S'il n'est pas qualifié pour le second tour, Jean-Luc Mélenchon aura mené une belle campagne. Il s'est imposé comme la surprise de ce millésime présidentiel, après avoir distancé le socialiste Benoît Hamon, après avoir consolidé son électorat, après avoir réussi à se hisser dans le groupe de tête. Un moment même, il a pu espérer la victoire.
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S'il n'est pas qualifié pour le second tour, Jean-Luc Mélenchon aura mené une belle campagne. Il s'est imposé comme la surprise de ce millésime présidentiel, après avoir distancé le socialiste Benoît Hamon, après avoir consolidé son électorat, après avoir réussi à se hisser dans le groupe de tête. Un moment même, il a pu espérer la victoire. Le candidat de la France insoumise a beau avoir intimé le silence chaque fois que ses partisans clamaient " Mélenchon président ! " dans ses meetings - " Arrêtez de crier mon nom ! Vous n'êtes pas des dévots ! " répétait-il -, il a su conquérir une opinion en quête de repères. Hier, il était l'incarnation d'une gauche radicale archaïque, dépassée, plombée par son alliance avec le PC ; en quelques semaines, il est devenu un recours crédible aux yeux de millions de Français, écoeurés par les affaires et frustrés par les promesses non tenues du quinquennat de François Hollande. Cette fois, Jean-Luc Mélenchon a tenu la distance, supporté la pression. Cette année, il a su gérer l'adversité. Il ne s'est pas laissé déstabiliser comme en 2012 par les attaques de ses rivaux à quelques jours du premier tour : installé depuis trois semaines dans le quatuor de tête des enquêtes d'opinion, talonnant voire dépassant parfois François Fillon, le représentant de la France insoumise s'est maintenu parmi les candidats susceptibles d'être qualifiés pour le second tour. Jusqu'au bout, il s'est appliqué à rassurer, à la fois sur son programme et sur sa personnalité controversée. Interrogé par France 2 le 20 avril, il multiplie les paroles apaisantes, gaullien comme jamais. La semaine précédente, il avait répondu pied à pied aux critiques de ses adversaires, notamment à propos de sa volonté de voir la France adhérer à l'Alba, l'Alliance bolivarienne pour les Amériques. Non seulement il n'a pas cédé un pouce de terrain, mais encore n'a-t-il pas modifié son agenda du 21 avril, malgré l'attentat qui a coûté la vie à un policier le 20 avril. Quelques jours plus tôt, il s'est même offert le luxe d'afficher sa " totale solidarité " avec François Fillon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ses principaux adversaires, cités comme cibles potentielles après une attaque terroriste déjouée. A quelques jours du premier tour, quand la plupart de ses adversaires se contentent d'un agenda de meetings, Jean-Luc Mélenchon lance une radio à sa gloire, affrète une péniche en son honneur, rappelle que sept caravanes parcourent encore la France pour relayer ses idées, et lance le " Mélenphone ", opération destinée à contacter environ 20 000 personnes là où, sur la carte électorale, l'abstention est la plus forte : l'enjeu n'est plus de prendre à gauche et à droite, mais bien de mobiliser les indécis. Avec les autres, " vous allez cracher du sang " ; avec lui, " viennent les jours heureux et le goût du bonheur ". S'adapter au public ; s'adapter au média ; s'adapter aux circonstances : la vraie réussite de Mélenchon, ces derniers mois, c'est cette incroyable capacité à s'accorder aux aléas. Certes, il est un tribun hors pair, détaché de ses notes, qui arpente la scène en modulant sa voix et qui sait tenir un public en haleine. Les images du meeting de Marseille, le 9 avril, où il brandit un rameau d'olivier sur fond de foule massée sur le Vieux-Port, contrastent avec les prises de parole habituelles de ses adversaires. Mais ces meetings sont aussi la démonstration du culte organisé autour de sa seule personne, même s'il refuse d'entendre " les gens " crier son nom : cette campagne, il l'incarne, presque toujours seul orateur sur l'estrade ; ce succès, il le porte, quasiment seul clairement identifié au sein de son propre mouvement. " Vous n'êtes pas des dévots ! " Si, dans son public, beaucoup le sont. Beaucoup lui sont dévoués à corps perdu : une véritable communauté de fanatiques le soutient sur les réseaux sociaux. Le dessinateur Joann Sfar en a été la victime malgré lui, conspué sur le Net pour avoir émis des réserves à l'égard du candidat. La France insoumise, c'est Mélenchon, plus que son discours, plus que ses idées. Mettre un bulletin à son nom dans l'urne, c'est souvent voter pour l'homme, pas pour un choix de société. Il a été la surprise de la campagne - comme en 2012, mais de manière plus aboutie. Il a été la valeur montante des sondages - comme en 2012, mais de manière plus affermie. L'ancien sénateur socialiste a réussi cet exploit, pendant les deux mois précédant le scrutin, d'être le porte-voix d'une volonté de débarquer la classe politique - classe politique à laquelle il appartient lui-même depuis 1976. Héraut autoproclamé de ce qu'il a appelé le " dégagisme ", il a surfé sur cette vague avec une dextérité de professionnel, à peine touché par les critiques parfois outrancières de certains de ses rivaux. Le 12 avril, dans un entretien à La Voix du Nord, il compare " le système " à " la cour de Versailles qui s'amuse pendant que le peuple meurt de faim " : " La limite est atteinte, et j'en suis le symbole. " La Cour est plus vaste qu'il ne le croit. Le personnage a séduit au-delà de son électorat traditionnel par sa faconde, son érudition, son humanisme affiché. Il a fait fuir ceux que sa géopolitique péremptoire et ses promesses de grand soir ne font pas rêver. Par Elise Karlin.