Le 1er octobre 2020, le président ivoirien, Alassane Ouattara, annoncait une forte hausse du prix du cacao payé aux planteurs en Côte d'Ivoire, atteignant 1,53€ par kilo de cacao pour la récolte 2020-2021, une hausse de 21% par rapport à la saison précédente. Cette décision fut prise par la Côte d'Ivoire, qui produit plus de 40 % du cacao mondial, une semaine après une annonce similaire faite par le Ghana voisin, qui en produit environ 20 %.

Mais force est de constater que la stratégie des deux pays de faire monter les prix du cacao n'a pas donné les résultats escomptés. La demande de cacao ivoirien et ghanéen s'est effondrée, les multinationales ont cessé d'acheter des fèves de cacao, ce qui a empêché les producteurs d'écouler leurs récoltes et dans le port d'Abidjan, les conteneurs de cacao étaient pleins à craquer. En avril dernier, six mois après l'annonce des deux géants du cacao, la hausse de prix annoncée par ces pays d'Afrique de l'ouest a été tout bonnement annulée.

La rixe entre les multinationales et les autorités ouest-africaines au cours des derniers mois a eu des conséquences néfastes sur une grande partie des quelque 1,2 million de producteurs de cacao ivoiriens, dont la moitié vivait déjà avec moins de 1,90 dollar par jour.

L'impossibilité d'écouler les fèves de cacao a entraîné une aggravation de la malnutrition chez les ménages qui dépendent du secteur pour vivre, et même une augmentation de maladies courantes qui pourraient être évitées ou traitées en temps normal grâce à un accès rapide à des médicaments, avec des conséquences souvent fatales. De nombreux enfants n'ont pas non plus pu aller à l'école, car les recettes du cacao servent aussi à payer leurs frais de scolarité.

Le cacao sous tension

Pourtant, l'avenir semblait sourire aux producteurs de cacao ces dernières années. En 2018, l'ensemble du secteur belge du cacao avait annoncé qu'il oeuvrerait en faveur d'un secteur durable, garantissant au moins un revenu de subsistance pour tous les producteurs d'ici 2030. L'initiative, baptisée "Beyond Chocolate", avait été imaginée par Alexander De Croo, alors ministre de la coopération au développement, et avait été signée par les principaux négociants en cacao, les multinationales et même nos supermarchés.

En 2019, les gouvernements ivoirien et ghanéen avaient annoncé à leur tour une prime de 400 dollars par tonne négociée avec les multinationales du cacao et du chocolat pour améliorer les revenus des planteurs, une prime qui correspond au fameux "différentiel de revenu décent", vantée par les deux pays producteurs comme une avancée majeure pour les planteurs mais vue d'un mauvais oeil par leurs détracteurs qui voyaient les deux pays comme un "cartel du cacao" ou un nouveau "Choco-pec".

La Côte d'Ivoire et le Ghana représentent ensemble 60 % de la production mondiale de cacao et, par conséquent, même les plus grandes multinationales étaient bien obligées d'en tenir compte. Elles ont fini par concéder à contre coeur une hausse des prix, supposée prendre effet à partir de la récolte de 2020-21.

Blâmer la COVID ?

Finalement, l'augmentation des prix n'a pas eu l'effet escompté. La demande de cacao s'est effondrée. L'explication officielle que l'on a pu lire partout était que les mesures de confinement avaient fait chuter la demande de chocolat. Sauf qu'à y regarder de plus près, le dernier rapport mensuel de l'ICCO (l'Organisation internationale du cacao) indique que la baisse de la demande de cacao est particulièrement importante au Ghana et en Côte d'Ivoire. Il ne s'agit pas là d'une coïncidence.

Ainsi, au début du mois d'avril 2021, les producteurs de cacao ont appris que l'augmentation des prix serait réduite de 1,53 € à 1,14 € par kg de cacao. Une victoire pour les multinationales qui continuent donc de payer le différentiel de revenu décent, sauf que ce montant est devenu anecdotique par rapport au rabais sur le prix de base du cacao ghanéen et ivoirien qu'elles sont parvenues à obtenir. Les planteurs, eux, poussent tout de même un soupir de soulagement car ils peuvent enfin écouleur leur stock, même s'ils ont été une fois de plus les victimes collatérales du bras de fer engagé avec l'industrie du chocolat.

Comment interpréter ce bras de fer au regard de la promesse qui avait été faite de rendre le chocolat belge durable en 2030? En dépit de la situation dramatique des cacaoculteurs (pauvreté, déforestation, travail des enfants), il sembe que pour une grande partie du secteur, la durabilité reste un "nice to have". Le modèle économique repose toujours sur le fait d'acheter des matières premières au prix le plus bas possible. Depuis des décennies, l'industrie s'est appuyée sur les cacaoculteurs pauvres de Côte d'Ivoire et du Ghana qui sont prêts à tout pour faire vivre leurs familles.

Une durabilité malléable à souhait

Lorsque les intérêts commerciaux souffrent, les objectifs de durabilité sont revus à la baisse. La promesse d'un salaire décent devient soudainement moins importante dès qu'elle représente un coût pour les entreprises.

