LES CALIFES LÉGITIMES

Si les quatre premiers successeurs de Mahomet sont qualifiés de " califes légitimes " par les musulmans, ce n'est pas pour autant que les premières successions se déroulèrent sans hésitations ni heurts. Omar ibn al-Khattâb fut en fait le seul à assurer une succession Abou Bakr sans difficulté. Omar lui-même et les califes suivants Othmân ibn Affân et Ali ibn Abi Talib connurent tous trois une mort violente.
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Si les quatre premiers successeurs de Mahomet sont qualifiés de " califes légitimes " par les musulmans, ce n'est pas pour autant que les premières successions se déroulèrent sans hésitations ni heurts. Omar ibn al-Khattâb fut en fait le seul à assurer une succession Abou Bakr sans difficulté. Omar lui-même et les califes suivants Othmân ibn Affân et Ali ibn Abi Talib connurent tous trois une mort violente.Face à une forte personnalité comme celle du calife Omar, les mécontents ne s'exprimaient que très rarement à voix haute. Or, c'est précisément au faîte de sa puissance que le deuxième calife fut poignardé à mort par un esclave chrétien au service du gouverneur d'une province du sud de l'Irak, apparemment par vengeance personnelle.Quant à la fin d'Othmân, le successeur d'Omar, les historiens sont plus perplexes. Malgré des débuts très prometteurs, il semblerait que, vers la fin de son règne, le troisième calife ait quelque peu laissé aller les événements. On lui reprochait surtout à cette époque son népotisme. Les habitants de Médine finirent par s'insurger contre le calife avec le soutien de plusieurs garnisons venues d'Egypte. Othmân se retrouva assiégé dans sa résidence. Une retraite honorable lui fut proposée contre son abdication mais il refusa. Menée par un des fils du premier calife, une bande d'assaillants se rua alors à l'intérieur de la maison pour lui ôter la vie. Selon la tradition, le sang d'Othmân se serait répandu sur une copie du Coran qu'il était en train de lire.Après l'assassinat d'Othmân, le principal candidat à sa succession était Ali, cousin et gendre du Prophète. Plusieurs factions au sein de l'islam ne reconnaissaient pas la légitimité d'Ali et se lancèrent dans une guerre civile. Ali vainquit un premier groupe d'opposants mais dut ensuite affronter le belliqueux gouverneur de Damas, Mu'awiya, de la famille d'Othmân. Leurs deux armées se rencontrèrent sur les rives de l'Euphrate. Les accrochages se succédèrent pendant plusieurs jours avant de réunir des émissaires des deux camps en vue d'une conciliation. Ali n'y était pas réfractaire mais une partie de ses adeptes s'opposaient à ce qu'il cède une once de son pouvoir divin. C'est la raison de son assassinat, quelques temps plus tard, non loin de son quartier général.La mort d'Ali provoqua le premier grand schisme au sein de l'islam. Le " parti d'Ali ", ou shi'at 'Ali, fonda sa propre tradition : le chiisme. Depuis, la fracture entre sunnites et chiites ne s'est jamais résorbée et, aujourd'hui encore, les deux courants s'affrontent régulièrement.Comparée à la mort du dernier calife légitime, celle d'Al-Musta'sim de la dynastie des Abbassides, le dernier calife de Bagdad, fut bien plus atroce. Dans la première moitié du XIIIe siècle, les Mongols de Gengis Khan et ses héritiers avaient conquis la majeure partie de l'Asie. Le 10 février 1258, les guerriers de Houlagou Khan, le souverain mongol de l'Iran, s'empara de Bagdad qui était, à l'époque, une des plus grandes et somptueuses cités du monde. Les conquérants furent impitoyables. Dix jours durant, la ville fut complètement pillée et ravagée. Après qu'Al-Musta'sim lui eut livré tous ses trésors, Houlagou le fit rouler dans un tapis et piétiner à mort par ses chevaux.Dans les années qui précédèrent la Première croisade (1096-1099), une confrérie entra en dissidence au sein de la communauté chiite et se fit une spécialité de trucider ses adversaires, musulmans et chrétiens confondus. Si l'origine du nom arabe de cette secte - les haschischin - demeure incertaine, il paraît peu vraisemblable qu'il ait eu un quelconque rapport avec le stupéfiant appelé " haschich ". Par contre, le mot " assassin " qui en est dérivé renvoie effectivement aux activités meurtrières de ces tristement illustres Assassins.La première victime des Assassins fut Nizam al-Mulk, l'auteur d'un célèbre traité sur l'art de gouverner. Al-Mulk joua un rôle déterminant en politique en tant que vizir (Premier ministre) de deux sultans consécutifs de la dynastie des Seldjoukides, qui régnait sur l'Asie Mineure : Alp Arslan et Malik Shah Ier. Son meurtre fut organisé en 1092 par Hassan ibn al-Sabbah, le fondateur de l'ordre des Assassins. Déguisé en derviche, un adepte d'une secte mystique, le meurtrier parvint à approcher et poignarder sa victime sans que les serviteurs qui transportaient le vizir en litière n'eurent le temps de s'interposer.Soixante ans après Nizam al-Mulk, les Assassins s'en prirent pour la première fois à un chrétien. Raymond II, le comte de Tripoli, un comté situé au nord du Liban actuel. Raymond vivait en désaccord avec son épouse Hodierne, soeur de la reine Mélisende de Jérusalem, qui se rendit en personne à Tripoli pour tenter de mettre un terme à leur conflit matrimonial. Elle y parvint mais estima qu'une pause temporaire serait profitable pour le couple et ramena sa soeur à Jérusalem pour l'inciter à méditer sur son sort. Raymond escorta donc Hodierne à quelques kilomètres de Tripoli et fut tué sur le chemin du retour par des Assassins qui lui avaient tendu une embuscade. Les Assassins semblent avoir pris Raymond pour cible pour avoir autorisé l'ordre des Hospitaliers à bâtir des forteresses sur le territoire du comté.Par chance pour les croisés, le vaillant Conrad, marquis de Montferrat au nord de l'Italie, débarqua à la même époque avec un groupe de chevaliers dans la ville sud-libanaise de Tyr. Conrad plut aux chrétiens qui lui offrirent la main de la princesse Isabelle, l'héritière du royaume de Jérusalem. Devenu prince consort, Conrad n'eut guère l'occasion de satisfaire les grands espoirs placés en lui. Ayant inconsidérément fait jeter à la mer un équipage d'Assassins impliqués dans d'odieuses pratiques de contrebande, ceux-ci exigèrent réparation mais Conrad ne voulut rien entendre. Les représailles furent cinglantes. Le 28 avril 1192, alors qu'il rentrait d'un banquet de chez l'évêque de Tyr par quelques ruelles obscures, Conrad fut soudain abordé par deux inconnus qui lui remirent une lettre de requête. Tandis qu'il en prenait connaissance, il fut frappé de trois coups de poignard et périt sur le champ. Les gardes de Conrad, après avoir abattu l'un des attaquants, forcèrent le second à admettre que Les Assassins avaient commandité ce meurtre.Les Hachémites, prestigieux descendants du clan arabe dont les racines remontent à la lignée du Prophète, avaient à l'aube du XXe siècle toute raison de croire en un avenir prospère. En juin 1916, c'est confiants qu'ils initient la grande révolte arabe (ou al-thawra), afin de libérer le peuple arabe du joug des Ottomans (Turcs). Leur entreprise est soutenue par les Britanniques, alors maîtres de l'Egypte. Le plan des Hachémites semble infaillible : Hussein, le patriarche du clan, règnera depuis La Mecque, ses fils, Fayçal depuis Damas, et Abdallah depuis Bagdad. A leur insu, leurs alliés Britanniques avaient pourtant en aparté d'autres interlocuteurs. En conséquence, les wahhabites d'Abdelaziz ibn Saoud forcent Hussein et son fils aîné Ali à se retirer de la péninsule Arabique tandis que Fayçal est éjecté de