Mustafa Kemal, le laïc, Recep Tayyip Erdogan, le fondamentaliste. Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, et l'actuel Reis représentent-ils deux visages de la Turquie née sur les ruines de l'Empire ottoman? Dans son essai Le Sabre et le turban - Jusqu'où ira la Turquie? (1), l'historien spécialiste des religions Jean-François Colosimo bat en brèche cette vision. "Nationalisme? Islamisme? Ce n'est jamais qu'une affaire de proportion, observe l'auteur. Atatürk déclarera à maintes reprises que, plus que son géniteur charnel, aura compté pour lui son père spirituel, Ziya Gökalp (NDLR: sociologue, écrivain et poète 1876 - 1924). Erdogan sera jeté en prison, le 21 avril 1998, au prétexte d'avoir déclamé, lors d'un meeting, le poème de Ziya Gökalp selon lequel "les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats." La politique du dirigeant turc au pouvoir depuis 2003, comme Premier ministre puis comme président, s'inscrirait en réalité dans la continuation de celle du fondateur. Avec la laïcité imposée par le second à la Turquie contemporaine, on est loin du modèle français. "La laïcité en Turquie signifie que le fait religieux se soumet au pouvoir étatique. Elle est le pseudonyme d'une religion officielle qui ne dit pas son nom et qui n'est autre que l'islam sunnite doté du statut de culte national."

En matière de politique étrangère aussi, au-delà des dissonances apparentes entre un Mustafa Kemal adepte de la neutralité et un Recep Erdogan interventionniste, Jean-François Colossimo décèle la même volonté de "racheter le péché ottoman en délivrant les territoires turcs injustement démembrés et occupés". Dans le chef du président turc actuel, il résume cette stratégie dans une interview accordée à la Revue des deux mondes : "Néo-ottoman en Méditerranée et dans les Balkans. Panislamique au Moyen-Orient et en Afrique de l'Ouest. Panturc en Asie centrale. Tout est bon qui sert l'ambition de la reconquête. Racketter l'Union européenne au moyen des migrants pour financer un régime d'oppression. Exploiter Daech pour déstabiliser le Levant. Pactiser avec la Russie pour défier l'Otan. Agiter l'internationale des Frères musulmans pour paralyser la France. S'allier avec l'Azerbaïdjan pour annihiler le Karabakh. Erdogan sait cependant qu'il ne refera pas l'empire. Il s'efforce de satelliser ses anciens dominions."

(1) Le Sabre et le turban - Jusqu'où ira la Turquie? , par Jean-François Colosimo, éd du Cerf, 216 p.
Mustafa Kemal, le laïc, Recep Tayyip Erdogan, le fondamentaliste. Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, et l'actuel Reis représentent-ils deux visages de la Turquie née sur les ruines de l'Empire ottoman? Dans son essai Le Sabre et le turban - Jusqu'où ira la Turquie? (1), l'historien spécialiste des religions Jean-François Colosimo bat en brèche cette vision. "Nationalisme? Islamisme? Ce n'est jamais qu'une affaire de proportion, observe l'auteur. Atatürk déclarera à maintes reprises que, plus que son géniteur charnel, aura compté pour lui son père spirituel, Ziya Gökalp (NDLR: sociologue, écrivain et poète 1876 - 1924). Erdogan sera jeté en prison, le 21 avril 1998, au prétexte d'avoir déclamé, lors d'un meeting, le poème de Ziya Gökalp selon lequel "les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats." La politique du dirigeant turc au pouvoir depuis 2003, comme Premier ministre puis comme président, s'inscrirait en réalité dans la continuation de celle du fondateur. Avec la laïcité imposée par le second à la Turquie contemporaine, on est loin du modèle français. "La laïcité en Turquie signifie que le fait religieux se soumet au pouvoir étatique. Elle est le pseudonyme d'une religion officielle qui ne dit pas son nom et qui n'est autre que l'islam sunnite doté du statut de culte national."En matière de politique étrangère aussi, au-delà des dissonances apparentes entre un Mustafa Kemal adepte de la neutralité et un Recep Erdogan interventionniste, Jean-François Colossimo décèle la même volonté de "racheter le péché ottoman en délivrant les territoires turcs injustement démembrés et occupés". Dans le chef du président turc actuel, il résume cette stratégie dans une interview accordée à la Revue des deux mondes : "Néo-ottoman en Méditerranée et dans les Balkans. Panislamique au Moyen-Orient et en Afrique de l'Ouest. Panturc en Asie centrale. Tout est bon qui sert l'ambition de la reconquête. Racketter l'Union européenne au moyen des migrants pour financer un régime d'oppression. Exploiter Daech pour déstabiliser le Levant. Pactiser avec la Russie pour défier l'Otan. Agiter l'internationale des Frères musulmans pour paralyser la France. S'allier avec l'Azerbaïdjan pour annihiler le Karabakh. Erdogan sait cependant qu'il ne refera pas l'empire. Il s'efforce de satelliser ses anciens dominions."