Vous avez cosigné un reportage à la frontière entre le Mexique et les USA avec Claas Relotius. C'était la première fois que vous collaboriez ?
...

Vous avez cosigné un reportage à la frontière entre le Mexique et les USA avec Claas Relotius. C'était la première fois que vous collaboriez ?Oui. Je ne l'ai vu peut-être qu'une fois dans ma vie à l'occasion de la fête de Noël du Spiegel mais je ne lui avais jamais parlé. Lorsque l'on a travaillé ensemble, nous avons échangé par mails et une seule fois au téléphone. L'idée du sujet venait de mon chef. Claas Relotius devait aller aux États-Unis pour rencontrer une milice anti-migrants en Arizona et moi au Mexique afin de suivre la caravane de migrants. Le but, c'était qu'on écrive un reportage croisé.Comment avez-vous commencé à penser que quelque chose clochait ?Quand j'ai lu sa première version. Il y avait des choses que je ne jugeais pas crédibles. Par exemple, le fait que dans l'article il raconte l'histoire de trois hommes ayant quitté Medellín à cause de la guerre de la drogue en 2004. Mon frère vivait en Colombie à cette époque et la sécurité à Medellín était plutôt bonne, meilleure en tout cas que dans les années 90. Il parle aussi d'un viol commis par des passeurs à la frontière. Bien sûr, qu'il y en a mais je ne pense pas que les passeurs violent des femmes à la frontière au moment où ils doivent échapper à la police. La dernière chose qui me paraissait étrange, c'était le fait que Jaeger, l'un des membres de la milice était au chômage. Sa fille était selon l'article en cure de désintoxication depuis plusieurs années. Tu ne peux pas payer cela quand tu es sans-emploi et que tu vis aux États-Unis.Claas Relotius n'a pas non plus fourni de clichés des personnes interviewées... Cela aussi vous a fait douter sur le fait qu'il n'avait pas rencontré les interlocuteurs cités ?Cela m'a interpellé. Déjà, il affirmait que ces hommes étaient très discrets et ne voulaient donc pas être photographiés. Son plan à lui, c'était qu'on achète les photos de Johnny Milano http://www.johnnymilano.com/abr/8fazrv3s5h5cd12ahst8bosnm8cfsr, un journaliste indépendant à New York qui avait déjà suivi les mêmes hommes. Lorsque j'ai vu la mise en page de l'article avant sa parution, j'ai reconnu Tim Foley qui était le protagoniste principal du film Cartel Land nommé aux Oscars. Il est très connu, tu peux facilement avoir une interview avec lui, il est très ouvert. Pourquoi ne pas avoir mentionné son nom ? Cela n'avait aucun sens. Qu'avez-vous fait à ce moment-là ?Je suis allé voir la personne qui s'occupe du fact-checking (NdlR : vérification des faits) au sein du magazine. Je lui ai dit : "Regarde, j'ai trouvé que cet homme est Tim Foley et on ne mentionne ni son nom, ni celui de son groupe". Je suis également tombé sur un article dans le magazine américain Mother Jones https://www.motherjones.com/politics/2016/10/undercover-border-militia-immigration-bauer/dans lequel les protagonistes de notre papier ("Pain", "Ghost", "Jaeger") sont mentionnés. Sauf que certains détails différaient.Votre chef ne vous a pas cru lorsque vous lui avez parlé de cette affaire ?Il m'a dit : "Tu as tort". Il était très en colère et m'a affirmé qu'il y aurait de sérieuses conséquences me concernant. Je ne sais pas quelles auraient été ces conséquences mais en tant que journaliste indépendant je peux imaginer différentes possibilités...Il pensait que vous pourriez être jaloux de la réussite de votre jeune collègue ?Oui. Il m'a dit : "Claas est vraiment sympa, très jeune et peut-être que tu ne peux pas accepter son talent...". Vous devez comprendre que Relotius était une superstar du magazine. Il a remporté quatre prix, a reçu le titre de journalisme de l'année décerné par CNN. Class Relotius était Messi. Moi, je ne suis pas mauvais mais en comparaison je suis Busquets à Barcelone.Plus tard, vous êtes donc parti aux États-Unis pour interviewer le boxeur Floyd Mayweather. Vous en avez profité pour enquêter sur votre collègue avec un ami photographe. Qu'avez-vous trouvé ?J'ai d'abord rencontré Tim Foley. Je lui ai montré une photo de Claas Relotius et il ne le connaissait pas. Quand je lui ai dit qu'il était journaliste au Der Spiegel, il a réagi : "Il nous a contactés mais il n'est jamais venu". Il m'a montré