Cette époque-là paraît si éloignée, et pourtant si proche... Le 28 août 1963, le pasteur Martin Luther King réunit plusieurs centaines de milliers de personnes devant le Lincoln Memorial, au coeur de Washington DC. " Je fais un rêve ", s'écrie-t-il, avant de marteler ces mots, encore et encore : " Je fais un rêve "... Son appel à l'égalité des droits civiques entre Blancs et Noirs, l'un des plus beaux discours jamais prononcés, donnera naissance à une série de lois antidiscrimination, qui marqueront le triomphe du Mouvement des droits civiques. Une page de l'histoire des Etats-Unis est tournée.
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Cette époque-là paraît si éloignée, et pourtant si proche... Le 28 août 1963, le pasteur Martin Luther King réunit plusieurs centaines de milliers de personnes devant le Lincoln Memorial, au coeur de Washington DC. " Je fais un rêve ", s'écrie-t-il, avant de marteler ces mots, encore et encore : " Je fais un rêve "... Son appel à l'égalité des droits civiques entre Blancs et Noirs, l'un des plus beaux discours jamais prononcés, donnera naissance à une série de lois antidiscrimination, qui marqueront le triomphe du Mouvement des droits civiques. Une page de l'histoire des Etats-Unis est tournée. Au même endroit, environ un demi-siècle plus tard, le 25 juin dernier, une poignée de leaders d'extrême droite attirent quelques dizaines de spectateurs. " Si les Noirs, les Juifs et les gays ont le droit de se défendre, nous, les Blancs, nous devrions avoir le même droit ", s'exclame Jason Kessler, qui se présente comme un fier sudiste. Quelques minutes plus tôt, Richard Spencer, l'un des leaders les plus télégéniques de l'extrême droite américaine, avait été encore plus clair : " La question, c'est la survie de la race blanche. " Dans le public, un jeune homme de 20 ans, Robert Smith, porte une chemise brune : " Je sais que je ressemble à un nazi, explique- t-il à une journaliste de la chaîne CBS. On peut dire beaucoup de choses des nazis, mais leur look était plutôt réussi. " Quelques semaines plus tard, le 11 août, revoici Jason Kessler, à Charlottesville, siège de la prestigieuse université de Virginie. En compagnie de Spencer, il a convoqué un meeting afin de protester contre le déboulonnage annoncé d'une statue équestre du général Robert E. Lee (1807-1870), icône du Sud esclavagiste pendant la guerre de Sécession. Et, cette fois-ci, ils ne sont pas venus seuls. Autour d'eux, plusieurs centaines de manifestants agitent des drapeaux nazis et brandissent des flambeaux, comme les membres du Ku Klux Klan. Dans cette bourgade tranquille, réputée de gauche, ils crient " Sang et patrie ", " Heil Trump ", " Les juifs ne nous remplaceront pas "... Le lendemain, rejoints par des miliciens équipés de fusils-mitrailleurs, ils se heurtent à des contre-manifestants où se mêlent leaders religieux, simples citoyens et des groupes " antifascistes " armés de barres de fer, venus exprès pour la bagarre. Dans la mêlée qui s'ensuit, un jeune néonazi, au volant de sa voiture, fonce dans la foule, tuant une jeune femme et faisant 19 blessés. Pour Donald Trump, il aurait été très facile de condamner les quelque 500 têtes brûlées venues parader à Charlottesville. Beaucoup d'autres dossiers l'attendent, ces jours-ci, autrement plus lourds - les inondations à Houston, le programme nucléaire de la Corée du Nord, la situation au Moyen-Orient... Mais il renvoie les deux camps dos à dos, avant de revenir, de manière alambiquée, sur ses propos. Une ambiguïté qui a enchanté Daily Stormer, un site néonazi : " Absolument aucune condamnation... Que Dieu le bénisse. " Leader historique de l'extrême droite américaine, David Duke s'est répandu en louanges : " Merci, président Trump, pour votre honnêteté et votre courage. " Comment interpréter les déclarations du président américain ? L'épisode sera-t-il bientôt oublié, tant la liste de ses écarts est longue ? Ou marquera-t-il un palier dans la banalisation du racisme et de l'antisémitisme ? Les partisans d'une prétendue suprématie de la race blanche ont toujours existé dans la société américaine ; dans les années 1920, le Ku Klux Klan comptait quelque 4 millions de membres. Aujourd'hui, pourtant, le pays semble acquis au multiculturalisme : n'était-il pas dirigé, il y a moins d'un an, par un président noir ? A l'échelle nationale, le