Dans une visée prospective, deux facteurs doivent être considérés pour mieux percevoir la capacité de résilience économique des États du Golfe à la crise qui devrait advenir. D'abord, la dépendance des pays de la région aux revenus pétroliers. Ensuite, le niveau de maturité atteint dans la diversification économique. Certains, comme les Émirats arabes unis ou le Qatar semblent pouvoir aborder avec une relative sérénité la période qui vient. Pour d'autres, comme l'Arabie saoudite, l'avenir s'annonce plus sombre.

Vers une chute durable des cours du pétrole ?

La demande mondiale de pétrole, en chute libre dans les différents pays ayant mis en oeuvre des mesures de distanciation sociale, risque de rester modérée dans un contexte de marasme économique généralisé. En avril, l'OPEP estimait que la demande de brut pourrait chuter de 6,85 millions de barils par jour pour l'année 2020. D'autant que les pays de la région les plus dépendants des revenus pétroliers, comme l'Arabie saoudite, subissent encore les conséquences de la baisse des cours entamée en 2014 après les difficultés économiques de la Chine.

Un facteur systémique auquel il est nécessaire d'ajouter la concurrence récente apportée par le pétrole de schiste américain, rendu abordable par des percées technologiques majeures. Ce nouveau venu sur un marché auparavant dominé par l'Arabie saoudite renforce la volatilité des cours et les atermoiements des Saoudiens qui hésitent entre protection de leurs marges avec un prix haut et surabondance de l'offre pour conserver des parts de marché face aux acteurs américains. L'accord entre l'Arabie saoudite et la Russie, signé fin avril sous l'impulsion des États-Unis, pour baisser de 10 % l'offre de pétrole mise en vente sur le marché international et ainsi relever les cours, n'aura tenu qu'un peu plus d'un mois. Le pays a en effet annoncé le 8 juin sa volonté de mettre fin à sa réduction volontaire de production pour protéger ses positions sur le marché pétrolier. Et cette stratégie est, sur le long-terme, intenable pour les Saoudiens dont les réserves financières sont, par exemple, bien plus limitées que celles de la Russie. Déjà menacée par l'évolution structurelle d'un marché devenu oligopolistique, l'Arabie saoudite doit jouer un jeu d'équilibriste pour ne pas perdre de parts de marché, tout en conservant des rentrées budgétaires dont elle ne peut pas se passer.

Quand la diversification devient la clef du succès

Mais percevoir la crise pétrolière comme une menace touchant uniformément l'ensemble des pays de la région serait une erreur d'analyse. Si tous se sont engagés dans une stratégie de diversification économique, les retards pris par certains pourraient se payer dans les mois à venir. Les Émirats arabes unis ont, par exemple, très tôt su gérer l'immense masse de liquidité héritée de la rente pétrolière pour orienter la diversification économique vers d'autres secteurs porteurs, comme le tourisme, les ports francs, l'industrie ou encore l'économie du savoir avec des partenariats d'ampleur entre des structures émiraties et des centres universitaires étrangers de renommée internationale. Le pays peut aussi compter sur l'activité de ses fonds souverains, notamment l'Abu Dhabi Investment Authority, qui demeure le plus gros du monde en termes d'actif sous gestion. Enfin, les Émirats ont été retirés de la liste des paradis fiscaux de l'Union européenne en octobre dernier et s'attachent désormais à promouvoir une bonne gouvernance à l'échelle nationale. L'épidémie, plutôt bien gérée, a été globalement contenue par une stratégie de tests et de suivi systématique et massif des cas positifs, notamment auprès des travailleurs migrants, vecteurs majeurs de propagation dans de nombreux pays de la Région. Un ensemble de mesures d'urgence à destination des travailleurs les plus pauvres a aussi été mis en oeuvre, notamment en termes de fourniture de nourriture et de biens de première nécessité.

Surtout, les EAU, sur le modèle singapourien dont ils se sont directement inspirés, ont su se placer au coeur des flux économiques de la région. En favorisant notamment des relations privilégiées avec la Chine, dont la valeur des échanges bilatéraux s'élevait en 2017 à 52,7 milliards de dollars. Et, s'il est aujourd'hui probable que la Chine connaisse quelques remous économiques après la crise du Covid-19, cette alliance de circonstance renforce la position des Émirats arabes unis dans la région. Le pays est en effet sorti, de longue date, de toute forme de dépendance pétrolifère. Le secteur ne représentait, en 2017, plus que 13,13 % du PIB national, selon les données fournies par la Banque mondiale. À titre de comparaison, le pétrole comptait encore, à la même période, pour 23,1 % du PIB saoudien, 36,6 % pour le Koweït, 21,8 % pour Oman et 14,2 % pour le Qatar.

