Comme un condensé de campagne présidentielle en une quinzaine de kilomètres. D'arrêt en arrêt, le tram Lille-Roubaix-Tourcoing brasse les convictions politiques, les générations, les milieux sociaux. Lille, la socialiste qui l'est de moins en moins. Roubaix et Tourcoing, les populaires, où l'abstention le dispute au Front national. Marcq-en-Baroeul et ses voisines, cossues villes de droite, ébranlées par l'affaire Fillon. En moins d'une demi-heure et pour 1,60 euro défile le paysage chaotique de l'élection présidentielle française 2017.
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Comme un condensé de campagne présidentielle en une quinzaine de kilomètres. D'arrêt en arrêt, le tram Lille-Roubaix-Tourcoing brasse les convictions politiques, les générations, les milieux sociaux. Lille, la socialiste qui l'est de moins en moins. Roubaix et Tourcoing, les populaires, où l'abstention le dispute au Front national. Marcq-en-Baroeul et ses voisines, cossues villes de droite, ébranlées par l'affaire Fillon. En moins d'une demi-heure et pour 1,60 euro défile le paysage chaotique de l'élection présidentielle française 2017. Au petit matin, station Lille-Flandres. Un tram, souvent, ça respire à l'air libre. Ici, il se fait souterrain et se cache dans les profondeurs de la gare. Déjà, il faut choisir son camp, enfin, son quai : R pour Roubaix, T pour Tourcoing, même si les deux lignes font longtemps rail commun. Le matin, le tram est travailleur. On s'y entasse, on s'y salue, on s'y énerve contre ceux qui poussent, comme dans un vulgaire métro parisien. Quarante places assises, 205 debout, les autres restent dehors. Un homme joue à la guerre sur son téléphone sans couper le son. On se retourne, juste au cas où... Les regards fatigués se portent déjà ailleurs. La veille, certains participaient au meeting de Benoît Hamon, au palais des sports de Lille. Un meeting de réconfort, au terme d'une mauvaise journée : l'ancien Premier ministre Manuel Valls a annoncé qu'il voterait pour Emmanuel Macron. Alors, oui, ce matin, les sympathisants ont un peu la gueule de bois. " Comment Benoît Hamon a-t-il pu descendre aussi bas alors qu'il avait fait un carton à la primaire ? " lâche un étudiant en chemin pour les cours. Ici, à Lille, le socialiste a recueilli 52 % des voix dès le premier tour de la primaire. " Je crois que, maintenant, il faudrait s'entendre avec Jean-Luc Mélenchon. Il n'y a pas d'autre solution pour sauver la gauche ", ajoute son copain. Tous deux savent déjà que le leader de La France insoumise a dit non à un compromis. Ils savent aussi que la situation locale n'est pas meilleure. Les optimistes veulent croire que le PS pourra garder la ville en 2020. Les réalistes leur rétorquent que la gauche a perdu la communauté urbaine, le département et la région et qu'au train où se chamaillent les successeurs potentiels de Martine Aubry - François Lamy d'un côté, Patrick Kanner de l'autre -, même Lille pourrait tomber. Déjà, la rame se lasse des états d'âme socialistes. Elle s'élance à la surface, à l'assaut d'un chapelet de villes de droite qui n'ont jamais renoncé à l'être. La Madeleine, Marcq-en-Baroeul, Croix... Elle emprunte enfin ce " grand boulevard ", né en 1909, le long duquel le patronat lainier et industriel du début du siècle s'est fait construire belles maisons de brique et hôtels particuliers. Aujourd'hui encore, on y compte une densité d'assujettis à l'impôt sur la fortune (ISF) parmi les plus élevées de France. A La Madeleine, dans les soubresauts de la loi sur le mariage pour tous, la présence trop ostentatoire du livre pour enfant Tango a deux papas et pourquoi pas ? (éd. Le Baron perché) a conduit à la mise à pied d'une employée de la bibliothèque municipale. On cherche en vain des traces de la campagne présidentielle le long des voies. Sur les piles d'un pont, un Nicolas Dupont-Aignan, le leader de Debout la France), de papier sourit aux passagers, mais il est bien le seul. On sait pour qui on vote, mais on ne l'étale pas. Le champion, ici, c'est François Fillon. Et, avant lui, Nicolas Sarkozy. Lors de la primaire de la gauche, Benoît Hamon n'a pas démérité, battant à plate couture Manuel Valls. Effet d'optique : le nombre de votants de gauche y était de cinq à dix fois inférieur à celui des électeurs de droite. Les mauvaises langues disent que peu importe le candidat, bon ou mauvais, les habitants voteront toujours à droite. Jean (1), retraité aisé, patiente à la station Croisé-Laroche de Marcq-en-Baroeul : " J'ai voté François Fillon pour ses idées et les affaires n'y changent rien puisqu'il a toujours les mêmes et qu'il est le seul à les porter. " A peine plus loin, pourtant, devant ce qui fut longtemps considéré comme le magasin Inno le plus chic de France - l'enseigne a