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La diplomatie dans son acception traditionnelle existe-t-elle encore sous Donald Trump ? Donald Trump mène une politique étrangère assez personnelle et assez fantasque. Il ne se sent contraint par aucun code ni par aucun élément de continuité. Au contraire, il semble vivre avec une certaine délectation le fait de s'écarter de ce qu'a fait son prédécesseur. Il signifie ainsi qu'il est seul maître à bord et qu'il défend ce qu'il perçoit être les intérêts américains. Mais les Etats-Unis disposent fort heureusement d'un appareil diplomatique qui fonctionne au quotidien même s'il est éclipsé par les tweets du président. Il y a deux ans, nous avions accueilli à l'université le chargé d'affaires américain à Bruxelles - l'ambassadeur définitif n'avait pas encore été nommé - qui, lors de son discours, parlait de l'administration Trump comme d'une entité qui, d'une certaine façon, lui était étrangère. Je n'avais jamais entendu un diplomate américain parler de la sorte. La qualification de "diplomatie de la pression maximale" donnée à la politique étrangère américaine vous paraît-elle appropriée ? Deux perceptions peuvent être sous-tendues par cette expression. D'abord, la politique étrangère de Donald Trump est purement réaliste. Il est intéressé non pas par des principes ou des valeurs, mais par les intérêts économiques des Etats-Unis. Donc, il ne veut pas la guerre parce qu'il sait qu'économiquement, elle ne représente jamais un bon choix. Pour autant, cela ne signifie pas qu'il est faible. Comment imposer ses vues et ses intérêts sans leur faire la guerre ? En exerçant une pression maximale, en imposant des sanctions, des droits de douane, des mesures de rétorsion, des contraintes toujours en deçà d'une opération militaire de grande envergure. La deuxième perception relève de la stratégie de la négociation. Depuis qu'il est au pouvoir, Donald Trump reproduit le même schéma de façon assez systématique. Il commence par une politique de rupture. Il remet en cause de façon extrêmement vigoureuse voire brutale des acquis qui ne lui conviennent pas. A cette stratégie de la tension, succède une phase de négociations. Donald Trump accepte tout de même un compromis qu'il négocie dans les meilleures conditions pour obtenir le deal le plus favorable possible. Le dossier le plus emblématique de cette stratégie est la Corée du Nord. On a pu croire à un certain moment qu'il y aurait une confrontation militaire avec Pyongyang et on s'est rendu compte que cela relevait de la stratégie pour amener l'adversaire à la table de négociations dans une situation où il serait obligé de concéder un maximum d'éléments. Cela fonctionne-t-il ? Si l'on analyse le dossier de la Corée du Nord, on ne peut pas considérer que c'est un immense succès. Cette diplomatie de la pression maximale n'a-t-elle pas des limites ? Le levier d'action des sanctions et des pressions est certainement moins puissant à l'encontre de la Corée du Nord qu'à l'égard du Mexique, de la Chine ou de l'Iran. Avec ces pays, l'interconnection des économies est telle que la pression est beaucoup plus porteuse. Avec, là aussi, ses limites. Les économies des Etats-Unis et de la Chine sont tellement interdépendantes qu'il est difficile de prendre des mesures qui ne joueraient que dans un sens. Toute sanction économico-commerciale est susceptible de produire son lot de mesures de rétorsion. C'est le principal élément de contradiction qui fait que la stratégie de Donald Trump peut fonctionner à court terme et produire ses effets politiques en interne comme il le recherche. A long terme, c'est intenable. Donald Trump a renoncé à procéder à des frappes sur l'Iran dont il jugeait le préjudice humain disproportionné par rapport à la destruction du drone américain abattu par Téhéran. Stratégie de la pression maximale ou indice qu'il est malgré tout disposé à aller jusqu'au conflit ? Des frappes, ce n'est pas la guerre. La tradition américaine, toutes administrations confondues, veut qu'une riposte réponde à toute attaque contre des militaires américains. Symboliquement, il est impossible pour Donald Trump de ne pas réagir. Ce serait une première pour un président américain. Mais l'ampleur de la riposte doit être soigneusement étudiée. On est dans la gestion de crise. Cela ne signifie pas que Donald Trump est prêt à faire la guerre à l'Iran. Voyons les choses de façon positive. Le président américain n'est pas complètement inconscient. Il est capable revenir sur une décision en raison d'éléments nouveaux, ce qui est plutôt rassurant. Dans une région comme celle du Moyen-Orient qui concentre autant de forces, des incidents risquent de se produire. En filigrane de la guerre entre l'Iran et l'Irak, un Mirage irakien avait tiré un missile en 1987 sur une frégate américaine, une cible " amie ", tuant 30 marins. Quelques mois plus tard, autre bavure. Un navire de croisière américain avait abattu par erreur un avion de ligne iranien en tuant tous ses passagers. On entre dans une phase semblable où certes, personne ne veut faire la guerre à personne, ni les Iraniens ni les Américains, mais où l'usage de la force est possible. On n'aura pas pour autant une escalade incontrôlée jusqu'à la guerre. Les deux exemples que je vous ai cités n'ont pas entraîné de conflit. Ce n'est d'ailleurs pas la seule chose à craindre. Une escalade limitée est suffisante pour faire flamber les prix du pétrole. Ce ne sera pas très bon pour l'économie. L'autre grand risque est diplomatique. A un moment donné, les Iraniens peuvent décider de renverser la table en se disant que dans ces conditions-là, ils ne respectent plus du tout l'accord sur le nucléaire et relancent leur programme d'enrichissement d'uranium. C'est un scénario que personne ne souhaite.