Avec les Émirats, les perspectives économiques du Qatar demeurent aussi rassurantes. Le pays semble d'ores et déjà prêt à envisager la fin de la rente gazière. Le pays, qui subit depuis trois ans un blocus imposé par l'Arabie saoudite, témoigne de sa capacité de résistance à des facteurs exogènes. Doha est engagée de longue date dans une stratégie de diplomatie de l'investissement, dont le fer de lance est le fonds souverain Qatar Investment Authority, et accélère son positionnement de place financière régionale majeure en encourageant la venue de capitaux étrangers. Le pays a notamment augmenté la part que les investisseurs étrangers sont autorisés à prendre dans les sociétés du pays. Le fonds souverain possède des participations dans de nombreux géants bancaires occidentaux, mais aussi dans l'immobilier, l'industrie ou encore le luxe. Une manne financière d'actifs qui, ponctuellement, peut venir en soutien de l'économie qatarie, comme ce fut le cas pendant le blocus de 2017 avec le rapatriement de 20 milliards de dollars, sur les 300 milliards que possède le fonds, pour renforcer les banques locales durement touchées par les tensions régionales.

L'avenir sombre des pays ayant trop tardé à se diversifier

Une indépendance aux ressources pétrolifères que semble avoir prise trop tardivement l'Arabie saoudite. La mise en oeuvre de l'ambitieux plan "Vision 2030" semble d'ores et déjà ralentie par la baisse des cours du pétrole, qui représente encore 70 % de ses recettes publiques. Ne négligeons pas non plus les coûts faramineux de l'enlisement militaire au Yémen et l'image écornée du Prince sur la scène internationale depuis l'affaire Jamal Khasshoggi, qui refroidit l'attrait des investisseurs étrangers pour le pays. Autre coup dur, le pèlerinage à la Mecque prévu à la fin du mois de juillet, qui génère tout de même 40 milliards d'euros de revenus, semble d'ores et déjà menacé par une crise sanitaire encore persistante aux conséquences majeures sur le tissu économique de la région. Signe d'une peur croissante, le Ministère des Finances avait exigé, en mars dernier, des organismes gouvernementaux qu'ils prévoient une baisse de 20 à 30 % des budgets alloués. Et le pays cherche des ressources là où elles sont disponibles. Les pouvoirs publics ont ainsi annoncé un triplement de la TVA, qui passera de 5 à 15 % au 1er juillet, et la suppression depuis le 1er juin de l'allocation mensuelle de coût de la vie versée aux salariés saoudiens de la fonction publique.

Un destin tragiquement similaire semble guetter le petit Sultanat d'Oman. Les mesures du pays pour contenir la pandémie l'ont isolé du monde pendant plusieurs semaines. Les pouvoirs publics avaient planifié un budget fondé sur un baril à 53 euros. La chute des cours a amené son lot d'incertitudes et des coupes budgétaires ont d'ores et déjà été annoncées dans le secteur public. Surtout, la crise sanitaire devrait freiner considérablement le soutien gouvernemental aux PME et start-ups, pan de la diversification économique du pays et du développement d'un vrai secteur privé. En effet, le secteur public national, surdimensionné, contribue à fragiliser un équilibre budgétaire menacé par la baisse des cours du pétrole. Les réserves de ses fonds souverains, estimées à 23 milliards d'euros, pourraient ne pas être suffisantes à long terme. Des inquiétudes auxquelles n'échappe pas non plus le Koweït. Le PIB du pays avait déjà reculé, en 2017, de près de 5 % du fait de la chute des cours du pétrole de l'année précédente. Pour le Koweït aussi, la diversification a pris du retard. Le plan "Vision 2035", annoncé en 2017, prévoyait 450 milliards de dollars d'investissements. Des sommes difficilement mobilisables dans un contexte de baisse durable des cours, alors que les ressources pétrolières représentent 90 % des recettes budgétaires du pays. Et déjà, les grands projets d'infrastructure, comme la création de la ville nouvelle de Silk City, sont menacés, tout comme la transformation de cinq îles en zones franches à forte capacité d'attractivité touristique. Sachant que, là encore, le poids de la fonction publique grève le budget de l'État.

L'épisode du Covid-19 sera une épreuve de vérité pour les pays du Golfe. Si la diversification économique a été jugée depuis longtemps nécessaire par tous les pays de la Région, elle n'a pas, partout, les mêmes niveaux de maturité. Des retards aux conséquences potentiellement désastreuses pour certains pays. Sauf si, grâce à un accord entre les différents pays exportateurs, le cours du pétrole devait subitement remonter. Une espérance qui, pour le moment, semble hautement improbable.

