeable dans l'insurrection. Pendant trop longtemps, Facebook, Twitter, YouTube ne se sont pas préoccupés de la vague montante de l'extrémisme en ligne, qu'il soit politique ou sanitaire, qui a pu ainsi multiplier son audience. Les acteurs du coup de force commis contre le Capitole se sont radicalisés sur Facebook, le mouvement protestataire s'est organisé sur Facebook qui a tout laissé faire. Jusqu'à ce qu'ils finissent par intervenir pour couper court à l'escalade... Oui, mais leur réaction et leur changement d'attitude arrivent un peu tard. Les plateformes numériques s'étaient jusqu'ici retranchées derrière le premier amendement de la Constitution américaine (NDLR : protégeant la liberté d'expression) pour justifier leur business model en refusant d'endosser un rôle d'arbitrage de la vérité. Qu'elles veulent montrer aujourd'hui un visage responsable, citoyen, ne change rien au fait que le mal est fait. L'ampleur des erreurs commises peut en arriver à saper la démocratie. Donald Trump et les réseaux sociaux, c'est une histoire de liaisons dangereuses ? Donald Trump est une créature à la Frankenstein des plateformes numériques, il a été biberonné aux réseaux sociaux. Trump banni des réseaux sociaux, décrété indésirable pour une période encore indéfinie. Est-ce une vraie bonne idée? C'est une façon de saboter sa capacité d'organisation en le muselant, en stérilisant sa parole. Mais ce ne sera jamais qu'une solution à court terme qui va conduire au transfert d'une cohorte de trumpistes vers des plateformes alternatives. Tous les bannis vont retrouver des positions de repli.Cette mise à l'index ne fera que nourrir de plus belle les thèses conspirationnistes ? Ce qui relève d'une censure à l'égard de Donald Trump, cette façon de taper sur les doigts de ses militants en leur disant que ce qu'ils font et disent n'est pas bien, ne fera effectivement que renforcer les thèses complotistes. La démarche s'apparente à la cancel culture (NDLR : culture du bannissement) qui revient à vouloir effacer les nuisibles, comme une confirmation de cette version d'épuration du débat public. Avec cette question : va-t-on en arriver à élargir le cordon sanitaire médiatique à tout qui sortira encore des clous ? Maintenant qu'une ligne rouge a manifestement été franchie sur les réseaux sociaux, que peut-il se passer ? On est en train d'assister à un grand schisme social numérique. D'autres réseaux sociaux s'engouffrent dans la brèche, d'autres espaces de média - tisation se posent en alternatives sur lesquelles se rabattent les partisans de Trump. Ainsi, la messagerie Signal ou le réseau social Parler (NDLR : plateforme numérique conservatrice fondée par un milliardaire américain, soutien inconditionnel de Trump, éjectée de la Google Play Store et de l'Apple App Store) qui se présente comme la version "libre" de Twitter. L'amarrage à de telles plateformes va déboucher sur une sécession. On assiste à des doublons : le réseau social Triller concurrence désormais le géant chinois TikTok (NDLR : que Trump a voulu interdire) ; Rumble, plateforme vidéo, se veut une alternative à YouTube. C'est comme si le dark Web (NDLR : l'Internet clandestin) venait subitement à la surface. Il faut s'attendre à une explosion des plateformes alternatives. Un basculement s'opère. Une guerre de sécession numérique est déclarée ? Les médias sociaux deviennent des acteurs politiquement engagés, choisis par un certain électorat en quête d'autres horizons d'expression que les médias installés qui prétendent au pluralisme de l'information. La notion de mainstream est morte et fait place à l'émergence du multilatéralisme informationnel. Une compétition entre cadres concurrentiels s'engage à la lumière de la notion de postvérité (NDLR : qui postule que l'idéologie, la croyance, l'émotion l'emportent sur la réalité des faits). Une même vérité peut être sujette à diverses interprétations et ce phénomène, jadis connu dans la presse écrite lorsqu'elle avait ses journaux d'opinion, est en train d'être redécouvert en se transposant aux réseaux sociaux. Il en résulte une perte d'autorité du champ journalistique traditionnel. > Réseaux sociaux: les nouveaux tribunauxBonjour le dialogue de sourds... Là où Twitter et Facebook offrent encore un minimum de connectivité par frottement entre bulles de filtres (NDLR : mécanisme de filtrage par algorithme du contenu qui parvient à un usager d'Internet et qui a pour effet de réduire la diversité des informations auxquelles cet usager est exposé), le divorce va achever de se consommer entre chambres d'écho qui cohabitaient encore plus ou moins jusqu'ici (NDLR : les individus auraient tendance à échanger davantage avec d'autres personnes qui partagent des opinions proches des leurs, ce qui favorise la création de communautés virtuelles). Peut-on décemment demander aux réseaux sociaux de faire le ménage? Comment imaginer dire à Mark Zuckerberg : "Bâillonnez-moi ce type" ? Transférer au patron de Facebook la compétence d'arbitre dans un système démocratique, c'est commettre une autre forme de coup d'Etat. Est-ce vraiment le rôle d'entreprises privées d'être des censeurs dans une démocratie ? Définir un cadre de moralité publique est une tâche éminemment politique. Il y a un rôle plus actif à jouer pour diminuer le pouvoir de nuisance résultant de cette capacité de morceler le champ social entre