On se souvient de la question de la reine Elisabeth II en visite à la London School of Economics en novembre 2008, un mois après le déclenchement de la crise financière : Why did nobody notice it ? Ce qui n'était pas tout à fait exact : quelques spécialistes des marchés financiers avaient perçu les signes avant-coureurs de la crise et avaient tiré le signal d'alarme. Mais on ne les avait pas entendus, encore moins écoutés, parce qu'ils dérangeaient " l'élite " financière qui s'enrichissait en vendant des produits pourris et en manipulant agences de notation et indices. La question de la reine soulignait à la fo...

On se souvient de la question de la reine Elisabeth II en visite à la London School of Economics en novembre 2008, un mois après le déclenchement de la crise financière : Why did nobody notice it ? Ce qui n'était pas tout à fait exact : quelques spécialistes des marchés financiers avaient perçu les signes avant-coureurs de la crise et avaient tiré le signal d'alarme. Mais on ne les avait pas entendus, encore moins écoutés, parce qu'ils dérangeaient " l'élite " financière qui s'enrichissait en vendant des produits pourris et en manipulant agences de notation et indices. La question de la reine soulignait à la fois le besoin d'experts, la nécessité qu'ils soient indépendants et la difficulté pour ceux-ci de se faire entendre. Nous avons besoin d'experts. Dans l'histoire de l'humanité, c'est l'utilisation de l'expertise qui a permis d'éradiquer des maladies, de réduire la pauvreté, d'améliorer le bien-être des populations. Je parle bien entendu des véritables experts, ceux qui ont acquis une compétence pointue dans un domaine particulier et auxquels on peut faire appel en confiance. Méfiez-vous des soi-disant spécialistes que l'on voit dans tous les médias et qui ont un avis sur tout ; ils n'ont probablement pas (ou plus) d'expertise spécifique. Les experts doivent être indépendants des pouvoirs politiques ou économiques. Si l'on veut que le public leur fasse confiance, ils doivent éviter les situations où leur indépendance peut apparaître compromise. Quand la Commission européenne confie la révision de la " directive sur la protection des travailleurs contre les risques liés à l'exposition à des agents cancérogènes " à un comité d'experts dont 12 membres sur 22 ont des liens de consultance avec des entreprises directement concernées et trois autres sont des employés de BASF et Shell, on comprend que ce comité propose des limites qui satisfont pleinement l'industrie mais qui suscitent la méfiance des travailleurs. L'indépendance est une condition de la confiance. Les experts doivent pouvoir se faire entendre du public. Ce qui n'est pas toujours aisé, car leurs conclusions peuvent rarement être résumées en 140 signes. Il est facile de tweeter que " la BCE prévoit une croissance de 2 % " mais cela fait disparaître toutes les hypothèses et conditions qui fondent la prévision de la BCE, et donc le degré d'incertitude qui y est attaché. Les réseaux sociaux permettent une démocratisation de l'information, mais ils tendent aussi à transformer celle-ci en slogan. En outre, leurs algorithmes offrent des chambres d'écho à ceux qui partagent les mêmes opinions en excluant les approches différentes. Celui qui ne s'informe que via les médias sociaux et qui a, par exemple, montré de l'intérêt pour des sites climato-sceptiques ne recevra pas les arguments des scientifiques qui dénoncent l'impact des énergies fossiles sur le réchauffement climatique. Si nous voulons éviter que notre avenir soit influencé par l'obscurantisme ou des vues étroites, nous devons créer les conditions, y compris technologiques, d'un débat public plus ouvert et mieux informé.