Damas par les Français.A la fin des années 1950, le monde arabe était en pleine ébullition. D'un côté, les Arabes venaient de perdre deux guerres contre Israël. De l'autre, un groupe de jeunes officiers prenaient le pouvoir en 1952 au Caire. Le nouvel homme fort en Egypte, Gamal Abdel Nasser, figure de proue du nationalisme arabe, juge les temps propices à la concrétisation de ses visées ambitieuses. Le 1er mars 1958, l'Egypte et la Syrie se fédèrent et fondent la République arabe unie (RAU), cette fusion annonçant l'avènement d'un premier Printemps arabe.A priori, l'Irak et la Jordanie sont censés intégrer la RAU au plus tôt, les monarchies obsolètes n'ayant de fait plus leur place dans le monde arabe. A cette fin, un double coup d'Etat est simultanément planifié à Amman et Bagdad pour le 14 juillet 1958. Hésitants, les putschistes jordaniens décident au dernier moment de repousser leur opération au 17 juillet. Finalement, il ne se passera rien à Amman.A Bagdad, la fronde de jeunes officiers dirigée par Kassem et Aref était nettement mieux préparée. Aux premières heures du 14 juillet, des unités d'élite encerclent le palais royal et le siège de la radio. Les soldats chargés de prendre la résidence du Premier ministre Nouri Saïd ayant pris du retard, ce dernier parvient à fuir en pyjama et trouve refuge chez un ami médecin. A l'intérieur et autour du palais royal, les troupes loyalistes sont dans un premier temps assez nombreuses pour enrayer l'action des révolutionnaires, mais l'ordre de passer à l'attaque se fait attendre. Il devient bientôt clair que rien ni personne ne sera plus en mesure d'empêcher le putsch.Le roi Fayçal II, le petit-fils de Fayçal Ier, ne songe plus à se maintenir au pouvoir. En désespoir de cause, il cherche à obtenir un sauf-conduit pour s'établir à l'étranger avec le reste de la famille royale. Il a probablement en tête l'exemple du roi Farouk d'Egypte qui, contraint d'abdiquer en 1952, avait pu s'exiler et profiter d'une retraite dorée à la Côte d'Azur. Mais les chefs de la révolution irakienne sont décidés à se montrer impitoyables. Fayçal II, son oncle Abdelilah, qui avait été régent du royaume durant une longue période, et le Premier ministre Nouri Saïd sont voués à la mort.Vers huit heures, le roi et sa famille tentent leur chance. Ils sortent du palais et traversent le parc en direction de la sortie les mains en l'air, en brandissant un drapeau blanc en signe de reddition. Des officiers rebelles s'avancent vers les marcheurs. L'un d'eux se poste derrière les membres de la famille royale et les liquide à coups de mitraillette. Le roi, sa femme, son oncle et une princesse meurent sur le coup. Les corps sont empaquetés à bord d'une jeep mais celle-ci ne traversera jamais la foule survoltée qui s'est entre-temps amassée à la sortie. Les dépouilles du roi et de l'ancien régent sont sauvagement lynchées et pendues au balcon d'un hôtel. Dans la soirée, leurs restes atrocement mutilés seront brûlés et les cendres jetées dans le Tigre.Toujours caché chez son ami, le Premier ministre espère quitter la ville par la porte de l'ouest, vers l'Iran où il compte s'abriter. Déguisé en femme, Nouri Saïd tente de traverser le Tigre mais, dans sa hâte, il laisse entrevoir les vêtements d'homme qu'il porte sous son vêtement féminin. Bientôt identifié, il connaîtra le même horrible sort que le monarque assassiné la veille. Ainsi s'achève l'un des plus sanglants renversements qui ont marqué le siècle passé.Au début des années 1930, la lutte s'engage pour le contrôle de la péninsule Arabique. Les Hachémites sont expulsés et le 18 septembre 1932, le chef des wahhabites Abdelaziz ibn Saoud se fait proclamer roi de l'Arabie saoudite, l'unique royaume du monde baptisé d'après le nom son fondateur. Depuis son décès, en 