On conçoit depuis toujours la politique internationale comme une rivalité entre Etats se disputant l'hégémonie mondiale. Une illusion d'optique, dites-vous, Bertrand Badie. Pourquoi ?
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On conçoit depuis toujours la politique internationale comme une rivalité entre Etats se disputant l'hégémonie mondiale. Une illusion d'optique, dites-vous, Bertrand Badie. Pourquoi ? Bertrand Badie Il faut d'abord rappeler que l'hégémonie - du grec hêgemôn, l'action de conduire - est l'un des plus vieux mots de la science politique. Thucydide l'a forgé au ve siècle avant Jésus-Christ, pour désigner une entité politique assumant sur la scène internationale les fonctions de " conducteur ", donc, et de bâtisseur d'un ordre correspondant à ses valeurs et ses attentes, mais aussi capable de susciter l'adhésion volontaire d'Etats en échange de sa protection. A l'époque, plusieurs cités grecques avaient ainsi demandé à Athènes de prendre la tête d'une coalition - la Ligue de Délos - pour les mettre à l'abri de la menace perse. Cette idée largement illusoire d'hégémonie a été renouvelée et enrichie, confortant le postulat qu'il ne saurait y avoir d'ordre international sans puissances de cette nature. Or, ce que l'histoire a démontré, avec Charles Quint, Louis XIV ou Napoléon, entre autres, c'est qu'elle n'est qu'un mythe. Dès qu'un Etat affirme sa domination, les autres se coalisent pour le neutraliser. Après 1945, on a pourtant vu émerger deux " empires " se disputant l'hégémonie du monde, les Etats-Unis et l'URSS. B. B. On a cru alors que la puissance américaine, qui venait de gagner la guerre en montrant son efficacité et ses valeurs éthiques face au nazisme, pouvait s'ériger enfin en modèle d'hégémonie accomplie. Mais celle-ci était partagée avec l'Union soviétique, et, surtout, a évolué très exactement comme Thucydide le prévoyait : l'adhésion d'autres pays s'est faite de moins en moins volontaire ; les Etats-Unis ont dû mener un travail de coercition, jusqu'à s'enliser dans de multiples guerres, comme au Vietnam ou en Irak. La décolonisation a abouti à former des diplomaties contestataires dans les Etats nouvellement indépendants. La mondialisation, ce concept polymorphe confirmant l'entrée dans le système international de cultures et d'histoires différentes, a placé le fort dans une situation de dépendance par rapport au faible. Vous pensez, vous aussi, Michel Foucher, que l'hégémonie n'est plus une idée opératoire pour analyser les relations internationales ? Michel Foucher Je note simplement que le terme a été employé récemment par le président de la République à propos des projets chinois d'infrastructures en Europe. La réaction de l'ambassade de Chine en France m'a frappé : ses responsables faisaient mine de ne pas comprendre qu'un gouvernement occidental critique l'aspect géopolitique d'un programme présenté comme une oeuvre de coopération à portée géo- économique. On peut se demander pourtant si l'essor de la Chine ne crée pas de facto une situation perçue comme hégémonique par d'autres, avec - il faut le noter - une capacité de ralliement tout à fait extraordinaire. Un exemple m'a frappé : lors d'une conférence récente sur la sécurité, à Belgrade, le parti dominant (NDLR : le Parti progressiste serbe, SNS, conservateur) de ce pays, qui a commencé ses négociations d'adhésion avec l'Union européenne, a noué des relations avec le Parti communiste chinois. Lequel ne se contente pas d'installer à Belgrade des systèmes de vidéosurveillance, mais fournit aussi des policiers qui patrouillent avec des policiers serbes, soi-disant pour protéger les touristes chinois. On parle là seulement de marchés et d'économie, du moins officiellement... M. F. La Chine, qui a connu une montée en puissance spectaculaire depuis une trentaine d'années, tente aussi d'exporter un modèle politique, notamment en Afrique. Le Parti communiste chinois a un programme d'invitation de 15 000 dirigeants de partis politiques dans le monde. Cette influence ne se présente pas comme " impériale ", car les Chinois sont opposés à toute forme d'alliance, mais repose sur le concept plus souple de " cercle de pays amis ", fort utile lors des votes aux Nations unies. Cette stratégie permet d'attirer à soi des pays alliés des Etats-Unis et membres de l'Otan, tels que la Grèce, l'Italie ou la Pologne. Souvenons-nous qu'au 19e congrès du Parti, il y a deux ans, la Chine s'est fixé comme objectif d'être le premier pays du monde en 2049. B. B. La Chine a accumulé une expérience " passive " de la domination : son histoire moderne est faite de souffrances très grandes à l'égard d'une domination subie, celle de l'Occident, au xixe siècle. A quoi s'ajoute, dans l'esprit des dirigeants chinois d'après 1949, l'idée que l'hégémonie est extrêmement coûteuse et rapporte peu. Alors que l'hégémonie s'est classiquement construite dans la synthèse de la domination économique, politique et militaire, la Chine opère un découplage de ces différentes formes. Elle n'a pas participé aux conflits qui se sont développés dans le monde, sa vision relève d'une sorte de dictature des besoins économiques qui lui sont propres et n'implique pas ces formes inclusives de domination hégémonique que nous connaissions à l'ère coloniale ou post- coloniale : il ne s'agit pas de siniser le monde, mais