Attachement féroce l'an dernier et La Femme à part à présent : les deux livres par lesquels on vous découvre enfin en français sont des récits autobiographiques, qui réfèrent directement à une expérience de vie. Aux Etats-Unis, on rassemble vos écrits sous le genre personal narrative...
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Attachement féroce l'an dernier et La Femme à part à présent : les deux livres par lesquels on vous découvre enfin en français sont des récits autobiographiques, qui réfèrent directement à une expérience de vie. Aux Etats-Unis, on rassemble vos écrits sous le genre personal narrative... Absolument. Je me vois avant tout comme une mémorialiste. Tout ce que j'écris provient de mon vécu, toutes les pensées que je décris sont arrivées à partir d'expériences réelles et individuelles que j'ai pu faire. Je suis une écrivaine de non fiction précisément parce que je n'invente pas les choses ; la vie vécue me soulage de la nécessité d'imaginer. Il est parfaitement clair et compris pour le lecteur que je suis la narratrice de mes livres, et non pas une personne inventée. Je ne sais pas pourquoi je suis cette écrivaine-là. Tous les écrivains finissent par trouver leur forme. Et j'ai découvert à travers les années que celle-ci était la mienne. New York est un personnage central de La Femme à part. Une des vignettes se situe juste après le 11-Septembre. Vous écrivez que "ce que New York est en train de perdre, c'est la nostalgie". Que voulez-vous dire ? A un certain point, je pense que chacun a expérimenté une certaine romance avec New York, cette foi romantique que la ville était invulnérable, que rien ne pourrait jamais la changer ou la détruire. Après le 11-Septembre, nous avons perdu cette légèreté de vision. Quand vous êtes nostalgique, vous vous languissez romantiquement pour un passé qui, probablement, n'a jamais eu cours. Après le 11-Septembre, il n'y avait plus de possibilité ni d'espoir ni de regret. On assiste à une chose comparable chez les écrivains européens après la Seconde Guerre mondiale : c'est le moment où la littérature commence à produire des fictions dépourvues de nostalgie, une prose pure et froide, pensée par des écrivains qui se tiennent lucidement au bord de l'histoire et de l'abîme. Après le 11-Septembre, tout se passe comme si New York s'était alignée sur le reste du monde perpétuellement dans l'après-guerre pour observer cette pureté froide et silencieuse. Vous vous représentez continuellement marchant, dans vos livres. En quoi marcher est-il pour vous un matériau d'écriture ? Plus qu'un matériau, marcher dans la ville est devenu un véritable sujet pour moi. Ces marches, c'est une forme de littérature - la littérature urbaine - qui a une histoire. Reste que presque tous les auteurs qui ont marché dans la ville étaient des hommes : Hugo considérait qu'aucun autre sujet ne méritait son attention comme la foule. Et le personnage du flâneur a pris toute son ampleur chez Baudelaire, bien sûr : il était pour lui l'écrivain du futur. J'ai voulu être cette femme qui se joindrait à la compagnie (rires). Je me suis dit : " Me voilà, une femme d'âge moyen, divorcée et féministe, marchant dans les rues d'une ville incroyable. Et je vais tenter de mettre par écrit à quoi ça ressemble et l'effet que ça produit. " Quand êtes-vous devenue féministe ? Eh bien à l'époque - je parle de 1969 -, j'avais déjà un certain âge et je venais de divorcer de mon mari. J'étais très malheureuse, sans vraiment savoir pourquoi. C'est le moment où j'ai commencé à travailler pour le Village Voice, un titre de presse américain important de contre-culture ( NDLR : journal hebdomadaire de New York, fondé en 1955, notamment par Norman Mailer). Et le tout premier article que le Village Voice m'a commandé, c'était un article sur ces femmes libérationnistes qui commençaient à faire entendre leur voix, et pas mal de bruit à l'époque. Donc je suis partie à leur recherche en vue de les interviewer, et je peux vous dire que je les ai trouvées (rires). Toutes les féministes célèbres en Amérique se rassemblaient à New York à l'époque : Betty Friedan ( NDLR : fondatrice de laNational Organization for Women, qui joua un rôle primordial sur la scène politique et culturelle américaine durant les années 1960 et 1970), Gloria Steinem, Kate Millett, Susan Brownmiller, Shulamith Firestone... toutes celles qui sont devenues célèbres par la suite. Votre article The Next Great Moment in History Is Theirs ("Le prochain grand moment de l'histoire est le leur") a considérablement servi la cause en aidant à leur reconnaissance et à la prospection de nouveaux membres... Vous savez, ces femmes parlaient d'une seule voix. Et je les ai entendues. J'ai reconnu ma vie entière dans ce qu'elles disaient. En deux minutes, j'étais convertie (elle claque des doigts). Ce qu'on a appelé la deuxième vague du féminisme s'inscrivait dans la New Left, la nouvelle gauche, qui a essaimé dès 1968, partout dans le monde et