Ces mots - inédits de la part d'un monarque belge et venant du neveu du dernier souverain colonial du Congo, le roi Baudouin - ont été repris dans des termes semblables par la Première ministre, Sophie Wilmès.

Soixante ans plus tard, la Belgique n'a toujours pas présenté d'excuses officielles pour les crimes et atrocités commis à l'époque coloniale. Il est temps de réexaminer enfin les recoins sombres du passé et d'ouvrir une discussion honnête. En juin, un groupe de manifestants scandait "réparations !" en agitant le drapeau de la République démocratique du Congo sur la statue équestre du roi Léopold II, alors que des milliers de personnes s'étaient rassemblées dans le cadre du mouvement mondial Black Lives Matter pour la fin des injustices raciales. Et en effet, les réparations sont bien ce dont la Belgique devrait parler.

Dans l'État indépendant du Congo (1885-1908) dont le roi des Belges Léopold II avait fait sa colonie personnelle, la vie des Noirs ne comptait pas. Les historiens ont décrit un régime basé sur le racisme et l'exploitation où la violence et la répression étaient omniprésentes. En témoignent les terribles images de Congolais mutilés lors d'abus flagrants endurés par le travail forcé, ou, moins connue, bien que toute aussi atroce, la violence sexuelle perpétrée contre les Congolais par les responsables coloniaux belges et leurs sentinelles. Selon les derniers calculs, les famines, les maladies et les tueries ont réduit de 1 à 5 millions de personnes la population du Congo - qui se serait située entre 11,5 et 15 millions d'habitants au début du règne de Léopold II.

En 1908, le gouvernement belge prend le relais mais poursuit les pratiques racistes de Léopold II. Les historiens belges et congolais s'accordent depuis longtempsautour d'un consensus sur le caractère structurel de la répression coloniale. Mais le gouvernement belge n'avait jusque-là jamais démontré la volonté politique de reconnaître l'ampleur de la destruction du tissu social congolais au cours des décennies de domination.

Nous, Congolaise noire et Belge blanc qui sommes collègues, avons fouillé notre propre histoire et trouvé dans nos arbres généalogiques des détails troublants de ce passé colonial. Juste avant 1920, deux de nos ancêtres se trouvaient aux deux extrêmes du système colonial : Sibu Simon et Gérard Cooreman faisaient partie de nos familles respectives, l'un était un travailleur congolais ; l'autre le Premier ministre belge.

Simon faisait partie d'une cohorte d'hommes congolais enrôlés pour la construction des voies ferrées qui permettront aux colons de transporter le cuivre de la région du Katanga, dans le sud-est du pays. Ses histoires d'hommes mourant dans des conditions de travail éprouvantes continuent d'être transmises dans la famille. À la même période, Cooreman, lui, approuvait un décret raciste imposant la ségrégation dans les centres urbains du Congo belge, en instaurant des quartiers réservés aux "blancs" séparés de "cités indigènes" pour les Noirs. Famille ou pas, ces faits restent terriblement choquants, rendant inacceptable la défense, par certains encore aujourd'hui, d'une idéologie coloniale d'exploitation rejetant l'égalité entre tous les êtres humains.

Ces vérités inconfortables de l'héritage colonial de la Belgique continuent d'alimenter un racisme bien réel dans le royaume. Des recherches ont montré que les individus d'ascendance africaine sont confrontés à une exclusion systémique dans l'éducation, l'emploi et les opportunités. L'année dernière, pour la première fois, la Belgique a reconnu sa responsabilité et s'est officiellement excusée pour les politiques de ségrégation en vertu desquelles des enfants métis ont été enlevés au Congo et placés dans des orphelinats en Belgique.

Ce mois-ci, le Parlement belge a annoncé qu'une commission serait créée pour examiner le passé colonial du pays. La question des réparations a également été soulevée. Comme l'a affirmé le président de la Chambre des représentants, Patrick Dewael : "Regrets ou excuses mis à part ... toute personne qui fait une erreur doit, selon notre code juridique, réparer les dommages causés".