le mail et j'ai filmé la scène. Vous avez aussi retrouvé l'homme que Claas Relotius présentait comme Chris "Jaeger" et dont la photo a été publiée dans le magazine.Oui, il s'appelle, en fait, Chris Maloof. Il avait déjà été interviewé en 2016 par le New York Times https://www.nytimes.com/2016/12/21/us/at-the-southern-border-a-do-it-yourself-tack-on-security.html. Je lui ai demandé sa carte d'identité... Il avait 32 ans alors que dans notre papier, Chris Jaeger avait 40 ans et une fille de 20 ans. Je lui ai demandé de me montrer sa main car on disait qu'il avait des tattoos dessus. Il en avait sur les bras mais pas sur les mains... Vous avez directement reparlé de vos investigations avec votre hiérarchie?Deux jours après, Tim Foley a parlé avec une journaliste américaine de toute cette histoire. C'était une coïncidence, elle venait seulement l'interviewer. Elle m'a contacté en me disant que c'était "une histoire incroyable". Je me suis dit que si la rédaction n'était pas préparée à la vague qui allait déferler, cela pouvait détruire le magazine. D'autant que cinq ans auparavant, Der Spiegel avait critiqué le Bild et leur manière d'utiliser les migrants dans une visée populiste. Je savais que si ce tabloïd avait cette info avant nous, c'était catastrophique. Je lui ai proposé de faire des recherches en Espagne pour un article qu'elle écrivait en échange de quoi elle attendait quelques jours avant de sortir l'info. Quand on relit les passages de l'article incriminé, il y a pas mal de clichés, non ?S'il avait écrit le même article pour un petit magazine, les gens auraient dit: "Mais de quoi parle-t-il ? C'est cliché, il est fou". Tout le monde le croyait car il travaillait pour Der Spiegel. C'est une institution. Et puis, c'était la personne la plus humble du monde. Ils l'adoraient tous. Moi, je suis à Berlin, ils sont à Hambourg, je ne l'avais jamais rencontré et c'est la raison pour laquelle j'étais objectif.Que peuvent faire les rédactions pour éviter un cas similaire ?C'est difficile à éviter mais je crois qu'on pourrait demander aux journalistes de fournir les numéros de téléphone de nos contacts pour qu'ils puissent vérifier, en cas de doute, qu'on a effectivement interviewé ou rencontré la personne citée. Avez-vous parlé avec Claas Relotius pendant cette affaire ?Quand j'ai parlé à mon boss de ce que j'avais trouvé, Claas m'a appelé et il était très en colère. "Pourquoi dis-tu de telles choses ? Tu n'as pas de preuves...". Il était très agressif. A ce moment, il a mentionné l'article de Mother Jones en se justifiant : "J'ai seulement un interlocuteur en commun avec cet article." A ce moment-là, je savais qu'il ne disait pas la vérité. Je l'avais lu, j'ai menti et joué l'imbécile. "Peut-être que je me suis trompé. On pourrait en parler autour d'une bière." Là, il s'est dit : "C'est bon, je l'ai eu".Qu'a-t-il fait aux Etats-unis ?Peut-être profiter de l'hôtel, boire des margaritas, regarder Netflix. Je ne sais pas ce qu'il a fait durant 29 jours là-bas... Sans avoir falsifié ces articles, aurait-il été un bon journaliste ?Non... Ces articles étaient bons car les histoires étaient incroyables. Il a inventé une interview avec les parents du joueur de foot américain contestataire Colin Kaepernick. Personne n'avait réussi à leur parler. Il a inventé apparemment l'histoire d'un détenu de Guantánamo qui ne voulait plus en sortir. Il a menti en affirmant qu'il avait parlé à des enfants syriens orphelins qui vivaient dans la rue en Turquie. Une fois que tu sais que tout cela ce n'est pas vrai, ça perd toute la "magie" d'une grande histoire.Quel était son but ?Devenir le journaliste le plus connu de tous les temps du Der Spiegel. Personne n'avait jamais remporté autant de prix que lui. Il touchait au but. Claas Relotius était censé devenir mon chef le 1er janvier. Qu'ont dit vos chefs, justement, après l'affaire ?Ils se sont excusés. Certains membres de la rédaction ont pleuré car toute la réputation du Der Spiegel a été salie. Cette histoire a été rendue publique le 21 décembre. Deux jours plus tard, je suis allé louer une voiture et l'employé m'a demandé une pièce d'identité. Je lui ai tendu ma carte de presse. Il m'a dit en rigolant : "Ah, journaliste... J'espère que ce n'est pas pour Der Spiegel... ".Jacques Besnard