Par Ludovic Hirtzmann, à Montréal
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Par Ludovic Hirtzmann, à Montréal"Les enfants martyrs de Kamloops. 215, et combien encore?" titrait le quotidien montréalais Le Devoir à la fin mai. Aux confins des Rocheuses et de l'Ouest canadien, Kamloops, 90 000 âmes, a accueilli de 1890 à 1969 un pensionnat autochtone, une école pour les petits Amérindiens. Les restes de 215 d'entre eux ont été découverts, le vendredi 28 mai, près de cet établissement de Colombie-Britannique. Certains bambins n'étaient âgés que de 3 ans. Devant "l'école amérindienne de Kamloops", aujourd'hui fermée, une plaque rappelle: "Dans les années 1920, les enfants autochtones âgés de 4 à 15 ans ont été arrachés à leurs familles. On leur a interdit de voir ces dernières, de pratiquer leurs langues, leurs cultures et traditions. Les enfants qui ont été dans cette école ont subi un isolement extrême et de la ségrégation." Le Canada a pratiqué un véritable génocide culturel dès le milieu du XIXe siècle, mais surtout à partir de 1880 et jusqu'en 1996, date de la fermeture du dernier pensionnat autochtone. Le gouvernement fédéral a placé plus de 150 000 petits Indiens dans des pensionnats, où ils ont été éduqués pour être de "bons Blancs", battus, souvent violés. Et parfois tués. Entre 3 200 et 4 000 enfants seraient morts dans ces écoles, essentiellement avant 1940. La découverte des 215 cadavres des petits Amérindiens de Kamloops a provoqué un choc au Canada. Le Premier ministre Justin Trudeau a indiqué avoir "le coeur brisé". Directrice du programme en études autochtones de l'université de Montréal, Marie-Pierre Bousquet confie: "Il y aura d'autres découvertes macabres dans le pays. On sait très bien qu'il existe d'autres fosses communes." D'autant que la maltraitance contre les autochtones est une longue tradition canadienne. Des centaines de bambins amérindiens et inuits ont mystérieusement disparu après leur envoi dans des hôpitaux du Québec entre les années 1950 et 1980. A l'époque, les autorités n'avaient pas besoin de demander l'autorisation des parents amérindiens pour leur arracher leurs enfants. Lorsqu'ils ont essayé de savoir ce que leurs petits étaient devenus, ils n'ont eu aucune réponse ou parfois reçus la photo d'un cercueil. Depuis 2020, la loi 79 autorise "la communication de renseignements personnels aux familles d'enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d'une admission en établissement [de santé]". L'adoption de cette loi a été accélérée par le climat délétère entre les Québécois et les Premières nations. Une jeune mère amérindienne atikamekw, Joyce Echaquan, maltraitée par des infirmières à l'hôpital de Joliette, à 75 kilomètres de Montréal, y est décédée en septembre dernier. Elle a eu le temps de filmer sa détresse et d'envoyer une vidéo incriminant les équipes soignantes à sa famille. Interrogé par une commission d'enquête, le docteur Stanley Vollant, chirurgien innu, a déclaré: "Il y a du racisme systémique. Des infirmières, des médecins ont beaucoup de préjugés négatifs à l'égard des Premières nations. Donc, quand les gens de mon village ont des problèmes de santé [...] ils y vont à reculons, parce qu'ils ont peur d'arriver à l'hôpital de Baie-Comeau et de se faire juger par les infirmières." Des enfants amérindiens ont même été parfois vendus à l'étranger, sur catalogue, dans les années 1960. A l'instar de Carla Williams, née dans une tribu du Manitoba et achetée par une famille néerlandaise. A l'âge de 11 ans, Carla a découvert le reçu d'achat officiel de son adoption, signé par un juge. "J'étais évaluée à 6 700 dollars canadiens (4 400 euros)", a-t-elle déclaré à la chaîne de télévision Canadian Broadcasting Corporation. Des Amérindiennes ont aussi été stérilisées de force. L'hypocrisie des politiciens canadiens sur le sujet autochtone est récurrente. Justin Trudeau se déguise régulièrement en Indien ou se rend sous un tipi. Au lendemain de son élection, en 2015, le chef du gouvernement "a demandé pardon" aux autochtones. Il a alors réellement essuyé des larmes en public et promis d'aider les Amérindiens. Il n'en a rien été. Ottawa a bien multiplié ces dernières années les commissions d'enquête, les rapports de milliers de pages et leur a même versé des indemnités. Las! L'ONU a encore dénoncé les conditions de vie des autochtones canadiens en ce