Le contexte
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Le Maroc a-t-il refermé la "parenthèse du printemps arabe" à la faveur des élections législatives du 8 septembre? La victoire du Rassemblement national des indépendants (RNI), la seconde position du Parti authenticité et modernité (PAM), deux formations politiques proches du Palais, et la cuisante défaite des islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), qui détenait le plus de sièges à la chambre des représentants sortante, marquent un tournant. La contestation de 2011, animée principalement par le Mouvement du 20 février, avait obligé Mohammed VI à accepter une nouvelle Constitution et à concéder la direction du gouvernement aux islamistes. Le nouveau Premier ministre, Aziz Akhannouch, leader du RNI, présente un tout autre profil. "Il synthétise tout ce que souhaite le roi: l'ancrage dans le Maroc et dans la berbérité, la ruralité puisqu'il a longtemps été ministre de l'Agriculture, la modernité en tant qu'homme d'affaires doté d'une capacité à faire tourner l'économie et la loyauté à l'égard du Palais", analyse Pierre Vermeren, professeur d'histoire des sociétés arabo-berbères contemporaines à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. L'auteur de 100 questions sur le Maroc. Un royaume de paradoxes, (1) décrypte les conséquences de ces élections pour l'avenir immédiat du pays. Comment peut-on expliquer la sévère défaite des islamistes du Parti de la justice et du développement lors des élections du 8 septembre? Il y a deux manières de l'expliquer. Une, officielle et visible: le pouvoir marocain est parvenu à ses fins. En 2011, l'appareil d'Etat a dû faire monter au pouvoir le PJD, branche marocaine des Frères musulmans. Il n'avait pas le choix en raison du printemps arabe. Mais ce n'était qu'une étape pour l'affaiblir et le décrédibiliser. Il avait procédé exactement de la même façon avec l'Union socialiste des forces populaires (USFP) dix ans auparavant. Le PJD a été plus coriace que prévu. Il a fallu passer par un certain nombre d'actions, et notamment interdire à son leader charismatique, Abdel-Ilah Benkiran, Premier ministre lors du premier gouvernement dirigé par le PJD, de continuer à exercer le pouvoir. L'appareil d'Etat l'a écarté et a mis quelqu'un de falot à sa place. Autant son prédécesseur avait le "ministère de la parole", autant Saad Dine El-Otmani n'a rien dit, ne s'est jamais opposé au pouvoir, y compris dans les circonstances très particulières comme l'accord de normalisation des relations avec Israël en 2020. A partir du moment où ce parti à la tête du gouvernement n'avait aucun impact, même pas à travers la parole, il ne servait plus à rien. Et la crise sanitaire l'a en quelque sorte achevé. Une deuxième manière d'expliquer cette défaite consiste à considérer qu'il y a apparemment eu des achats de voix massifs. Une grande partie du peuple marocain, notamment dans les zones rurales, vit dans une extrême pauvreté liée à la crise économique et à l'arrêt du tourisme qui frappe le pays depuis deux ans. Le leader du Rassemblement national des indépendants (RNI), qui a remporté les élections, est très riche. Le parti a donc bénéficié de moyens financiers privés pour éventuellement acheter des voix. Et puis, quel a été le rôle de l'administration? On peut s'étonner du fait qu'il y avait une participation très faible à midi et une participation forte sept heures plus tard. Il n'est pas exclu que les résultats aient été, d'une certaine manière, arrangés. Il est quand même surprenant de voir un parti, le PJD, qui progresse lors des dernières élections et qui, subitement, s'effondre. L'islamisme marocain s'inscrit dans un phénomène social et politique de longue durée. Qu'il puisse quasi disparaître du jour au lendemain semble étrange. Cet épisode de la vie politique marocaine ne démontre-t-il pas à nouveau qu'il est difficile de gouverner hors de la ligne du Palais? En réalité, ce n'est pas possible. Le Palais fixe la ligne politique