Lors des précédentes vagues de chaleur, lorsqu'il faisait 35 degrés ou un peu plus, la différence de température entre le point le plus chaud de la ville et le plus frais était de 9 degrés. Cette fois, avec une température maximale de 46,6 degrés, Shandas, qui étudie l'effet des changements climatiques sur les villes pour l'université de Portland, a constaté des différences beaucoup plus importantes. Au point le plus frais, soit près de maisons construites à flanc de colline dans Forest Park, le plus grand parc de la ville, la température était de 39 degrés, tandis que dans une zone comportant beaucoup de béton, elle atteignait 52 degrés Celsius. C'est une différence de 13 degrés. Pour le professeur, c'est la différence entre la vie et la mort. Et cela n'a rien d'un hasard que le premier soit dans un quartier riche et l'autre dans un quartier pauvre.
...

Lors des précédentes vagues de chaleur, lorsqu'il faisait 35 degrés ou un peu plus, la différence de température entre le point le plus chaud de la ville et le plus frais était de 9 degrés. Cette fois, avec une température maximale de 46,6 degrés, Shandas, qui étudie l'effet des changements climatiques sur les villes pour l'université de Portland, a constaté des différences beaucoup plus importantes. Au point le plus frais, soit près de maisons construites à flanc de colline dans Forest Park, le plus grand parc de la ville, la température était de 39 degrés, tandis que dans une zone comportant beaucoup de béton, elle atteignait 52 degrés Celsius. C'est une différence de 13 degrés. Pour le professeur, c'est la différence entre la vie et la mort. Et cela n'a rien d'un hasard que le premier soit dans un quartier riche et l'autre dans un quartier pauvre. La température a même grimpé plus haut. Dans le nord-ouest de la ville, de nombreux bâtiments sont faits de béton, de métal et de verre miroir. En fin d'après-midi, le soleil se reflète sur le sol à travers ce verre. "À ce moment-là, la température du sol sur l'asphalte était de 104 degrés Celsius. Mon idée est que le verre a joué un rôle, car en plus de la lumière directe du soleil, il y avait aussi la réflexion à travers le bâtiment. Cela a également entraîné une augmentation de la température de l'air."Jennifer Vines, responsable du service de santé du comté de Multnomah, le district auquel appartient Portland, fait également état d'un malaise croissant en ce qui concerne le traitement de cette crise. En termes de structures étatiques, les États-Unis ne sont pas beaucoup plus simples que la Belgique. Lors de catastrophes, c'est l'état qui reprend en main la gestion et non plus la ville ou la province. Lorsque le 22 juin les météorologues tirent la sonnette d'alarme pour prévenir qu'un dôme thermique - une zone de haute pression qui piège et réchauffe continuellement l'air - est en train de se former au-dessus du nord-ouest des États-Unis et de l'ouest du Canada, Vines s'est mis à frémir. "Je suis assez âgée que pour savoir ce qui s'est passé à Chicago en 1995". Or, là-bas, plus de 700 personnes sont mortes pendant une vague de chaleur avec des températures atteignant 41-42 degrés, soit environ cinq degrés de moins que ce qu'a connu Portland. "Nos propres experts ont été immédiatement convaincus de la gravité de la situation, d'autant plus que le dôme thermique se refroidissait à peine la nuit et qu'il est resté extrêmement chaud pendant trois jours d'affilée". Portland a essentiellement un climat méditerranéen, tempéré, avec des journées parfois chaudes, mais avec des nuits rafraîchies par une brise venant de l'océan. Cette brise signifie que la climatisation n'est, dans des circonstances normales, pas nécessaire dans cette région. Ce qui fait aussi que de telles chaleurs sont synonymes de danger de mort. "Nous voulions qu'il soit clair qu'il ne s'agissait pas seulement de transpirer un peu plus. Nous avons décidé d'ouvrir des centres de refroidissement et, après un matraquage médiatique, plus de 500 personnes y ont passé la nuit et y ont reçu de la nourriture. Le nombre de visiteurs de jour était bien plus élevé."Le samedi 26 juin, le record local de température a été battu avec un maximum de 42,2 degrés. Dimanche, le mercure est monté à 44,4 degrés et lundi, il a atteint 46,6 degrés. Or une chaleur soutenue, et dans ce cas une chaleur extrême et croissante, a un effet cumulatif et surtout particulièrement mortel. Et ce qui s'est passé à Portland l'a malheureusement encore prouvé. "Jusqu'à dimanche, les choses ne s'annonçaient pas trop mal. Il y a eu quelques décès, mais ceux-ci se comptaient sur le doigt d'une main. C'est le lundi que les choses se sont brutalement aggravées. 