Le juge Richard Berman avait invité les victimes présumées à venir s'exprimer lors d'une audience inédite, avant de clore un dossier rendu caduc par le décès du financier de 66 ans: 16 femmes, qui souvent s'exprimaient publiquement pour la première fois, ont répondu à l'appel, prenant la parole à tour de rôle.

La voix parfois étouffée par les larmes, elles ont expliqué comment cette figure de la jet-set, qui fréquentait des personnalités comme Donald Trump, Bill Clinton ou le prince Andrew, avait "volé" leur innocence et brisé leurs rêves. Sept autres femmes ont fait lire des déclarations par leurs avocats, dans une salle d'audience pleine à craquer. "Aujourd'hui nous sommes unies. Je ne vais pas être une victime ni rester silencieuse un jour de plus", a déclaré l'actrice Anouska De Georgiou, qui a affirmé avoir été agressée sexuellement par le financier.

Après avoir parlé, beaucoup s'étreignaient ou se consolaient. Certaines pleuraient en écoutant les autres évoquer des expériences tristement similaires à la leur: comment, alors qu'elles étaient jeunes et en situation souvent précaire, elles avaient été "recrutées", sous prétexte de massages anodins, avant d'être forcées à avoir des relations sexuelles avec Jeffrey Epstein.

Chauntae Davies a raconté avoir passé deux semaines à l'hôpital, à "vomir à mort", après avoir été violée par le financier. "Toutes les humiliations publiques que j'ai subies, c'est moi qui ai souffert et lui (Epstein) qui a gagné", a-t-elle indiqué. Une autre femme, qui a demandé à garder l'anonymat, a affirmé être "hantée à jamais", après avoir elle aussi subi un viol. "J'étais son esclave. Je me sentais désarmée et honteuse", a-t-elle indiqué, ajoutant qu'Epstein avait menacé de la tuer si elle perdait sa virginité.

"Il n'a pas agi seul"

Beaucoup des femmes présentes ont exprimé leur indignation devant le suicide de Jeffrey Epstein, qui a fait scandale aux Etats-Unis et déclenché un torrent de spéculations et de théories du complot. "Je suis très en colère et triste car la justice ne sera jamais rendue dans cette affaire", a indiqué Courtney Wild, qualifiant Epstein de "lâche". Une autre victime présumée, Jennifer Araoz, a estimé que "même avec sa mort, Jeffrey Epstein essaie de nous blesser". "Le fait que je ne pourrai jamais confronter mon prédateur au tribunal me ronge l'âme," a-t-elle déclaré.

Plusieurs des accusatrices d'Epstein ont affirmé avoir été "recrutées" par Ghislaine Maxwell, la fille du magnat britannique des médias Robert Maxwell, qui fut brièvement la compagne d'Epstein puis une amie proche. Cette dernière a toujours démenti de telles accusations. Personne n'a pu la localiser jusqu'ici.

Trouver les complices

La plupart des accusatrices ont appelé les procureurs à traquer ses complices potentiels. "S'il vous plaît, s'il vous plaît, terminez ce que vous avez commencé. Les victimes américaines sont prêtes à dire la vérité. Il n'a pas agi seul", a affirmé Sarah Ransome, accusant Epstein d'avoir organisé un réseau d'exploitation sexuelle international. "Il faut continuer à faire la vérité et ne pas s'arrêter là", a déclaré Virginia Giuffre, dont les accusations contre Epstein et plusieurs autres personnalités dont le prince Andrew ont été révélées dans une série de documents judiciaires rendus publics début août. Le prince "sait exactement ce qu'il a fait et j'espère qu'il va être honnête", a-t-elle déclaré aux journalistes après l'audience, alors que le prince a vigoureusement démenti toute implication.

La procureure fédérale Maurene Comey leur a promis de poursuivre l'enquête. Le juge Richard Berman a lui salué "le courage" des femmes qui sont sorties du silence, et qualifié le suicide de "tournure sidérante des évènements".

Alors que le ministère de la Justice a ouvert deux enquêtes sur les circonstances entourant ce suicide et que le médecin légiste a conclu formellement à un suicide par pendaison, un avocat de Jeffrey Epstein, Martin Weinberg, a dit douter toujours de cette explication, et appelé le juge à ouvrir sa propre enquête. "Nous voulons profondément savoir ce qui est arrivé à notre client", a-t-il déclaré à l'audience.

Jeffrey Epstein avait été arrêté début juillet à son retour d'un voyage en France. Il risquait 45 ans de prison en cas de condamnation aux Etats-Unis.