En plein forum était apparu un vieillard blême et décharné. C'était un ancien centurion, connu pour son courage. On l'écouta raconter : sa maison brûlée par l'ennemi, sa récolte détruite, son bétail volé, son emprunt pour payer l'impôt, son incapacité de rembourser, sa réduction à l'état d'esclave, et les mauvais traitements d'un maître impitoyable. Outrée, la plèbe avait refusé d'aller au combat contre les Volsques. Mais elle avait finalement cédé devant la promesse d'un adoucissement de sa condition.

Un an plus tard, rien n'avait changé. Au contraire, les patriciens - classe supérieure qui tire les ficelles du pouvoir - redoublaient de vexations envers les plébéiens. D'où ce ras-le-bol unanime et cette sécession. Inquiétude des patriciens : comment défendre Rome sans soldats ? Ce serait courir à la ruine. Au bout de quelques mois, le sénat se décide à envoyer un négociateur, un certain Ménénius Agrippa. Celui-ci leur sert l'apologue des membres et de l'estomac : quand les membres du corps, furieux d'être les esclaves d'un estomac qui se la coule douce, ont refusé tout travail, c'est le corps entier qui a périclité. L'accord qui s'ensuit crée les tribuns, magistrats dotés de pouvoirs importants, dont le célèbre droit de veto, pour la défense de la plèbe.

Premières grèves et manifestations de l'Histoire ? C'est possible, mais non certain. Ce qui est sûr, par contre, c'est que l'épisode contient déjà les principaux ingrédients de la spécialité.

En arrière-fond se distingue le contexte d'une inégalité produite par des conditions de naissance et non de mérite personnel. Même subie passivement de longue date, pareille disparité finit par être ressentie comme intenable. Le plébéien romain est la métaphore des "déclassés" en tous genres, individus, groupes, catégories, peuples, pays, quel que soit le critère de leur disgrâce. Sur fond d'iniquité, la propension des dominants à pousser toujours un peu plus le bouchon amène tôt ou tard le second ingrédient : l'indignation.

En 2010, le libelle de Stéphane Hessel, Indignez-vous, a redonné au terme sa pleine signification : s'indigner, c'est "regarder comme indigne". Souvent l'élément déclencheur est un élément ou un fait qu'on qualifierait à tort d'anecdotique. L'irruption d'un ancien héros militaire tombé dans une déchéance imméritée, par exemple, montre concrètement jusqu'où peut aller l'injustice.

La première réaction de la plèbe avait tourné court à cause des promesses. Non tenues. Ancêtres, elles aussi, de toutes les promesses politiques non honorées, qui transforment l'indignation en exaspération. La douleur provoquée par l'injustice s'exacerbe. Il devient vital de le dire, de le hurler. Il faut le manifester. Dans "manifester", il y a manus, en latin "la main". Est manifeste ce que la main rencontre et peut saisir. La victime - ou le témoin - d'une injustice veut la rendre manifeste aux yeux du plus grand nombre, la mettre à portée de main.

Tous les moyens de manifester ne se valent pas. La plèbe romaine se met volontairement à l'écart : son arme est de ne plus prendre les armes. Une non-violence malgré tout violente, puisque son abstention menace la sécurité de Rome. Cette violence au second degré, appelons-la plutôt pression. Sans pression, impossible d'imaginer que la dénonciation de l'injustice aboutira à un retour vers plus de justice. Voilà encore une composante intéressante de cet épisode : une méthode à laquelle la (non)-violence donne une légitimité. Comment une violence injuste remédierait-elle à l'injustice ?

Enfin, sur le mont Sacré, après négociations, un résultat concret a été obtenu : les tribuns défendront désormais la plèbe contre les abus des patriciens. On en revient à une situation viable pour tous, sans être idéale pour personne. Le dernier ingrédient d'une manifestation n'est autre que le résultat. Fruit presque toujours d'un compromis. L'exigence du tout ou rien, l'intransigeance aveugle, le rejet de toute négociation sont-elles justice ? Ou, par rapport à des attentes collectives, une autre forme d'injustice ?

[1] P. Guiraud-G. Lacour-Gayet, Histoire romaine depuis la fondation de Rome jusqu'à l'invasion des barbares, Paris, Félix Alcan éditeur, 1885, p. 40-42.

