Les manifestations ont débuté vendredi pour protester contre l'augmentation des prix des tickets de métro, passés de 800 à 830 pesos (1,04 euro) aux heures de pointe, après déjà une première augmentation de 20 pesos en janvier dernier. Le métro à Santiago, réseau le plus étendu (140 km) d'Amérique du Sud transporte quotidiennement environ trois millions de passagers.

Les troubles ont obligé les autorités à boucler l'intégralité des 164 stations de métro. Beaucoup d'habitants de Santiago ont ainsi dû rentrer chez eux à pied, parcourant parfois de longues distances, ce qui a provoqué des scènes de chaos et de désespoir.

Des militaires dans les rues

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Vendredi soir, le président chilien a décrété l'état d'urgence à Santiago et a confié à un militaire la responsabilité d'assurer la sécurité. C'est la première fois que des militaires patrouillent dans Santiago depuis la fin de la dictature du général Augusto Pinochet en 1990. Près de 10.000 militaires auraient été ainsi déployés dans la capitale ce week-end.

En divers endroits de la ville, des manifestants ont érigé des barricades et se sont heurtés à la police, qui a fait usage de canons à eau et de gaz lacrymogènes, des scènes de bataille de rue plus vues depuis longtemps dans la capitale chilienne. Dans plusieurs quartiers, les habitants ont organisé un concert de casseroles en soutien aux manifestants.

Les manifestations s'étendent aux grandes villes du pays

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Samedi, des affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont à nouveau éclaté dans l'agglomération de Santiago. En dépit de l'état d'urgence, des milliers de personnes sont redescendues dans les rues à Santiago et dans d'autres villes du Chili pour y faire résonner des casseroles, reprenant un mode de contestation apparu au Chili dans les années 1970, après le coup d'État mené par le général Augusto Pinochet en septembre 1973.

Des milliers de personnes hostiles au gouvernement de droite ont aussi été signalées dans des grandes villes comme Valparaiso et Viña del Mar, sans qu'aucun désordre majeur n'y soit cependant signalé dans l'immédiat.

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Face à l'ampleur du mécontentement, le président Sebastian Piñera a suspendu la hausse du ticket de métro. Mais les manifestations et les violences se sont poursuivies, nourries par la colère face aux conditions socio-économiques et aux inégalités dans ce pays loué pour sa stabilité économique et politique, mais où l'accès à la santé et à l'éducation relèvent presque uniquement du secteur privé.

Des dizaines de supermarchés, de véhicules et de stations-service ont été saccagés ou incendiés. Les bus et les stations de métro ont été particulièrement ciblés. Selon le gouvernement, 78 stations de métro ont subi des dommages, dont certaines ont été totalement détruites.

Deux morts et un couvre-feu décrété par l'armée

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Le général de l'armée en charge de la sécurité de Santiago a décrété samedi un couvre-feu total dans la capitale chilienne à partir de dimanche.

État d'urgence et couvre-feu ont ensuite été étendus à la région de Valparaiso (centre) et à la province de Concepcion (sud). Parallèlement, l'état d'urgence a été instauré dans la région de Coquimbo (nord), gagnée par les violences.

Deux personnes sont mortes dans l'incendie d'un supermarché qui a été saccagé dans la nuit de samedi à dimanche à Santiago. L'incendie s'est produit dans un immense supermarché Lider, de la chaîne américaine Walmart, situé à San Bernardo en banlieue sud de la capitale, dont des centaines de personnes avaient forcé les entrées pour le piller.

Deux personnes ont également été blessées par balle dans un incident avec une patrouille de police lors de pillages à la limite des communes de Puente Alto et La Pintana, également dans le sud de la capitale. Selon Javier Iturriaga, un chef militaire en charge de la sécurité, les deux blessés se trouvaient dans un état "grave" et ont été hospitalisés dans un hôpital de Santiago.

"La démocratie a non seulement le droit, mais elle a l'obligation de se défendre, utilisant tous les instruments qui lui sont conférés par la démocratie elle-même (...) pour combattre ceux qui veulent la détruire", a déclaré le chef de l'État après une réunion avec les présidents de la Chambre de députés, du Sénat et de la Cour suprême dimanche.

Cinq morts supplémentaires dimanche

Cinq autres personnes ont péri dimanche dans l'incendie d'une usine de vêtements en proie à des pillages, dans le nord de Santiago.

"Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, implacable, qui ne respecte rien ni personne et qui est prêt à faire usage de la violence et de la délinquance sans aucune limite", a déclaré le chef de l'État à la presse.

L'aéroport de Santiago bloqué

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Des milliers de passagers ont été bloqués avec des vols annulés ou retardés à l'aéroport de Santiago en raison du couvre-feu. Les couloirs du principal terminal ont été convertis en dortoirs où les passagers dormaient sur le sol, pendant que d'autres attendaient en longues files aux comptoirs des compagnies aériennes dans l'attente d'informations sur leur vol.

Plusieurs joueurs de football internationaux chiliens ont demandé aux dirigeants de leur pays d'"écouter le peuple" et de trouver des solutions. "Je prie pour que mon Chili bien-aimé aille mieux", a écrit dans la nuit de dimanche à lundi sur Twitter la star chilienne Arturo Vidal, milieu du FC Barcelone.