début juin. "Le Canada se classait au 10e rang international en 2016 en matière de développement humain, [...] la population indienne inscrite vivant dans les réserves en 2016 se classait au 78e rang", rapporte le ministère des Services aux autochtones. Un coup dur alors que le Venezuela était classé 71e la même année. Les autochtones sont 1,67 million, soit 5% de la population canadienne (38 millions d'habitants) et répartis en plus de six cents nations. C'est une population jeune, en forte croissance démographique, dont moins de 20% vivraient dans des réserves. "L'Acte sur les sauvages" de 1876, rebaptisé "Loi sur les Indiens", définit comme autochtones les Inuits, les Indiens et les Métis. Ce sont toujours des sujets à part. En vertu de la loi sur les Indiens, les Amérindiens sont soumis à des exonérations fiscales sur les revenus gagnés dans les réserves. Le gouvernement octroie des aides financières aux Premières nations. Et les chefs indiens ont compris tous les bénéfices qu'ils pouvaient tirer de l'Etat et des entreprises privées lorsque ceux-ci n'ont d'autre choix que de s'installer sur leurs terres pour construire qui un barrage hydroélectrique, qui un oléoduc. Certaines nations ont pu obtenir des compensations financières pour l'exploitation des ressources naturelles sur leurs terres. Tels les Cris ou les Innus du Québec qui, après moult procès, ont obtenu plusieurs milliards de dollars du gouvernement québécois pour avoir construit des barrages hydroélectriques sur leurs réserves. Ainsi, Ottawa peine à exploiter certaines ressources naturelles, parce qu'elles sont situées sur une réserve ou parce qu'un pipeline devrait traverser des terres amérindiennes. Si elles étaient privatisées, les compagnies pétrolières auraient davantage de latitude pour y travailler. Les autochtones détiennent une part non négligeable du Canada, dont une bonne partie regorge de ressources naturelles. Ottawa souhaite se désengager progressivement pour ne plus rien verser aux Indiens. Les contribuables accordent chaque année des milliards de dollars au ministère des Services autochtones et à ses 5 000 fonctionnaires. Mais surtout, comme cela a toujours été le cas depuis la conquête, les Blancs veulent assimiler les Indiens. Pour autant, la situation socio-économique des autochtones reste très contrastée. Certains vivent encore dans des réserves sans eau courante et l'écart de revenus entre eux et les Canadiens est important. D'autres nations amérindiennes veulent montrer qu'elles sont capables d'entreprendre. Outre le traditionnel artisanat, les Indiens proposent désormais un catalogue varié dans le domaine du tourisme autochtone. Avec l'aide de guides algonquins, les touristes descendent la rivière Harricana en canoë, campent dans des tipis et assistent à des pow-wows, les fêtes traditionnelles. Les Mohawks du Québec exploitent des casinos sur Internet. D'autres nations en Colombie-Britannique cultivent même des vignes. Certaines trafiquent l'alcool ou le cannabis. Mais la véritable manne est la contrebande de tabac. Les Mohawks vendent des cigarettes indiennes à des prix trois fois inférieurs à ceux des marchands blancs. Avant la pandémie de Covid-19, les réserves proches de Montréal accueillaient chaque jour des milliers de voitures de banlieusards, alléchés par des cigarettes bon marché. Un commerce illégal que le gouvernement québécois ne combat pas vraiment, de peur de déclencher des affrontements armés. "Il existe des nations ou des communautés qui s'en sortent très bien. Mais ce n'est largement pas la majorité", analyse Marie-Pierre Bousquet. Il y a autant d'économies qu'il y a de réserves. Une enquête de la Fédération des contribuables du Canada a révélé qu'avec un salaire de 110 000 dollars net par an, une trentaine de chefs amérindiens gagnent plus que les Premiers ministres provinciaux. L'avenir des autochtones demeure bien incertain faute d'engagement politique. "Les dossiers des Premières nations sont la patate chaude dont personne ne veut: c'est toujours très délicat, confie Marie-Pierre Bousquet. Tout le monde marche sur des oeufs au sein du gouvernement Trudeau et la crainte de faire des gaffes diplomatiques semble paralysante." Et l'anthropologue de conclure: "Mais notre Premier ministre aime les actions symboliques: mettre les drapeaux en berne, dire qu'on a le coeur brisé, ça, c'est possible."