Le diplomate oisif se complaisant dans des mondanités, voilà une image bien éloignée de la réalité d'un métier qui exige des talents linguistiques, une fine connaissance des cultures et une volonté de trouver des terrains d'entente dans un cadre géopolitique toujours plus complexe. Un métier qui n'est pas sans risques, comme en témoignent, fin février, la mort tragique de l'ambassadeur italien au Congo et l'opposition ouverte au coup d'Etat dans son pays du représentant birman aux Nations unies. Dans son nouvel ouvrage La Diplomatie d'hier à demain (1), l'ambassadeur Raoul Delcorde dévoile les facettes d'une fonction aujourd'hui confrontée à la multiplication des acteurs et à une numérisation croissante.
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Le diplomate oisif se complaisant dans des mondanités, voilà une image bien éloignée de la réalité d'un métier qui exige des talents linguistiques, une fine connaissance des cultures et une volonté de trouver des terrains d'entente dans un cadre géopolitique toujours plus complexe. Un métier qui n'est pas sans risques, comme en témoignent, fin février, la mort tragique de l'ambassadeur italien au Congo et l'opposition ouverte au coup d'Etat dans son pays du représentant birman aux Nations unies. Dans son nouvel ouvrage La Diplomatie d'hier à demain (1), l'ambassadeur Raoul Delcorde dévoile les facettes d'une fonction aujourd'hui confrontée à la multiplication des acteurs et à une numérisation croissante. La fin des deux années de présence belge au Conseil de sécurité de l'ONU s'est perdue dans le brouillard du coronavirus. Pandémie et diplomatie sont-elles compatibles? Les Affaires étrangères ne sont pas restées inactives. Nos ambassades ont été fortement mobilisées pour rapatrier les Belges lors du premier confinement. Ce fut un beau travail logistique. Mais les collègues ne se voient plus, la vie sociale a disparu, on a même inventé des dîners diplomatiques virtuels. Les diplomates ont du mal à se rendre sur le terrain, surtout ceux qui sont accrédités dans plusieurs pays. Au Conseil de sécurité, la Belgique a tenté de faire passer certaines résolutions, mais elle a été freinée par la fin de la présidence Trump et par le fait que tout était fossilisé à Bruxelles à cause de la Covid. Au Conseil européen, on a quand même avancé sur quelques sujets, comme l'autonomie stratégique de l'Union par rapport aux Etats-Unis. Peut-on faire de la diplomatie en Zoom? C'est un pis-aller. La diplomatie, c'est une question de relations, de nuances, de langage non verbal, de poignées de main intenses ou pas. Sans l'anecdote, sans la phrase introductive ou conclusive, on reste dans le message brut, ce n'est pas tenable. Plateforme WikiLeaks, réseaux sociaux... Internet a changé la diplomatie. Que reste-t-il de la confidentialité essentielle à votre travail? Je ne suis pas un défenseur de la diplomatie secrète mais si on étale ses cartes via les réseaux sociaux, on fausse le jeu. En tant que directeur Moyen-Orient/Afrique du Nord, qui fut ma dernière fonction, j'ai convoqué un ambassadeur pour un tweet désobligeant à l'égard de la Belgique. C'était inimaginable il y a dix ans. Cela dit, je pense qu'il faut tirer parti des réseaux sociaux. C'est bien de désacraliser le métier. Mais on ne va pas négocier avec l'lran par Twitter interposé. La négociation, c'est un travail à long terme. Les réseaux consacrent la communication instantanée. Cela implique-t-il que le diplomate ne peut plus se complaire dans la langue de bois? De moins en moins. Le tournant a été pris après les attentats à Bruxelles, quand il a fallu restaurer l'image de la Belgique. On ne pouvait attendre avant de rédiger un communiqué. Nous avons désormais au Département (NDLR: surnom donné au ministère des Affaires étrangères) une formation à l'utilisation des médias sociaux, qui est encouragée. Nous sommes en retard par rapport aux Scandinaves et aux Britanniques, mais on avance. On travaille à la fois sur la technique et la psychologie. Un tweet se prête mal à l' understatement (euphémisme) et à l'ambiguïté volontaire, très prisés des ambassadeurs, et il faut rester prudent. Aujourd'hui, nous avons un classement des diplomates les plus actifs sur Facebook. Comment éviter les dérapages? Une des règles est de ne pas se prononcer publiquement sur la politique d'un pays d'affectation. Lorsque j'étais ambassadeur à Ottawa, la ministre canadienne des Affaires étrangères s'est risquée à un tweet réclamant la libération de Samar Badawi, soeur de l'activiste Raif Badawi, emprisonnée en Arabie saoudite depuis l'été 2018. Tweet aussitôt traduit en arabe par l'ambassade du Canada à Riyad, et relayé par des milliers de Saoudiens. Résultat, Riyad a rappelé dans la journée non seulement son ambassadeur, mais tous les étudiants saoudiens au Canada et décidé le gel des relations commerciales. La ministre a réclamé l'aide européenne