chapelles qui ne se communiquent plus. Il est impératif de renouer avec la nécessité de confronter les opinions. Quelle pourrait être la moins pire des solutions? Tenter de responsabiliser les plateformes numériques, même si l'exercice sera toujours un peu vain face à la logique commerciale en vigueur. On reste assez démuni.Trump banni, et puis quoi ? Xavier Degraux, consultant en réseaux sociaux, entrevoit un glissement inquiétant vers des messageries privées hors de contrôle et de portée de toute modération.Faut-il intenter un énième procès aux réseaux sociaux pour le chaos semé au Capitole ? C'est indéniable. S'exclamer aujourd'hui "mais enfin !" c'est un peu tard quand on a trop longtemps laissé Donald Trump agir et s'exprimer. Limiter la portée de publications postées, empêcher de "reliker" certains contenus, apposer un label à côté de contenus contestés ou contraires à la réalité : la gradation des mesures prises à l'encontre du président des Etats-Unis a témoigné d'une grande prudence à son égard. La mesure la plus radicale, la suppression de contenus, n'a été prise que quand Trump, après sa défaite électorale, ne représentait plus un vrai risque pour les plateformes. On aurait tellement aimé que cette mesure forte soit prise plus tôt et non quand le feu était dans la maison. Avec ce que l'on a vécu au Capitole, le summum a été atteint."L'effort de modération est un combat d'arrière-garde mais néanmoins nécessaire." Quel péché capital les réseaux sociaux ont-ils commis ? Ils portent une responsabilité fondamentale, bien au-delà du cas de Donald Trump. La source du problème réside dans l'ADN de leurs algorithmes qu'ils se sont jusqu'ici gardés de corriger. Les plateformes numériques ont laissé s'emballer les bulles de filtres. On a observé que les fake news viralisent beaucoup plus vite que les corrections apportées après-coup. Or, ce processus est parfaitement évitable. Bien des chercheurs aimeraient participer à la correction de ces algorithmes mais les plateformes leur ont jusqu'ici toujours fermé la porte, par logique commerciale. Donald Trump aura été un "bon client" des réseaux sociaux. Va-t-il leur manquer ? Oui et non. Le personnage est problématique, il leur a aussi beaucoup coûté en matière d'image de marque. Les réseaux sociaux ne peuvent en tout cas pas prétendre avoir été pris de court dans les événements qui se sont produits, car ils savent comment les populistes fonctionnent. Risquent-ils de payer cher ce qui vient de se produire aux Etats-Unis ? A la lumière des incidents passés qui ont impliqué les réseaux sociaux, on peut douter que le retour de balancier soit à la mesure de l'émoi causé. Il n'est quasiment rien sorti de l'affaire Cambridge Analytica (NDLR : fuite massive de données personnelles de plusieurs millions d'utilisateurs de Facebook). La prise d'assaut du Capitole en a témoigné, il est désormais possible de visualiser et de commenter en direct une tentative de coup d'Etat, de se retrouver au coeur même de l'action... Là est l'enjeu du problème et cet enjeu est énorme. Comment modérer pareil événement en temps réel ? On est bien obligé d'accepter qu'il soit visualisé en live, mais il faut trouver la manière d'en limiter les effets. Il faut pouvoir agir sur la viralisation par la mise en place d'algorithmes positifs qui opèrent comme des lanceurs d'alerte. Cela étant, l'effort de modération aura de toute façon toujours un coup de retard. C'est un combat d'arrière-garde qui s'engage mais il est néanmoins nécessaire. Combat nécessaire mais non suffisant ? Effectivement. On assiste à un déplacement d'utilisateurs des plateformes traditionnelles vers des messageries instantanées non publiques, qui échappent à tout contrôle. On entre alors dans le dark. Quand Trump exhorte ses fans sur Twitter, tout le monde peut le voir, c'est facile. Mais les militants trumpistes s'organisent à présent en groupes privés sur WhatsApp et Messenger (NDLR : propriétés de Facebook) : qui va les contrôler, comment va-t-on pouvoir modérer les messageries privées de millions de personnes ? L'enjeu pour Mark Zuckerberg est d'organiser ce transfert vers ces messageries instantanées, là où on ne pourra plus lui demander de remplir une mission de modération. Cadrer les réseaux sociaux, c'est possible sans s'exposer à établir une censure ? Nous vivons en 2021, il faut évidemment permettre à tout un chacun de commenter un événement mais dans le respect de la législation contre l'incitation à la violence. Il s'agit d'obliger les plateformes numériques à modérer davantage les contenus véhiculés, en resserrant les mailles du filet, en l'occurrence les algorithmes. Il y a un délicat jeu d'équilibre à maîtriser. Tous les acteurs doivent se mettre autour d'une table, définir une grille de lecture à imposer. La dramatisation est souvent nécessaire pour faire bouger les choses. Un bannissement temporaire voire définitif des réseaux sociaux en guise de sanction, c'est un coup d'épée dans l'eau? C'est mal connaître les réseaux sociaux qui fonctionnent comme une hydre (NDLR : dans la mythologie grecque, serpent monstrueux à sept têtes lesquelles repoussaient, à raison de deux pour une, à mesure qu'on les tranchait). Ce genre de solution n'a pas de sens, sauf sur le plan politique. Elle ne risque que d'enflammer les choses en victimisant un peu plus encore quelqu'un comme Donald Trump.