Vu les abus sur lesquels les parlementaires souhaitent se pencher, les réparations doivent être envisagées sous l'angle des droits humains. Par "réparations", nous entendons les compensations financières, mais aussi la reconnaissance des atrocités passées et des dommages qu'ils continuent de causer, et la fin des abus qui continuent d'être commis. Les abus liés à la colonisation belge sont des violations extraordinairement graves des droits humains, qui seraient aujourd'hui considérées comme des crimes contre l'humanité.

Sur le principe, nous pensons que les descendants d'une victime de violations des droits humains devraient pouvoir demander réparation. Environ 95% de la population congolaise étant née après l'indépendance, des enquêtes devraient être conduites pour déterminer dans quelle mesure le colonialisme belge, par opposition aux pratiques ultérieures des gouvernements d'après l'indépendance, a contribué au dénuement actuel de la plupart des Congolais.

Depuis 1960, les gouvernements congolais se sont eux-mêmes rendus responsables de violations des droits humains et de corruption généralisée qui ont largement contribué à la marginalisation sociale et économique de leurs populations. Les responsabilités devraient là aussi être clairement établies.

Le contribuable belge contribuerait certainement à toute réparation du gouvernement belge. Cela peut être contrebalancé par les avantages économiques tirés du colonialisme, sur lesquels la Belgique continue de prospérer. Enfin, les victimes d'abus passés ne doivent jamais être oubliées. À cette fin, monuments ou musées, l'éducation et une forte sensibilisation du public contribueront à couper court à toute déformation de l'histoire et à ce que de tels crimes ne se reproduisent plus.

Si la Belgique ne peut se défaire de son passé colonial, il n'est pas trop tard pour réparer ses retombées contemporaines et construire ainsi un avenir fondé sur la justice et l'égalité.

Par Carine Dikiefu Banona et Jean-Sébastien Sépulchre, membres de la division Afrique de Human Rights Watch.