400 appels d'urgence sont passés par des personnes en détresse thermique ou souffrant de problèmes cardiaques. La chaleur extrême a en effet un impact sur le coeur et les vaisseaux sanguins. "Les hôpitaux ont appelé autour d'eux pour trouver des lits disponibles. Les ambulances faisaient des allers-retours. Le système de santé ne s'est pas effondré ce jour-là, mais il s'en est fallu de peu", admet Vines. Dans les jours qui ont suivi, on a surtout constaté une hausse spectaculaire du taux de mortalité. Il y a eu 71 décès suspects liés à la chaleur dans le district. Dans 54 des 71 cas, la cause du décès a depuis été confirmée par une autopsie. Tout cela pour une population d'environ 800 000 habitants.A Portland, les sans-abri sont omniprésents, traînant dans le centre-ville, rendant difficile le passage sur les trottoirs et le long des allées riveraines. L'année dernière, les électeurs ont approuvé un impôt sur la fortune destinée à financer les efforts pour endiguer le phénomène. Pour Denis Theriault, responsable de la communication pour le service des sans-abri du district, les sans-abri sont principalement des habitants de la région qui ne peuvent plus payer l'augmentation du loyer et se retrouvent donc dans la rue. "Nous aidons cinq mille personnes par an, mais cela ne réduit pas le total". Depuis la pandémie, aucun comptage n'a été effectué, mais Theriault estime qu'il y a quatre mille sans-abri dans la ville. Le fait qu'il semble y en avoir beaucoup plus s'explique par le fait, dit-il, que de nombreux sans-abri montent plusieurs tentes pour abriter leurs biens. Lors de la canicule, la question de savoir ce qu'il fallait en faire s'est posée. Une vaste opération de volontariat a été lancée. Le district a mis à disposition 80 000 bouteilles d'eau, ainsi que des boissons et des serviettes rafraîchissantes. Lors de la distribution de ces biens, les bénévoles ont immédiatement informé les sans-abri de l'existence des centres de refroidissement. Sur les 54 décès prouvés par autopsie, 2 étaient des sans-abri. Ils sont tous les deux morts dans leur voiture. Si deux décès, c'est toujours deux de trop, on s'est tout de même demandé pourquoi il n'y en avait pas plus. Les explications varient. Une des raisons pourrait être que dormir dehors dans la chaleur est moins pénible que dormir à l'intérieur dans un appartement surchauffé. "Les sans-abri sont en moyenne plus jeunes", déclare encore Jennifer Vines, "et ils ont l'habitude des abris ce qui fait qu'ils ont été plus facilement vers les centres de refroidissement". Ainsi Thériault n'ose pas en jurer, mais il estime qu'un peu plus de la moitié des personnes qui se sont réfugiées dans les centres de refroidissement étaient des sans-abri.Un autre groupe de population s'en tire beaucoup moins bien. La grande majorité des victimes étaient en effet des personnes âgées seules. L'âge moyen des personnes décédées était de 70 ans. Mary Rita Hurley, membre de la commission d'État sur les personnes âgées, a appelé ce groupe "les invisibles", car personne ne s'en soucie ou ne les voit. "Moi-même je ne connais pas mes voisins dans mon immeuble", admet-elle. Pour éviter cela à l'avenir, elle réfléchit aujourd'hui à toutes sortes de moyens d'atteindre ces personnes âgées en cas de future catastrophe en sachant que beaucoup de personnes âgées ne sont souvent pas encore connectées.Chris Voss (50 ans) est le chef des services d'urgence du district. Il a dû coordonner la réponse globale à la vague de chaleur. Il pense, que dans le cas des personnes âgées, il y avait deux éléments qui ont joué en leur défaveur : l'histoire et l'âge. Les personnes de cet âge se souviennent des étés où elles avaient déjà enduré des journées de 37 degrés. Et elles en concluent que ce ne sera pas plus grave cette fois-ci. Sauf qu'elles oublient qu'elles sont plus âgées et plus fragiles et qu'il fait beaucoup