"Les politiques s'il vous plait, écoutez le peuple pour une fois!!! Nous voulons des solutions MAINTENANT!!! J'embrasse fort tous les Chiliens, nous sommes ensemble et nous allons de l'avant comme toujours", a-t-il ajouté.

"Maintenant, c'est le moment des réponses, des solutions", a publié dimanche Claudio Bravo, capitaine de la sélection chilienne et gardien remplaçant de Manchester City.

Un modèle de stabilité assis sur une cocotte-minute

Une photo du président Sebastian Pinera dégustant tranquillement une pizza dans un restaurant, tandis que Santiago brûlait, a accru la colère de la population, dans ce pays où un calme relatif régnait ces dernières années. Visiblement pris de court par cette crise, Pinera avait qualifié son pays, quelques jours auparavant, "d'oasis" en Amérique latine.

"C'est triste, mais ces destructions ont été la manière que la population a trouvée pour qu'on l'écoute. Le Chili était une cocotte-minute qui a explosé de la pire manière, nous laissant sans métro", a commenté à l'AFP Maria, une fonctionnaire.

Considéré comme un modèle de stabilité politique et économique en Amérique latine, le Chili souffre de graves fractures sociales, nourrissant depuis des années un mécontentement social qui a fini par exploser, mais que de nombreux analystes avaient prédit.

"De l'extérieur, on ne pouvait voir que les réussites du Chili, mais à l'intérieur, il y a des niveaux élevés de fragmentation, de ségrégation et une jeunesse qui, même si elle n'a pas vécu la dictature, a cessé de voter il y a de nombreuses années. Elle en a eu marre et elle est sortie dans la rue pour montrer sa colère et sa déception", a expliqué à l'AFP Lucia Dammert, professeure à l'Université de Santiago du Chili.

Un modèle qui fait des envieux

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Avec une inflation de 2 % par an, un taux de pauvreté de 8,6 % et une croissance qui devrait atteindre cette année 2,5 % du PIB, soit l'une des plus élevées d'une région en crise, le modèle chilien fait des envieux en Amérique latine. Mais plusieurs indicateurs sociaux - comme la santé, l'éducation et les retraites, qui relèvent dans ce pays quasiment exclusivement du secteur privé - montrent de très fortes inégalités.

"Beaucoup de demandes latentes n'ont pas eu de réponse. La tension s'est accumulée, la frustration s'est renforcée chaque jour dans la vie quotidienne", souligne Octavio Avendaño, sociologue et politologue à l'Université du Chili.

Pour le spécialiste, ce n'est pas un hasard si la genèse de l'explosion sociale a été l'augmentation de 3% des tarifs du métro, une hausse qui touche le quotidien de très nombreux Chiliens.

Consommation, endettement, déconnexion

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Le revenu par habitant au Chili, de plus de 20.000 dollars, est le plus élevé d'Amérique latine. Mais le système de retraites par capitalisation est très critiqué, car il n'offre le plus souvent qu'une retraite inférieure au salaire minimum d'environ 400 dollars, alors que des coûts élevés de santé et d'éducation, ainsi qu'un marché immobilier en surchauffe, constituent un cocktail explosif, selon plusieurs analystes.

Pour le sociologue Alberto Mayol, de l'Université du Chili, "dans une société où l'intégration sociale se produit à travers la consommation, les gens ont besoin de consommer (...) et pour cela ils doivent s'endetter".

L'endettement est l'un des grands maux qui affectent les ménages chiliens. Selon une étude de l'Université de Saint-Sébastien et d'Equifax, un adulte sur trois est incapable de faire face à son endettement avec ses ressources.

De nombreux Chiliens, sortis ces dernières années de la pauvreté, sont d'ailleurs les plus touchés, car les avantages sociaux sont peu nombreux pour la classe moyenne à laquelle ils appartiennent désormais. Ce sont les membres de ces familles qui ont allumé les flammes de cette révolte sans précédent.

Lors des manifestations, de nombreux protestataires ont également dénoncé le pouvoir économique des dirigeants et l'injustice d'un système économique qui favorisent avant tout le capital, alors que le président Sebastian Pinera est lui-même un des hommes les plus riches du Chili et que son gouvernement compte de nombreuses personnalités du monde des affaires.

Le gouvernement Pinera concentre le pouvoir économique, politique et institutionnel, une "trinité" à l'origine d'une importante fracture entre la population et les dirigeants, estime Alberto Mayol.

De nombreuses pancartes brandies par des manifestants pendant les protestations faisaient d'ailleurs référence aux scandales de corruption dans laquelle ont été impliqués de puissants groupes économiques proches du chef de l'État.

Dans une société très cloisonnée en fonction de la classe sociale, les responsables politiques, qui vivent dans les quartiers huppés de Santiago, sont le plus souvent perçus comme déconnectés de la réalité. "Le monde politique a son mea culpa à faire", estime Lucia Dammert. Quant à Alberto Mayol, il estime que l'évolution de la situation reste pour l'heure un "mystère".