aux Etats-Unis. Mais il se trouve que même au sein de cette New Left, les hommes étaient aussi sexistes, si pas plus, qu'ailleurs. Quand on voulait faire passer des revendications, ils nous disaient qu'on créait de la division au sein du mouvement, que notre temps n'était pas venu... Ce qu'ils nous disaient, c'est : " Sois gentille, va donc me chercher un café ! " Et : " Recule, ce sera pour plus tard, il y a des problématiques plus importantes et plus urgentes. " Ce que toutes les féministes de n'importe quelle époque finissent toujours un jour ou l'autre par entendre : ce n'est pas leur moment. Prenez les suffragettes. Elles étaient toutes membres des mouvements abolitionnistes pour libérer les esclaves. Et le droit de vote a fini par être accordé aux hommes noirs avant de l'être aux femmes. A un moment, elles ont eu la volonté de mener leur propre combat, de ne plus seulement jouer un rôle de soutien. Pour nous, c'était pareil : à force d'entendre que ce n'était pas notre moment, on a commencé à dire : " C'est fini ! C'est tout le monde en même temps, ou personne ! " Quelles étaient les revendications des New York Radical Feminists auxquelles vous vous êtes identifiée ? Le propos avec lequel je me suis sentie le plus en adhésion tenait dans le fait de réaliser que, en tant que femmes, nous avions été élevées pour ne pas prendre notre cerveau au sérieux. C'est une des choses que j'ai comprises soudainement, clairement et fortement. Et d'une certaine manière, cette prise de conscience a dominé ma vie pour les années à venir, et tout ce que j'ai pu écrire par la suite. Près de cinquante ans plus tard, comment voyez-vous l'évolution du mouvement ? L'évolution est vraiment lente. Il y a un demi-siècle, nous ouvrions nos bouches. Et cinquante ans plus tard, ce mouvement #MeToo nous montre combien les progrès que nous avons faits sont minimes. Ou pas suffisants. Je veux dire, nous avons évidemment fait des progrès, énormément. Il y a des milliers de femmes qui prennent aujourd'hui leur pensée au sérieux, qui mettent en avant d'autres centres de gravité que la maternité, par exemple. Nous avons acquis l'idée qu'une femme doit être indépendante financièrement. Que l'amour aujourd'hui est partagé dans des couples dont les deux individus travaillent : tout cela a été accompli, et je pense que ma génération y a contribué beaucoup, je m'en attribue une certaine part de mérite ( éclat de rires). Mais il reste tant à faire. #MeToo montre combien les femmes sont en colère et n'ont pas obtenu l'égalité complète. Des milliers et des milliers de femmes révèlent à quoi leur vie actuelle ressemble. Chaque jour, il y a plus de témoignages. Partout. A Hollywood, au gouvernement, dans le business, à la télévision, des femmes travaillant dans des usines, des restaurants ou des bureaux nous montrent la manière dont les relations entre hommes et femmes ne sont toujours pas humaines, ou décentes. Le changement est très dur à obtenir. Encore ralenti par les actuelles émanations de la Maison-Blanche ? Oui et non. Depuis l'élection de l'horrible Donald Trump, 22 000 femmes ont sollicité une formation pour prendre une charge publique. 22 000 ! C'est incroyable. Et je pense qu'aux prochaines élections de mi-mandat, nous avons une chance que beaucoup d'entre elles entrent au gouvernement. Et que nous pouvons en attendre du changement. Le fait est que l'arrivée au pouvoir de Donald Trump a énormément politisé. Des gens qui ne l'avaient jamais vraiment fait jusque-là se sont mis à penser au monde. Parmi eux, de toutes jeunes femmes, des mères... Toutes sortes de femmes qui ont ressenti non pas seulement le droit mais l'obligation de devenir des citoyennes actives. Si nous n'avions pas eu quelque chose d'aussi mauvais que cela - que Donald Trump, je veux dire -, ce ne serait peut-être pas arrivé. Mais le fait est que c'est arrivé. Est-ce que cela a un quelconque sens, pour vous, de parler d'" écriture féminine " ? Les femmes écrivent à partir de leur expérience, et leur expérience est différente de celle des hommes. Je veux dire, être un homme ou être une femme, c'est important. Ce n'est pas rien. Nous avons nos portions séparées d'expériences partagées. Cela étant dit, comme écrivain, tout le monde a la même responsabilité. Même si je peux comprendre que je suis en train de lire quelque chose que seule une femme peut avoir écrit, la chose importante, c'est : que fait-elle littérairement de cette expérience ? J'applique les mêmes standards aux hommes qu'aux femmes. Quand je lis quelqu'un comme Natalia Ginzburg, je ne me dis pas que je suis en train de lire une femme : je lis un grand écrivain. Etes-vous plus heureuse en lisant ou en écrivant ? C'est une excellente question (silence). Je suis plus heureuse en lisant. Lire me rend suprêmement heureuse. Mais vient toujours un moment où cette astreinte à écrire me revient. Quand j'écris, je me sens plus vivante qu'en faisant n'importe quoi d'autre. Heureuse, non. Mais vivante.