plus chaud maintenant qu'à l'époque. Enfin les personnes âgées sont souvent très attachées à leur indépendance et mentent parfois sur leur climatisation ou leur état pour avoir la paix. Certains ont reproché à Voss de ne pas avoir évacué, mais lui n'est pas convaincu. "Il n'est pas si facile d'évacuer. En cas d'ouragan, une évacuation est ordonnée, mais la police ne force jamais personne à partir, et encore moins à procéder à des arrestations pour forcer le départ. Ici, une évacuation générale n'aurait eu aucun sens. La vraie solution c'est la climatisation. Les chiffres l'ont maintenant montré. Personne n'est mort dans une maison avec une climatisation centrale. Une personne est décédée parce qu'elle n'avait qu'une climatisation à la fenêtre et les autres sont morts dans des appartements dont l'unité de climatisation était défectueuse ou qui n'avaient pas de système de refroidissement". L'évacuation sélective n'était pas non plus possible. Le gouvernement ne dispose d'aucune donnée sur les endroits où l'air conditionné a été installé. Nous ne savons même pas combien de foyers n'ont pas de climatisation. Les estimations vont de 25 à 50 %, l'estimation la plus couramment entendue étant de 33 %".Selon Voss une coopération avec la ville loin d'être optimale n'a pas aidé non plus. Le district avait espéré que la société de transport de la ville augmente la fréquence des bus afin que les passagers n'aient pas à attendre trop longtemps un bus avec air conditionné et offre la gratuité du transport en raison de circonstances exceptionnelles, mais ce ne fut pas le cas. La ville n'a pas non plus donné accès à ses locaux climatisés (qui étaient de toute façon fermés depuis la pandémie), mais elle a également fermé les piscines extérieures, car le personnel aurait été surexposé à la chaleur."Tous les décès étaient évitables", admet Voss. "C'est une conclusion qui ne vous rend pas heureux, mais beaucoup de choses doivent être faites pour les prévenir."Et rien n'indique que celles-ci le seront. Le gouverneur a bien annoncé des subventions pour les équipements d'air conditionné destinés aux personnes défavorisées. De nouvelles règles de protection des travailleurs agricoles seront mises en place après qu'un journalier et un travailleur saisonnier du Guatemala ont perdu la vie dans une pépinière. Personne ne l'obligeait à travailler dans la chaleur, mais s'il ne travaillait pas, il ne gagnait pas d'argent, or il avait besoin d'argent pour payer le traitement de fertilité de sa femme.On envisage aussi des interventions plus structurelles comme la climatisation centrale obligatoire dans les immeubles d'habitation, mais cela pose des problèmes de capacité électrique. "Des rapports sont en cours d'élaboration à ce sujet", indique M. Voss. Et puis une partie de la situation s'explique aussi par ce qui fait les spécificités de la ville. A Portland, de hauts bâtiments ont été érigés autour de l'eau, bloquant le flux du vent. Une idée pourrait être de dégager la rivière. Et si les bâtiments élevés ils fournissent de l'ombre, ce qui est bien, ils piègent aussi la chaleur, en bloquant le flux d'air. Ce dernier point peut être partiellement inversé en donnant aux bâtiments adjacents une hauteur inégale de manière à créer un flux qui a une différence immédiate dans la température perçue. Selon Erica Fleischman, directrice de l'Institut de recherche sur le changement climatique de l'Oregon, il existe un lien entre le changement climatique et la force du dôme thermique. Dans les conditions actuelles, selon une publication d'experts du Royaume-Uni, de France et d'ailleurs, un dôme thermique de cette force et de cette chaleur se produit tous les 1 000 ans. Cela serait 150 fois moins fréquent sans réchauffement climatique. Or si la planète se réchauffe encore de 0,8 degré, ce qui pourrait arriver vers 2040, de tels dômes de chaleur se produiraient tous les cinq à dix ans. "Ce qui est clair, c'est que le changement climatique rendra plus fréquents les extrêmes de chaleur, de froid, de tempêtes et de précipitations. Il y aura plus de vagues de chaleur, elles dureront plus longtemps et elles seront plus chaudes. Mais je parle de vagues de chaleur régulières de 37 degrés environ, pas de 46° et plus", précise encore Fleischman.