dans tous les domaines. Il établit des plans et des projets. Et il tient en plus les ministères régaliens: l'Armée, l'Intérieur, les Finances... Dans ces conditions, le pouvoir du gouvernement et du parlement est très faible. Que le gouvernement soit dirigé par un parti à sa botte n'expose- t-il pas davantage Mohammed VI en cas de crise? C'est un choix, apparemment assumé. Au Maroc, on observe depuis une vingtaine d'années la destruction ou l'affaiblissement de tous les corps intermédiaires. Le roi s'est accaparé la direction de l'islam. Le Conseil supérieur des oulémas (NDLR: institution créée en 1981 dans le but d'appuyer la politique religieuse musulmane), qui existe toujours, n'a plus aucune autonomie. Même chose du côté des médias: la presse d'opposition a pratiquement disparu. On n'entend plus parler des syndicats et, de manière générale, toute la gauche politique est extrêmement affaiblie. On a finalement une allégorie du "bon gouvernement" en islam. C'est un prince éclairé par des conseillers qui décide pour toute la société. Hassan II avait exhumé cette culture politique du consensus mais il n'avait pas véritablement pu la mettre en pratique parce qu'à l'époque de la guerre froide, les partis, les associations, les syndicats, héritages de la lutte pour l'indépendance, étaient encore puissants. Aujourd'hui, le Maroc renoue avec l'idéal du gouvernement du bon sultan, en l'occurrence le bon roi. Le consensus est très important en islam. La façon dont le Maroc contient l'islamisme peut-elle servir de modèle? L'institution monarchique au Maroc, la Commanderie des croyants, est une modalité de l'islam politique. L'islam politique marocain n'aime pas l'islam politique révolutionnaire. Pour avoir un élément de comparaison, le roi du Maroc a pour alter ego le sultan de l'Empire ottoman. Le sultan est la personnalisation de l'islam. C'est pour cela que la monarchie marocaine a toujours semblé à l'abri de l'islam politique contemporain. Tous les mouvements de celui-ci se sont développés au Maroc: les Frères musulmans, le salafisme, le wahhabisme, voire un peu de chiisme... Tous travaillent la société marocaine. Et le roi les considère comme parfaitement illégitimes. Il est obligé de composer avec eux quand ils sont forts et, ensuite, il essaie de les affaiblir. C'est ce à quoi on vient d'assister avec les Frères musulmans. Mais tout cela se déroule à l'intérieur de l'islam politique. C'est un modèle très particulier. Un Commandeur des croyants qui est à la fois le successeur et l'héritier biologique du prophète, cela n'existe nulle part ailleurs. Ce n'est donc reproductible ni en Europe ni dans les autres pays musulmans. L'étouffement de l'islam politique révolutionnaire ne risque-t-il pas d'ouvrir la voie à des formes plus violentes de contestation? C'est un risque. L'appareil d'Etat marocain s'est doté d'une police et de services de renseignement puissants, efficaces et loyaux à l'égard du pouvoir. Cela s'est fait par étapes: il y eut la guerre civile en Algérie dans les années 1990, les attentats du 11-Septembre, ceux de Casablanca en 2003, la série d'attaques terroristes en Espagne, en France et en Belgique avec des ressortissants marocains, les djihadistes qui sont partis en Syrie... Police et services de renseignement ont pour mission de surveiller et de traquer l'ensemble du champ islamiste et, donc, d'empêcher des attentats. La société marocaine est très surveillée sur les réseaux sociaux, dans la rue, les maisons, les administrations, les entreprises, les écoles, les universités... C'est une société de contrôle et de surveillance avec probablement plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires et de petits agents rétribués, que les Marocains appellent les "moqadems". Mais le Maroc ne vit pas sous cloche. Il y a beaucoup d'échanges avec la diaspora. C'est pour cela aussi que l'appareil d'Etat essaie de contrôler celle-ci en Belgique, aux Pays-Bas, en France, en Espagne, en Italie, par tous les moyens possibles.