En plein forum était apparu un vieillard blême et décharné. C'était un ancien centurion, connu pour son courage. On l'écouta raconter : sa maison brûlée par l'ennemi, sa récolte détruite, son bétail volé, son emprunt pour payer l'impôt, son incapacité de rembourser, sa réduction à l'état d'esclave, et les mauvais traitements d'un maître impitoyable. Outrée, la plèbe avait refusé d'aller au combat contre les Volsques. Mais elle avait finalement cédé devant la promesse d'un adoucissement de sa condition.Un an plus tard, rien n'avait changé. Au contraire, les patriciens - classe supérieure qui tire les ficelles du pouvoir - redoublaient de vexations envers les plébéiens. D'où ce ras-le-bol unanime et cette sécession. Inquiétude des patriciens : comment défendre Rome sans soldats ? Ce serait courir à la ruine. Au bout de quelques mois, le sénat se décide à envoyer un négociateur, un certain Ménénius Agrippa. Celui-ci leur sert l'apologue des membres et de l'estomac : quand les membres du corps, furieux d'être les esclaves d'un estomac qui se la coule douce, ont refusé tout travail, c'est le corps entier qui a périclité. L'accord qui s'ensuit crée les tribuns, magistrats dotés de pouvoirs importants, dont le célèbre droit de veto, pour la défense de la plèbe.Premières grèves et manifestations de l'Histoire ? C'est possible, mais non certain. Ce qui est sûr, par contre, c'est que l'épisode contient déjà les principaux ingrédients de la spécialité.En arrière-fond se distingue le contexte d'une inégalité produite par des conditions de naissance et non de mérite personnel. Même subie passivement de longue date, pareille disparité finit par être ressentie comme intenable. Le plébéien romain est la métaphore des "déclassés" en tous genres, individus, groupes, catégories, peuples, pays, quel que soit le critère de leur disgrâce. Sur fond d'iniquité, la propension des dominants à pousser toujours un peu plus le bouchon amène tôt ou tard le second ingrédient : l'indignation.En 2010, le libelle de Stéphane Hessel, Indignez-vous, a redonné au terme sa pleine signification : s'indigner, c'est "regarder comme indigne". Souvent l'élément déclencheur est un élément ou un fait qu'on qualifierait à tort d'anecdotique. L'irruption d'un ancien héros militaire tombé dans une déchéance imméritée, par exemple, montre concrètement jusqu'où peut aller l'injustice.La première réaction de la plèbe avait tourné court à cause des promesses. Non tenues. Ancêtres, elles aussi, de toutes les promesses politiques non honorées, qui transforment l'indignation en exaspération. La douleur provoquée par l'injustice s'exacerbe. Il devient vital de le dire, de le hurler. Il faut le manifester. Dans "manifester", il y a manus, en latin "la main". Est manifeste ce que la main rencontre et peut saisir. La victime - ou le témoin - d'une injustice veut la rendre manifeste aux yeux du plus grand nombre, la mettre à portée de main.Tous les moyens de manifester ne se valent pas. La plèbe romaine se met volontairement à l'écart : son arme est de ne plus prendre les armes. Une non-violence malgré tout violente, puisque son abstention menace la sécurité de Rome. Cette violence au second degré, appelons-la plutôt pression. Sans pression, impossible d'imaginer que la dénonciation de l'injustice aboutira à un retour vers plus de justice. Voilà encore une composante intéressante de cet épisode : une méthode à laquelle la (non)-violence donne une légitimité. Comment une violence injuste remédierait-elle à l'injustice ?Enfin, sur le mont Sacré, après négociations, un résultat concret a été obtenu : les tribuns défendront désormais la plèbe contre les abus des patriciens. On en revient à une situation viable pour tous, sans être idéale pour personne. Le dernier ingrédient d'une manifestation n'est autre que le résultat. Fruit presque toujours d'un compromis. L'exigence du tout ou rien, l'intransigeance aveugle, le rejet de toute négociation sont-elles justice ? Ou, par rapport à des attentes collectives, une autre forme d'injustice ?[1] P. Guiraud-G. Lacour-Gayet, Histoire romaine depuis la fondation de Rome jusqu'à l'invasion des barbares, Paris, Félix Alcan éditeur, 1885, p. 40-42.