KKK réunirait moins de 8 000 adhérents, selon le Southern Poverty Law Centre, un centre d'analyse spécialisé. A Charlottesville, d'ailleurs, les contre-manifestants étaient beaucoup plus nombreux que les représentants de l'extrême droite. A l'exception de Donald Trump, presque tous les leaders politiques de haut rang ont condamné les nervis de Charlottesville. Nombre d'élus républicains, à commencer par les anciens présidents Bush, père et fils, ont critiqué l'ambiguïté du président et des dizaines de grands patrons ont préféré démissionner de leurs postes de conseillers informels à la Maison-Blanche plutôt que de sembler le cautionner. Et pourtant... Dans un pays où une majorité d'électeurs ont accordé leur voix à Donald Trump, à la stupéfaction des instituts de sondage et des commentateurs, les idées des suprémacistes blancs risquent-elles de gagner une partie de la société américaine ? C'est la crainte d'Arie Perliger, professeur à l'université du Massachusetts. Auteur d'une étude sur les groupes d'extrême droite les plus radicaux (1), il redoute que les manifestants racistes de Charlottesville constituent " la partie émergée de l'iceberg ". Et que ces événements annoncent d'autres drames : " Aux Etats-Unis, l'extrême droite radicale est une nébuleuse qui mêle des groupes très divers : champions auto- proclamés de la race blanche, néonazis, militants antigouvernementaux, islamophobes, fondamentalistes religieux, anarchistes de droite... Ces acteurs n'agissent pas toujours ensemble, mais ils passent à l'acte de plus en plus souvent. Depuis une dizaine d'années, le nombre d'attaques criminelles liées à ces courants augmente. Or, cette vague s'amplifie depuis l'élection de Trump. Les groupes suprémacistes prolifèrent et, sur Internet, le nombre des participants aux forums d'extrême droite croît rapidement. La radicalisation est un processus lent, mais elle commence souvent ainsi. "De fait, si peu d'Américains se disent racistes, beaucoup s'avouent désenchantés : avec l'accroissement des inégalités et l'endettement de la classe moyenne, le " rêve américain " est bien mort. A l'écart des grands centres urbains, où vivent les gagnants de la mondialisation, les attaques du 11 septembre 2001 ont été interprétées comme le début d'une guerre de civilisations. En 2008, l'élection de Barack Obama a renforcé l'idée d'un remplacement inéluctable de la race blanche. Ces grandes peurs ne sont pas nouvelles. Dès 1995, l'attentat d'Oklahoma City (168 morts) a été initialement attribué à des terroristes moyen-orientaux, alors que son auteur était un vétéran de la guerre du Golfe, Timothy McVeigh, proche des milices de la droite ultra. Facteur aggravant, le débat politique, au Congrès et ailleurs, apparaît souvent vide de sens. Au sein des générations nées après 1980, en particulier, l'indifférence à l'égard des valeurs démocratiques ne cesse de croître, selon une étude publiée l'année dernière par deux politologues, Yascha Mounk et Roberto Stefan Foa (2). Selon eux, environ un Américain sur six âgé de 35 ans ou moins soutiendrait un régime militaire, en lieu et place de la démocratie parlementaire. Dans le Parti démocrate, certains soupçonnent Trump et son ancien conseiller, Steve Bannon, d'avoir légitimé les idées suprémacistes en s'attaquant au " politiquement correct ". Les tabous tombent, les langues se délient... Patron d'un site sulfureux, Breitbart News, Bannon réfute ces accusations et qualifie les leaders suprémacistes de " losers ". Mais tout le monde n'est pas convaincu : " Les thèses de la droite ultra sont reprises par Breibart News, puis par le site Drudge Report. De là, elles passent sur la chaîne de droite Fox News avant d'atterrir dans les médias traditionnels ", affirme Lawrence Rosenthal, politologue spécialiste de la droite américaine à l'université de Californie, à Berkeley. Ainsi, par capillarité, la droite ultra parviendrait à ses fins. Pour l'heure, elle n'a convaincu qu'une infime minorité d'Américains, certes, mais elle reçoit la couverture médiatique dont elle a toujours rêvé. Et pour cause. Elle a des amis haut placés. (1) "Challengers from the Sidelines : Understanding America's Violent Far-Right", Combating Terrorism Center, West Point. (2) "The Danger of Deconsilidation : The Democratic Disconnect", Journal of Democracy, juillet 2016. De notre envoyé spécial, Marc Epstein.