de satisfaire les besoins du pays. Vous ne voyez aucune volonté idéologique dans la stratégie de son président, Xi Jinping ? B. B. Le modèle chinois est tellement empreint de pragmatisme aujourd'hui que son soubassement idéologique n'a plus la clarté qu'il pouvait avoir à l'époque révolutionnaire. D'où une forme de domination inédite où se mêlent le vieux référent impérial et une vision lucide de la mondialisation, considérée comme le moyen de satisfaire les besoins nés du développement du pays. Cela n'annule pas le paramètre militaire - le budget des armées de la Chine est en croissance - mais lui donne une signification différente. La réticence du gouvernement chinois à donner ne serait-ce que son avis sur les conflits actuels - syrien, israélo- palestinien, yéménite - est un signe de cette bifurcation. M. F. L'ascension de la Chine témoigne de quelque chose d'extrêmement neuf dans la compétition internationale, c'est vrai. Ce pays est à l'aise avec la mondialisation sous son versant économique, tout en incarnant le refus des valeurs universalistes. Il dit, en substance : " Le monde a été fait sans nous, donc, réformons les institutions existantes et créons-en d'autres. " Il devient une puissance numérique, impose des normes et des standards internationaux. Bref, il installe une mondialisation alternative, sans coercition, par attraction. B. B. Mais la Chine n'est qu'un aspect de la question. Personne n'a mesuré à quel point la planète était bouleversée par le fait que la puissance américaine, qui a porté la mondialisation, en devienne soudain le principal contestataire. L'Oncle Sam se refuse désormais à être le gendarme du monde. Pour Donald Trump, il s'agit d'abord de se recentrer sur l'Amérique, lui redonner une fierté, plutôt qu'une hégémonie que l'on sait mal assurée. En somme, celle-ci est désormais contestée par l'hégémon lui-même. Que conclure de la profusion de conflits locaux depuis la chute de l'URSS ? B. B. Le paradoxe de la mondialisation est qu'elle donne au local une potentialité énorme. On retrouve ici l'aubaine dont disposent les " entrepreneurs de violence " tels que Daech, qui ont compris que la dénonciation des hégémonies leur permettait de mobiliser les strates de la population mondiale qui se sentent marginalisées. Il y a encore quelques années, le champ moyen-oriental était régulé par la cogouvernance américano- soviétique. Aujourd'hui, les Etats-Unis n'ont qu'un bout d'orteil dans le champ moyen-oriental et ne parviennent pas à y retrouver des points d'appui, tandis que la Russie n'y revient que parce qu'elle s'est ménagé l'appui de deux puissances régionales : la Turquie et l'Iran. L'hégémonie ne peut plus survivre que grâce à l'appui de ces puissances relatives. M. F. Il est clair que les relations internationales comprennent désormais aussi les relations entre sociétés, entre individus, entre groupes qui focalisent l'attention, comme les Kurdes du nord-est de la Syrie actuellement. Les " empires " régionaux multiethniques et religieux sont en train de réajuster les limites de leurs frontières et de leurs marches devant le constat que l'allié américain n'est plus fiable. Ne faut-il pas encore descendre d'un cran dans l'analyse, devant la multiplication de foyers de rébellion à l'intérieur même des Etats ? B. B. L'expansion foudroyante d'un nationalisme d'émancipation en est, en effet, une illustration frappante. La liste est longue de ces minorités qui ne se reconnaissent pas dans leur Etat d'appartenance, depuis les séparatistes des vieilles nations européennes - Catalans, Ecossais, Corses, etc. - jusqu'aux Tamouls au Sri Lanka en passant par les habitants du Sindh au Pakistan ou ceux du Puntland en Somalie. Et plus on descend dans le subnational, dans le " non institutionnalisé ", plus la dynamique est forte. Mais cette nouvelle donne ne produit pas pour autant un ordre de substitution. C'est le grand paradoxe de notre époque : les acteurs libérés des contraintes institutionnelles disposent d'un champ d'action énorme sur le terrain international, qui vient déstabiliser les potentialités hégémoniques des autres. Diriez-vous, Michel Foucher, que les rapports entre les sociétés l'emportent désormais sur ceux entre Etats ? M. F. Il ne s'agit plus, en effet, seulement de questions transnationales, tel que l'irrédentisme touareg ou l'offensive d'Al-Qaïda au Maghreb islamique, mais de la manifestation d'enjeux plus profonds, comme le regain du nationalisme bambara au Mali dans le cadre des crises sahéliennes. Cette émergence des sociétés et des individus contribue, à son tour, à la remise en cause des valeurs universelles. En 1961, Paul Ricoeur écrivait dans la revue Esprit, sur fond de guerre d'Algérie : " L'histoire des hommes sera de plus en plus une vaste explication, où chaque civilisation développera sa perception du monde dans l'affrontement avec toutes les autres. " B. B. Mais cet affrontement n'est pas inéluctable. A partir du moment où la pluralité est reconnue, elle perd sa conflictualité. Ce n'est pas tant l'universalité - qui peut se construire dans la synergie - que l'universalisation des valeurs qui pose problème. M. F. Ricoeur ajoutait à son constat : " Ce procès commence à peine. Il est probablement la grande tâche des générations à venir. " Il me semble, pour ma part, que nous y sommes.Entretien : Claire Chartier