changé, la réputation est restée -, le doute gagne. Institutrice dans le privé, Françoise (2) résume : " On est cinq à la maison, une seule sait pour qui elle va voter. Benoît Hamon. Mon mari, très pro-Fillon à l'origine, est écoeuré, il votera blanc. " Les militants d'En marche ! se faufilent dans les doutes. Les voilà, au petit matin, tractant le programme d'Emmanuel Macron, à ce même arrêt. Deux en direction de Lille, deux vers Tourcoing ou Roubaix. Novices en politique, ils n'osent pas toujours s'imposer, ratent le bon client pour s'intéresser au mauvais. Ici, les gens sont bien élevés. Ils prennent ou refusent, avec le sourire. Quelques fillonistes revendiquent haut et fort leur soutien, les juppéistes se laissent tenter par ce changement raisonnable. Avec son profil de gendre idéal, Emmanuel Macron rassure et puis, au second tour, il faudra bien voter pour quelqu'un. Comprendre : quand Fillon sera éliminé. Comme une note discordante, un passager lance : " Macron, il pète dans la soie et il se permet d'insulter une ouvrière ? Ma mère est ouvrière. " Il finit par avouer qu'il votera quand même pour lui. La sympathisante En marche ! lâche : " J'en ai pris plein la tronche. " C'est sa première distribution de tracts. Plus tard dans la matinée, sur son dernier tronçon, le tram se fait plus nonchalant. Ces passagers-là prennent le temps, mamans en poussette, gamins en trottinette, cyclistes en goguette. Les wagons trimballent leur silhouette trapue au coeur de zones résidentielles aisées, dans ce triangle formé par les communes de Bondues, Mouvaux et Wasquehal au surnom évocateur et mérité : " BMW ". On stoppe à l'arrêt Trois-Suisses, comme un rappel des origines vépécistes ( dans la vente par correspondance) de cette prospérité. Des haies taillées au cordeau dissimulent les bâtisses, les voiles blancs aux fenêtres cachent aux yeux trop insistants le charme discret de la bourgeoisie locale. La rame aborde Tourcoing, côté aisé. L'illusion ne dure pas longtemps. Les vêtements se font plus modestes, les têtes se couvrent de voiles, les peaux se font plus mates. Depuis que Gérald Darmanin, le très actif lieutenant sarkozyste, a gagné l'élection municipale, en 2014, la ville est de droite. Enfin, en théorie. Pour la présidentielle, l'incertitude domine, l'abstention (60,7 % au premier tour des régionales de 2015) et le Front national (33 % au même scrutin) menacent. Au terminus, en centre-ville, on entend des " Tous des menteurs, du premier au dernier ", des " On va faire comme avec Trump aux Etats-Unis ", à l'instar de Manon, jeune maman prête à franchir le pas vers Marine Le Pen. Depuis les derniers soubresauts de l'affaire Fillon, la droite est absente. Au Parti socialiste, on rencontre des militants historiques qui " oublient " d'aller au meeting d'Hamon. D'autres se demandent s'il faut mobiliser les abstentionnistes, si la participation de ces derniers ne risque pas de profiter avant tout à Marine Le Pen, lui donner un peu plus d'avance encore, alors que ses équipes ne font même pas campagne sur le terrain. Fabiola (3), femme voilée de retour du marché, est convaincue du contraire : " Les jeunes de Tourcoing voteront au second tour s'il y a la menace Marine Le Pen. " Que croire dans cette campagne présidentielle française qui ne ressemble à aucune autre ? Au terminus, côté Roubaix, Farhat (4) résume ses déjeuners dominicaux : " Ma femme a choisi Mélenchon, parce qu'il a la tchatche. Un de mes fils Macron, parce qu'il travaille entre la France et la Chine, l'autre Marine Le Pen, parce qu'il habite un quartier difficile. Moi, je fais l'arbitre. " De nationalité tunisienne, il ne vote pas. Et s'il pouvait ? Dans sa boîte aux lettres, il n'a trouvé que des tracts de La France insoumise et du Front national. Il hésite et lâche : " Peut-être Marine Le Pen, sauf sur l'Europe où elle dit des conneries. " Et lui, l'étranger, il n'a pas peur du FN ? " Pourquoi ? Moi, je n'ai rien à me reprocher. Ce n'est pas les gens comme moi qu'elle veut renvoyer. " Roubaix, perdue par la gauche en 2014, occupe le premier rang des grandes villes françaises pour le taux de pauvres, 45 %, selon le livre Sociologie de Lille, à paraître à La Découverte. Le communautarisme, l'emploi, la sécurité y sont des préoccupations constantes. Mais, aujourd'hui, les politiques ont la tête ailleurs. Ce soir, à Roubaix, l'événement, c'est le vernissage de l'exposition sur quarante ans de street art, à La Condition publique. Du beau monde, des artistes réputés dans cet ancien bâtiment industriel planté au milieu d'un des quartiers les plus déshérités de la ville. A quelques dizaines de mètres, le tram attend les retardataires pour les ramener à Lille. Dernier départ : 23 h 49. (1)(2)(3)(4) Les prénoms ont été changés. Par Agnès Laurent.