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" Aucun message faisant la promotion d'une organisation, institution ou cause politique n'est autorisé durant le show." A priori, le règlement est clair. Sauf qu'en 65 ans d'existence, le concours Eurovision de la chanson y a déjà fait pas mal d'entorses. Comme lors de l'édition irlandaise de 1993, lorsque le Bosniaque Fazla interprète une chanson d'espoir en pleine guerre des Balkans. Ou, 23 ans plus tard, quand l' Arménienne Iveta agite le drapeau du Haut-Karabagh, sujet d'un conflit avec l' Azerbaïdjan, et que l'Ukrainienne Jamala dénonce en musique la déportation des Tatars de Crimée par Staline. Difficile de faire plus direct. Et l'édition 2021 ne va pas déroger à cette tradition tacite, le rôle d'artiste militant étant cette fois-ci endossé par une jeune femme pas encore trentenaire: Manizha Dalerovna Sangin. Féministe, alliée des minorités dont les réfugiés et la communauté LGBT, cette compositrice et interprète est née à Dushanbe, dans ce qui n'était pas encore le Tadjikistan, en 1991. Gamine, elle affronte huit jours de coma à la naissance et, deux ans plus tard, une guerre civile qui force sa famille musulmane à migrer vers la Russie orthodoxe. Où elle développe sa passion pour la musique. Au début des années 2010, Manizha se forge une certaine notoriété nationale grâce à ses vidéos qu'elle publie sur Instagram. Son mélange de soul, hip-hop, funk, folklores russe et tadjik fait mouche. Son style aussi. Manizha n'hésite pas à "porter" le monosourcil au- dessus d'yeux très expressifs, les vêtements traditionnels de son pays de naissance... et des messages forts. En 2019, la sortie de son EP Mama est couplée à celle de sa première application mobile, Silsila, dont le but est de faciliter les contacts entre les victimes de violences domestiques et les centres d'assistance. Soutien d'envergure à la communauté LGBT, la chanteuse est également ambassadrice au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Russie. Manizha explique avoir puisé la source de son militantisme dans les récits de traumatismes de patients qu'elles a rencontrés plus jeune via sa mère, psychothérapeute. Pour l'Eurovision, au Ahoyde Rotterdam, Manizha interprètera Russian Woman. Ce titre aux influences tadjikes moque les stéréotypes de la société russe à propos de la femme, censée avoir des enfants avant 30 ans et se maintenir constamment sous un certain poids. L' artiste dénonce le patriarcat et vante la force et le courage de la femme russe. De quoi faire grincer les dents de certains "garants" des valeurs traditionnelles du pays. Pour beaucoup, il est déjà inconcevable que la Russie soit représentée par une "Tadjike" à l'Eurovision, un concours qui pèse beaucoup chez le Grand Ours. Et quand il s'agit en plus "d'insulter et d'humilier grossièrement les femmes russes", d'inciter à la "haine envers les hommes" et de saper "les fondements de la famille traditionnelle", comme le prétend une association de femmes orthodoxes, c'est pire encore. De son côté, Vladimir Poutine a joué la carte du dédain, par l'entremise de son porte-parole Dmitry Peskov: "[L'Eurovision] est un show-business où des femmes barbues se produisent (NDLR: référence à Conchita Wurst, la drag queen autrichienne lauréate en 2014) et où il y a des chanteurs déguisés en poules. Nous ne considérons donc pas cela comme un problème ou un sujet qui retient notre attention." La semaine prochaine, au Ahoyde Rotterdam, Manizha interprètera Russian Woman. Quoi qu'il en soit.