L'Allemagne vote et c'est encore Frau Merkel qui gagne. Chancelière depuis douze ans, elle se prépare à jouer les prolongations puisque, manifestement, les Allemands en veulent et en redemandent. A quoi bon changer une formule qui gagne ? L'Allemagne est une affaire qui roule. Une dégaine de rouleau compresseur, sur un air de " marche ou crève ".
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L'Allemagne vote et c'est encore Frau Merkel qui gagne. Chancelière depuis douze ans, elle se prépare à jouer les prolongations puisque, manifestement, les Allemands en veulent et en redemandent. A quoi bon changer une formule qui gagne ? L'Allemagne est une affaire qui roule. Une dégaine de rouleau compresseur, sur un air de " marche ou crève ". C'est aussi l'Europe qui s'apprête à en reprendre pour quatre ans. Elle n'a qu'à bien se tenir. D'ailleurs, elle sait déjà à quoi s'en tenir. Pas de rupture notable à attendre, la " ligne Merkel " est toute tracée. Pragmatisme incarné, fermeté et détermination au pouvoir : " Merkiavelli " va encore frapper. " Merkiavelli ", c'est le doux surnom qui lui a été attribué pour souligner l'affinité qu'il y aurait entre Merkel, la praticienne du pouvoir, et Machiavel, le théoricien florentin du pouvoir à la Renaissance, à qui on attribue d'avoir recommandé le cynisme et l'absence de scrupules en politique. Charmante connivence. Angela Merkel l'aurait un peu cherché. Sa gestion de la crise des réfugiés serait un modèle du genre : " Elle n'a pas seulement mis en jeu le modèle social de son propre pays, mais aussi la cohésion de l'Union européenne. Cela a été possible parce que la chancelière n'a rien ressenti de ce qui se vivait dans son propre pays ou dans les autres pays européens. " Dirk Rochtus a aussi des mots durs pour la dirigeante allemande. Professeur en politique internationale et en histoire allemande à la section anversoise de la KUL, cet ex-chef de cabinet adjoint du ministre Geert Bourgeois (N-VA) en charge de la politique extérieure flamande, consacre un nouvel ouvrage à l'Allemagne sous l'ère Merkel. L'héroïne de son dernier livre, écrit-il, a été " l'antipode moral de l'ancien chancelier Helmut Kohl (NDLR : à la tête de l'Allemagne de 1982 à 1998, décédé en juin dernier) qui, en patriote allemand et en grand Européen, négociait et savait gagner à ses projets les partenaires européens sans les brusquer ". Merkel confirmée au pouvoir, la cote déjà dégradée de l'Allemagne risque peu de remonter à l'applaudimètre européen. Sa réputation au sein d'une Union européenne qu'elle domine de la tête et des épaules, est faite. " Ce n'est pas le spectre du communisme qui rôde en Europe ", souligne Dirk Rochtus, " mais le vieux fantôme de la domination allemande ". Véhiculé par une charrette de lourds reproches. On en veut à l'Allemagne de se montrer insensible dans la vision des affaires européennes, d'avoir rayé le mot " solidarité " de son vocabulaire, de prétendre imposer ses recettes, convaincue que tout le monde s'en porterait mieux s'il consentait à s'aligner sur son modèle. Bref, l'Allemand surpuissant penserait d'abord et seulement allemand, là où ses partenaires moins bien lotis que lui raisonneraient aussi en Européens. Quoi qu'elle fasse ou qu'elle dise, l'Allemagne est abonnée aux mauvais rôles. Sous différents costumes. " Jadis, elle était perçue comme le "Zahlmeister", le trésorier qui tenait les comptes ou mettait l'argent sur la table. Aujourd'hui émerge l'image du "Zuchtmeister", du surveillant qui ne craint pas les méthodes dures pour veiller à l'ordre et la discipline. " Rançon d'un succès économique qui ne se dément pas. L'Allemagne, c'est en somme l'affreux de service, une gueule de grand méchant loup dans la bergerie européenne, prêt à terroriser voire à croquer tous ces pauvres agneaux trop espiègles et rebelles à son goût. C'est plus fort qu'eux, " les Allemands croient en une mission ", observe Dirk Rochtus, " mais ils nient la volonté de domination qu'on leur prête ". Difficile pourtant de nier cette évidence : l'Allemagne est le primus inter pares au sein de l'Union européenne, elle a la haute main sur les cordons de sa bourse, elle détient les principaux leviers de commande de sa machinerie institutionnelle. Rien ne peut se décider ni se faire sans son bon vouloir. Sans son diktat, précisent les méchantes langues. Notre spécialiste juge l'accusation injuste : " L'Allemagne est un géant économique, mais sa puissance politique est surestimée. Et elle n'est pas dictatoriale. " A choisir entre deux options, Dirk Rochtus tranche : " Nous avons davantage affaire à une Allemagne européenne qu'à une Europe allemande. " Rien de tout cela ne suscite, de prime abord, un élan de sympathie pour la cause allemande. C'est tellement vrai que, faute de pouvoir contester cette suprématie économique sur son propre terrain, certains ne résistent pas au malin plaisir d'appuyer là où ça fait mal. De remuer le couteau dans une plaie toujours ouverte. C'est que les Allemands ont des états d'âme. Une réelle fragilité, nourrie par un remords qui les poursuit depuis qu'ils se sont massivement damnés pour Adolf Hitler. Ce pacte jadis noué avec le diable leur est régulièrement brandi sous le nez, ainsi lorsque Grecs, Russes ou Polonais reviennent à la charge avec des dommages de guerre impayés, ou lorsque le turc Erdogan taxe les dirigeants allemands de comportement nazi. Le " boche " n'est jamais loin, et l'insulte est vite sur les lèvres. " Invoquer le passé nazi, c'est la façon la plus facile de blesser les Allemands et de critiquer la politique de Berlin en matière d'intégration européenne et d'eurozone ", explique Dirk Rochtus. Quand ce n'est pas Merkel dépeinte en Hitler, c'est la monnaie unique que des milieux eurosceptiques qualifient de " première Panzer Division du Quatrième Reich ". " Les Allemands ne méritent pas ce reproche ", insiste Dirk Rochtus. Car l'Allemagne a encore peur de son ombre, de celle jetée sur elle par le nazisme. Le traumatisme a quelque chose de salutaire. Il pousse les élites allemandes à haïr le terme " nationalisme ", invariablement assimilé " au chauvinisme, à l'égoïsme national et même au racisme. Les Allemands ont jeté l'enfant nationaliste, l'Etat-nation, avec le bain impérialiste des nazis. " Une raison parmi d'autres, poursuit notre interlocuteur, " de ne pas avoir peur de l'Allemagne. Sa démocratie est saine et forte ". Parce que vaccinée contre l'hitlérisme, elle serait à même de résister aux sirènes lugubres des extrêmes. L'extrême droite y reste insignifiante, et la droite populiste incarnée par Alternative für Deutschland monte certes en puissance, mais ni plus ni moins que dans bien d'autres Etats de la sphère européenne, et pour des raisons assez semblables. Duitsland. De Macht van Merkel, par Dirk Rochtus, éd. Vrijdag, 309 pages.