1953, Ibn Saoud a été successivement remplacé par six de ses quarante-cinq fils : Saoud, Fayçal, Khaled, Fahd, Abdallah et Salmane.La quête d'un équilibre entre son alliance avec l'Occident, Etats-Unis en tête, et les contraintes très strictes d'un mode de vie cadré par la loi religieuse est loin d'avoir toujours été une évidence pour le royaume. Celui qui s'en est clairement le mieux départi est le roi Fayçal, qui contraignit en 1964 son demi-frère Saoud à abdiquer. Fayçal ne parviendra cependant pas à empêcher les conflits qui larvent le royaume d'éclater sous son règne.Le lancement de la télévision saoudienne est notamment la cause d'un grand tumulte. Pour une grande partie des Saoudiens, toute représentation du corps humain est immorale. Le roi Fayçal, sans adhérer à cette vague d'iconoclasme dépassé, se garde d'intervenir. En 1966, des manifestants déchaînés envahissent le siège de la télévision pour saccager l'immeuble, mais la police et l'armée les refoulent violemment en un rien de temps.Cette répression musclée fait des victimes, et notamment Khaled ben Moussaid, prince et neveu du roi. Khaled dont le frère cadet, le prince Fayçal, poursuit des études peu fructueuses aux Etats-Unis. En 1969, ce dernier est condamné en Californie à une courte peine de prison. Pour des raisons inconnues, il effectuera ensuite un long séjour en Allemagne de l'Est où il nouera une relation avec une Allemande.Dans les années 1970, Fayçal ben Moussaid rentre au bercail et mène une existence obscure. Le 25 mars 1975, le prince décide de régler le compte du roi Fayçal. En tant que neveu du souverain, il se glisse sans difficulté au sein d'une délégation koweïtienne qui attendait une entrevue avec le roi. Quand le souverain se penche pour saluer le prince, celui-ci fait surgir une arme et tire trois coups de feu, l'atteignant deux fois à la tête.Le roi Fayçal succomba rapidement à ses blessures et le régicide fut jugé à peine trois mois plus tard. Le 18 juin tomba le verdict, sans surprise, et la sentence, conformément à la coutume saoudienne, fut exécutée le jour même. Le prince Fayçal fut publiquement décapité d'un coup de sabre sur une place de Riyad.Le véritable mobile du meurtrier est une énigme. Fayçal a-t-il voulu venger l'éviction de son oncle le roi Saoud ou bien la mort de son aîné Khaled ? Etait-il furieux parce que sa rente princière lui paraissait insuffisante ou parce que ses frasques lui avaient valu une interdiction de quitter le territoire saoudien ? La question reste entière.Quatre ans après le meurtre du roi Fayçal, sous le règne de son frère Khaled, l'Arabie saoudite vacillera à nouveau sur ses fondations. Le 20 novembre 1979, ou premier jour de l'an 1400 du calendrier islamique, plusieurs centaines de fondamentalistes islamistes lourdement armés prennent la Grande Mosquée de La Mecque, alors occupée par près d'un demi-million de fidèles. Les assaillants se disent adeptes d'un descendant d'une illustre famille, en qui ils voient le nouveau Mahdi, grand réformateur de l'islam d'inspiration divine. Retenant quelques centaines d'otages, les ravisseurs exigent le retrait de la Maison des Saoud. Après mûre réflexion, et sous la caution des plus hautes instances religieuses, les princes dirigeants décident de reprendre la mosquée par la force. Le commandement de l'assaut est confié à deux frères du roi, Sultan, le ministre de la Défense, et Nayef, celui de l'Intérieur.Il faudra deux semaines entières pour venir à bout de toute résistance. Officiellement, la libération de la mosquée fit quelque 250 morts et plusieurs centaines de blessés, bien que le bilan réel fut vraisemblablement bien plus élevé.68 djihadistes furent capturés en vie par les forces saoudiennes. Tous furent condamnés à mort et décapités dès le début de 1980.