Par Jean Lévy, diplomate français et ancien conseiller diplomatique de François Mitterrand

Dans une visée prospective, deux facteurs doivent être considérés pour mieux percevoir la capacité de résilience économique des États du Golfe à la crise qui devrait advenir. D'abord, la dépendance des pays de la région aux revenus pétroliers. Ensuite, le niveau de maturité atteint dans la diversification économique. Certains, comme les Émirats arabes unis ou le Qatar semblent pouvoir aborder avec une relative sérénité la période qui vient. Pour d'autres, comme l'Arabie saoudite, l'avenir s'annonce plus sombre.La demande mondiale de pétrole, en chute libre dans les différents pays ayant mis en oeuvre des mesures de distanciation sociale, risque de rester modérée dans un contexte de marasme économique généralisé. En avril, l'OPEP estimait que la demande de brut pourrait chuter de 6,85 millions de barils par jour pour l'année 2020. D'autant que les pays de la région les plus dépendants des revenus pétroliers, comme l'Arabie saoudite, subissent encore les conséquences de la baisse des cours entamée en 2014 après les difficultés économiques de la Chine. Un facteur systémique auquel il est nécessaire d'ajouter la concurrence récente apportée par le pétrole de schiste américain, rendu abordable par des percées technologiques majeures. Ce nouveau venu sur un marché auparavant dominé par l'Arabie saoudite renforce la volatilité des cours et les atermoiements des Saoudiens qui hésitent entre protection de leurs marges avec un prix haut et surabondance de l'offre pour conserver des parts de marché face aux acteurs américains. L'accord entre l'Arabie saoudite et la Russie, signé fin avril sous l'impulsion des États-Unis, pour baisser de 10 % l'offre de pétrole mise en vente sur le marché international et ainsi relever les cours, n'aura tenu qu'un peu plus d'un mois. Le pays a en effet annoncé le 8 juin sa volonté de mettre fin à sa réduction volontaire de production pour protéger ses positions sur le marché pétrolier. Et cette stratégie est, sur le long-terme, intenable pour les Saoudiens dont les réserves financières sont, par exemple, bien plus limitées que celles de la Russie. Déjà menacée par l'évolution structurelle d'un marché devenu oligopolistique, l'Arabie saoudite doit jouer un jeu d'équilibriste pour ne pas perdre de parts de marché, tout en conservant des rentrées budgétaires dont elle ne peut pas se passer. Mais percevoir la crise pétrolière comme une menace touchant uniformément l'ensemble des pays de la région serait une erreur d'analyse. Si tous se sont engagés dans une stratégie de diversification économique, les retards pris par certains pourraient se payer dans les mois à venir. Les Émirats arabes unis ont, par exemple, très tôt su gérer l'immense masse de liquidité héritée de la rente pétrolière pour orienter la diversification économique vers d'autres secteurs porteurs, comme le tourisme, les ports francs, l'industrie ou encore l'économie du savoir avec des partenariats d'ampleur entre des structures émiraties et des centres universitaires étrangers de renommée internationale. Le pays peut aussi compter sur l'activité de ses fonds souverains, notamment l'Abu Dhabi Investment Authority, qui demeure le plus gros du monde en termes d'actif sous gestion. Enfin, les Émirats ont été retirés de la liste des paradis fiscaux de l'Union européenne en octobre dernier et s'attachent désormais à promouvoir une bonne gouvernance à l'échelle nationale. L'épidémie, plutôt bien gérée, a été globalement contenue par une stratégie de tests et de suivi systématique et massif des cas positifs, notamment auprès des travailleurs migrants, vecteurs majeurs de propagation dans de nombreux pays de la Région. Un ensemble de mesures d'urgence à destination des travailleurs les plus pauvres a aussi été mis en oeuvre, notamment en termes de fourniture de nourriture et de biens de première nécessité.Surtout, les EAU, sur le modèle singapourien dont ils se sont directement inspirés, ont su se placer au coeur des flux économiques de la région. En favorisant notamment des relations privilégiées avec la Chine, dont la valeur des échanges bilatéraux s'élevait en 2017 à 52,7 milliards de dollars. Et, s'il est aujourd'hui probable que la Chine connaisse quelques remous économiques après la crise du Covid-19, cette alliance de circonstance renforce la position des Émirats arabes unis dans la région. Le pays est en effet sorti, de longue date, de toute forme de dépendance pétrolifère. Le secteur ne représentait, en 2017, plus que 13,13 % du PIB national, selon les données fournies par la Banque mondiale. À titre de comparaison, le pétrole comptait encore, à la même période, pour 23,1 % du PIB