pour la sortir de ce mauvais pas... mais nous sommes restés prudemment en retrait. On ne mesure pas toujours l'impact de quelques phrases sur une opinion publique qui n'est pas préparée. La neutralité est une des qualités requises pour un diplomate. Mais à force de se taire, ne risque-t-il pas de se "dépersonnaliser", comme l'évoque l'écrivain-diplomate Romain Gary que vous citez? La loyauté est importante. J'ai vécu la crise entre la Belgique et le Canada autour du Ceta (accord de libre-échange UE-Canada). La Belgique fédérale et la Flandre soutenaient le Ceta, mais pas la Wallonie. J'ai regretté la position wallonne, mais je devais en tenir compte, et l'expliquer aux Canadiens qui étaient dans l'incompréhension. De fait, nous étions le seul pays européen à nous opposer. Depuis la mise en place du Service européen d'action extérieure, que reste-t-il de la politique étrangère en Belgique, et qui la façonne? Trois axes sont pérennes: la construction européenne, la relation transatlantique et l'Afrique centrale. Et puis la diplomatie économique, à l'égard de l'Asie surtout. Les politiques sont façonnées aux Affaires étrangères et au cabinet du Premier ministre. Nous avons réussi à garder la coordination européenne au Département, ce qui n'est pas le cas en France. Nous disposons également d'un envoyé spécial pour l'Afrique centrale. Pour le reste, on s'appuie sur les positions européennes. Ajoutons qu'on échange beaucoup avec nos partenaires du Benelux. On travaille aussi avec des parlementaires qui reviennent de zones de conflit et alimentent le ministère. Ecrire est une des seules manières pour les diplomates d'exister aux yeux de leurs autorités. Mais lit-on leurs rapports? C'est la question existentielle. Combien de fois ai-je maugréé après avoir rédigé un rapport qui sort de l'ordinaire, sans obtenir de retour? Il est vrai que le Département reçoit plusieurs milliers de mails par jour... Au début, on n'avait même pas le droit de mettre nos initiales. J'ai suggéré qu'on puisse faire un florilège des meilleurs télégrammes diplomatiques. De fait, nous n'existons en grande partie que par ce que nous produisons. Comme les journalistes... Le diplomate n'est-il pas, lui aussi, avide d'apporter des scoops à sa hiérarchie? Ce sont des métiers parallèles. Un diplomate doit avoir une bonne plume. Quant aux scoops, j'en ai eu un au début de ma carrière, quand j'étais en poste à Islamabad, fin des années 1980. J'avais eu la chance de rencontrer Abdul Qadeer Khan, le père de la bombe nucléaire pakistanaise, un homme difficile d'accès car en résidence surveillée après avoir été expulsé des Pays-Bas. Il m'avait confié que son pays serait bientôt doté de l'arme nucléaire. Le soir même, j'envoyais un télégramme codé au cabinet du ministre. J'étais fier! La diplomatie est un des derniers "bastions belges", que même la N-VA ne discute pas. Cela veut-il dire que tous les diplomates sont attachés à l'unité du pays? Un diplomate qui s'inscrit contre l'Etat fédéral, c'est rarissime. En tout cas, c'est très mal perçu au sein de la maison et il sera vite écarté. Je suis heureux de voir, aujourd'hui encore, des centaines de candidats au concours diplomatique, preuve que servir l'Etat fédéral attire toujours. Une trentaine de places s'ouvrent cette année, rien que pour les francophones. On a construit des murs en béton pour préserver la neutralité de la fonction et pour empêcher les parachutages d'ambassadeurs, comme on peut le voir aux Etats-Unis et parfois encore en France. Quels sont les Etats qui se distinguent par l'excellence de leur personnel diplomatique? Le Royaume-Uni et la Russie. Le premier par la loyauté absolue de son personnel. C'est vraiment au mérite qu'ils sont promus. La seconde par la qualité de son académie de Moscou, qui forme de redoutables négociateurs. Ces deux pays, tout comme la France, aident également leurs diplomates à se spécialiser sur certaines régions, à en parler les langues, comme le swahili ou l'arabe. En Belgique, même si tout diplomate est d'office quadrilingue, on ne valorise pas assez les langues non européennes. C'est dommage. Patrick Nothomb (NDLR: ancien ambassadeur au Japon, décédé en 2020, et père d'Amélie Nothomb) parlait le japonais, mais c'est toujours le même exemple qu'on sort. Ainsi, je connais le persan, mais on ne m'a jamais envoyé en Iran. Le directoire du monde aux mains des cinq mêmes Etats depuis 1945: en verra-t-on un jour la fin? Je ne vois pas les choses changer à moyen terme. La France céder à l'UE son siège au Conseil de sécurité? Illusoire. Des sièges semi-permanents? Mais si on en offre un à l'Inde, le Pakistan voudra le sien, etc. Je suis assez pessimiste. Mais quel est encore le poids du Conseil de sécurité? George Bush n'a pas eu besoin de son aval pour attaquer l'Irak. C'est pourquoi nous plaidons pour le multilatéralisme, sans lequel un pays comme le nôtre ne peut exister.