Ces mots - inédits de la part d'un monarque belge et venant du neveu du dernier souverain colonial du Congo, le roi Baudouin - ont été repris dans des termes semblables par la Première ministre, Sophie Wilmès.Soixante ans plus tard, la Belgique n'a toujours pas présenté d'excuses officielles pour les crimes et atrocités commis à l'époque coloniale. Il est temps de réexaminer enfin les recoins sombres du passé et d'ouvrir une discussion honnête. En juin, un groupe de manifestants scandait "réparations !" en agitant le drapeau de la République démocratique du Congo sur la statue équestre du roi Léopold II, alors que des milliers de personnes s'étaient rassemblées dans le cadre du mouvement mondial Black Lives Matter pour la fin des injustices raciales. Et en effet, les réparations sont bien ce dont la Belgique devrait parler.Dans l'État indépendant du Congo (1885-1908) dont le roi des Belges Léopold II avait fait sa colonie personnelle, la vie des Noirs ne comptait pas. Les historiens ont décrit un régime basé sur le racisme et l'exploitation où la violence et la répression étaient omniprésentes. En témoignent les terribles images de Congolais mutilés lors d'abus flagrants endurés par le travail forcé, ou, moins connue, bien que toute aussi atroce, la violence sexuelle perpétrée contre les Congolais par les responsables coloniaux belges et leurs sentinelles. Selon les derniers calculs, les famines, les maladies et les tueries ont réduit de 1 à 5 millions de personnes la population du Congo - qui se serait située entre 11,5 et 15 millions d'habitants au début du règne de Léopold II.En 1908, le gouvernement belge prend le relais mais poursuit les pratiques racistes de Léopold II. Les historiens belges et congolais s'accordent depuis longtempsautour d'un consensus sur le caractère structurel de la répression coloniale. Mais le gouvernement belge n'avait jusque-là jamais démontré la volonté politique de reconnaître l'ampleur de la destruction du tissu social congolais au cours des décennies de domination.Nous, Congolaise noire et Belge blanc qui sommes collègues, avons fouillé notre propre histoire et trouvé dans nos arbres généalogiques des détails troublants de ce passé colonial. Juste avant 1920, deux de nos ancêtres se trouvaient aux deux extrêmes du système colonial : Sibu Simon et Gérard Cooreman faisaient partie de nos familles respectives, l'un était un travailleur congolais ; l'autre le Premier ministre belge.Simon faisait partie d'une cohorte d'hommes congolais enrôlés pour la construction des voies ferrées qui permettront aux colons de transporter le cuivre de la région du Katanga, dans le sud-est du pays. Ses histoires d'hommes mourant dans des conditions de travail éprouvantes continuent d'être transmises dans la famille. À la même période, Cooreman, lui, approuvait un décret raciste imposant la ségrégation dans les centres urbains du Congo belge, en instaurant des quartiers réservés aux "blancs" séparés de "cités indigènes" pour les Noirs. Famille ou pas, ces faits restent terriblement choquants, rendant inacceptable la défense, par certains encore aujourd'hui, d'une idéologie coloniale d'exploitation rejetant l'égalité entre tous les êtres humains.Ces vérités inconfortables de l'héritage colonial de la Belgique continuent d'alimenter un racisme bien réel dans le royaume. Des recherches ont montré que les individus d'ascendance africaine sont confrontés à une exclusion systémique dans l'éducation, l'emploi et les opportunités. L'année dernière, pour la première fois, la Belgique a reconnu sa responsabilité et s'est officiellement excusée pour les politiques de ségrégation en vertu desquelles des enfants métis ont été enlevés au Congo et placés dans des orphelinats en Belgique.Ce mois-ci, le Parlement belge a annoncé qu'une commission serait créée pour examiner le passé colonial du pays. La question des réparations a également été soulevée. Comme l'a affirmé le président de la Chambre des représentants, Patrick Dewael : "Regrets ou excuses mis à part ... toute personne qui fait une erreur doit, selon notre code juridique, réparer les dommages causés".Vu les abus sur lesquels les parlementaires souhaitent se pencher, les réparations doivent être envisagées sous l'angle des droits humains. Par "réparations", nous entendons les compensations financières, mais aussi la reconnaissance des atrocités passées et des dommages qu'ils continuent de causer, et la fin des abus qui continuent d'être commis. Les abus liés à la colonisation belge sont des violations extraordinairement graves des droits humains, qui seraient aujourd'hui considérées comme des crimes contre l'humanité.Sur le principe, nous pensons que les descendants d'une victime de violations des droits humains devraient pouvoir demander réparation. Environ 95% de la population congolaise étant née après l'indépendance, des enquêtes devraient être conduites pour déterminer dans quelle mesure le colonialisme belge, par opposition aux pratiques ultérieures des gouvernements d'après l'indépendance, a contribué au dénuement actuel de la plupart des Congolais.Depuis 1960, les gouvernements congolais se sont eux-mêmes rendus responsables de violations des droits humains et de corruption généralisée qui ont largement contribué à la marginalisation sociale et économique de leurs populations. Les responsabilités devraient là aussi être clairement établies.Le contribuable belge contribuerait certainement à toute réparation du gouvernement belge. Cela peut être contrebalancé par les avantages économiques tirés du colonialisme, sur lesquels la Belgique continue de prospérer. Enfin, les victimes d'abus passés ne doivent jamais être oubliées. À cette fin, monuments ou musées, l'éducation et une forte sensibilisation du public contribueront à couper court à toute déformation de l'histoire et à ce que de tels crimes ne se reproduisent plus.Si la Belgique ne peut se défaire de son passé colonial, il n'est pas trop tard pour réparer ses retombées contemporaines et construire ainsi un avenir fondé sur la justice et l'égalité.Par Carine Dikiefu Banona et Jean-Sébastien Sépulchre, membres de la division Afrique de Human Rights Watch.