saoudien, 36,6 % pour le Koweït, 21,8 % pour Oman et 14,2 % pour le Qatar. Avec les Émirats, les perspectives économiques du Qatar demeurent aussi rassurantes. Le pays semble d'ores et déjà prêt à envisager la fin de la rente gazière. Le pays, qui subit depuis trois ans un blocus imposé par l'Arabie saoudite, témoigne de sa capacité de résistance à des facteurs exogènes. Doha est engagée de longue date dans une stratégie de diplomatie de l'investissement, dont le fer de lance est le fonds souverain Qatar Investment Authority, et accélère son positionnement de place financière régionale majeure en encourageant la venue de capitaux étrangers. Le pays a notamment augmenté la part que les investisseurs étrangers sont autorisés à prendre dans les sociétés du pays. Le fonds souverain possède des participations dans de nombreux géants bancaires occidentaux, mais aussi dans l'immobilier, l'industrie ou encore le luxe. Une manne financière d'actifs qui, ponctuellement, peut venir en soutien de l'économie qatarie, comme ce fut le cas pendant le blocus de 2017 avec le rapatriement de 20 milliards de dollars, sur les 300 milliards que possède le fonds, pour renforcer les banques locales durement touchées par les tensions régionales. Une indépendance aux ressources pétrolifères que semble avoir prise trop tardivement l'Arabie saoudite. La mise en oeuvre de l'ambitieux plan "Vision 2030" semble d'ores et déjà ralentie par la baisse des cours du pétrole, qui représente encore 70 % de ses recettes publiques. Ne négligeons pas non plus les coûts faramineux de l'enlisement militaire au Yémen et l'image écornée du Prince sur la scène internationale depuis l'affaire Jamal Khasshoggi, qui refroidit l'attrait des investisseurs étrangers pour le pays. Autre coup dur, le pèlerinage à la Mecque prévu à la fin du mois de juillet, qui génère tout de même 40 milliards d'euros de revenus, semble d'ores et déjà menacé par une crise sanitaire encore persistante aux conséquences majeures sur le tissu économique de la région. Signe d'une peur croissante, le Ministère des Finances avait exigé, en mars dernier, des organismes gouvernementaux qu'ils prévoient une baisse de 20 à 30 % des budgets alloués. Et le pays cherche des ressources là où elles sont disponibles. Les pouvoirs publics ont ainsi annoncé un triplement de la TVA, qui passera de 5 à 15 % au 1er juillet, et la suppression depuis le 1er juin de l'allocation mensuelle de coût de la vie versée aux salariés saoudiens de la fonction publique.Un destin tragiquement similaire semble guetter le petit Sultanat d'Oman. Les mesures du pays pour contenir la pandémie l'ont isolé du monde pendant plusieurs semaines. Les pouvoirs publics avaient planifié un budget fondé sur un baril à 53 euros. La chute des cours a amené son lot d'incertitudes et des coupes budgétaires ont d'ores et déjà été annoncées dans le secteur public. Surtout, la crise sanitaire devrait freiner considérablement le soutien gouvernemental aux PME et start-ups, pan de la diversification économique du pays et du développement d'un vrai secteur privé. En effet, le secteur public national, surdimensionné, contribue à fragiliser un équilibre budgétaire menacé par la baisse des cours du pétrole. Les réserves de ses fonds souverains, estimées à 23 milliards d'euros, pourraient ne pas être suffisantes à long terme. Des inquiétudes auxquelles n'échappe pas non plus le Koweït. Le PIB du pays avait déjà reculé, en 2017, de près de 5 % du fait de la chute des cours du pétrole de l'année précédente. Pour le Koweït aussi, la diversification a pris du retard. Le plan "Vision 2035", annoncé en 2017, prévoyait 450 milliards de dollars d'investissements. Des sommes difficilement mobilisables dans un contexte de baisse durable des cours, alors que les ressources pétrolières représentent 90 % des recettes budgétaires du pays. Et déjà, les grands projets d'infrastructure, comme la création de la ville nouvelle de Silk City, sont menacés, tout comme la transformation de cinq îles en zones franches à forte capacité d'attractivité touristique. Sachant que, là encore, le poids de la fonction publique grève le budget de l'État. L'épisode du Covid-19 sera une épreuve de vérité pour les pays du Golfe. Si la diversification économique a été jugée depuis longtemps nécessaire par tous les pays de la Région, elle n'a pas, partout, les mêmes niveaux de maturité. Des retards aux conséquences potentiellement désastreuses pour certains pays. Sauf si, grâce à un accord entre les différents pays exportateurs, le cours du pétrole devait subitement remonter. Une espérance qui, pour le moment, semble hautement improbable. Par Jean Lévy, diplomate français et ancien conseiller diplomatique de François Mitterrand