Mais il y a de l'espoir. En 2020, le Commissaire européen Didier Reynders annonçait l'arrivée d'une législation européenne visant l'encadrement des chaines d'approvisionnement, notamment en matière de respect des droits humains. C'est une bonne nouvelle car la protection des droits humains doit être une priorité absolue des entreprises. De plus en plus d'entre elles l'ont d'ailleurs compris. Selon Oxfam, la Commission doit faire preuve d'encore plus d'ambition en créant des conditions de concurrence équitables et en n'autorisant aucune entreprise à échapper aux règles du jeu.

Bart Van Besien, chargé de plaidoyer et expert cacao chez Oxfam Belgique

Le 1er octobre 2020, le président ivoirien, Alassane Ouattara, annoncait une forte hausse du prix du cacao payé aux planteurs en Côte d'Ivoire, atteignant 1,53€ par kilo de cacao pour la récolte 2020-2021, une hausse de 21% par rapport à la saison précédente. Cette décision fut prise par la Côte d'Ivoire, qui produit plus de 40 % du cacao mondial, une semaine après une annonce similaire faite par le Ghana voisin, qui en produit environ 20 %. Mais force est de constater que la stratégie des deux pays de faire monter les prix du cacao n'a pas donné les résultats escomptés. La demande de cacao ivoirien et ghanéen s'est effondrée, les multinationales ont cessé d'acheter des fèves de cacao, ce qui a empêché les producteurs d'écouler leurs récoltes et dans le port d'Abidjan, les conteneurs de cacao étaient pleins à craquer. En avril dernier, six mois après l'annonce des deux géants du cacao, la hausse de prix annoncée par ces pays d'Afrique de l'ouest a été tout bonnement annulée.La rixe entre les multinationales et les autorités ouest-africaines au cours des derniers mois a eu des conséquences néfastes sur une grande partie des quelque 1,2 million de producteurs de cacao ivoiriens, dont la moitié vivait déjà avec moins de 1,90 dollar par jour.L'impossibilité d'écouler les fèves de cacao a entraîné une aggravation de la malnutrition chez les ménages qui dépendent du secteur pour vivre, et même une augmentation de maladies courantes qui pourraient être évitées ou traitées en temps normal grâce à un accès rapide à des médicaments, avec des conséquences souvent fatales. De nombreux enfants n'ont pas non plus pu aller à l'école, car les recettes du cacao servent aussi à payer leurs frais de scolarité.Le cacao sous tensionPourtant, l'avenir semblait sourire aux producteurs de cacao ces dernières années. En 2018, l'ensemble du secteur belge du cacao avait annoncé qu'il oeuvrerait en faveur d'un secteur durable, garantissant au moins un revenu de subsistance pour tous les producteurs d'ici 2030. L'initiative, baptisée "Beyond Chocolate", avait été imaginée par Alexander De Croo, alors ministre de la coopération au développement, et avait été signée par les principaux négociants en cacao, les multinationales et même nos supermarchés.En 2019, les gouvernements ivoirien et ghanéen avaient annoncé à leur tour une prime de 400 dollars par tonne négociée avec les multinationales du cacao et du chocolat pour améliorer les revenus des planteurs, une prime qui correspond au fameux "différentiel de revenu décent", vantée par les deux pays producteurs comme une avancée majeure pour les planteurs mais vue d'un mauvais oeil par leurs détracteurs qui voyaient les deux pays comme un "cartel du cacao" ou un nouveau "Choco-pec". La Côte d'Ivoire et le Ghana représentent ensemble 60 % de la production mondiale de cacao et, par conséquent, même les plus grandes multinationales étaient bien obligées d'en tenir compte. Elles ont fini par concéder à contre coeur une hausse des prix, supposée prendre effet à partir de la récolte de 2020-21.Blâmer la COVID ?Finalement, l'augmentation des prix n'a pas eu l'effet escompté. La demande de cacao s'est effondrée. L'explication officielle que l'on a pu lire partout était que les mesures de confinement avaient fait chuter la demande de chocolat. Sauf qu'à y regarder de plus près, le dernier rapport mensuel de l'ICCO (l'Organisation internationale du cacao) indique que la baisse de la demande de cacao est particulièrement importante au Ghana et en Côte d'Ivoire. Il ne s'agit pas là d'une coïncidence.Ainsi, au début du mois d'avril 2021, les producteurs de cacao ont appris que l'augmentation des prix serait réduite de 1,53 € à 1,14 € par kg de cacao. Une victoire pour les multinationales qui continuent donc de payer le différentiel de revenu décent, sauf que ce montant est devenu anecdotique par rapport au rabais sur le prix de base du cacao ghanéen et ivoirien qu'elles sont parvenues à obtenir. Les planteurs, eux, poussent tout de même un soupir de soulagement car ils peuvent enfin écouleur leur stock, même s'ils ont été une fois de plus les victimes collatérales du bras de fer engagé avec l'industrie du chocolat. Comment interpréter ce bras de fer au regard de la promesse qui avait été faite de rendre le chocolat belge durable en 2030? En dépit de la situation dramatique des cacaoculteurs (pauvreté, déforestation, travail des enfants), il sembe que pour une grande partie du secteur, la durabilité reste un "nice to have". Le modèle économique repose toujours sur le fait d'acheter des matières premières au prix le plus bas possible. Depuis des décennies, l'industrie s'est appuyée sur les cacaoculteurs pauvres de Côte d'Ivoire et du Ghana qui sont prêts à tout pour faire vivre leurs familles.Une durabilité malléable à souhaitLorsque les intérêts commerciaux souffrent, les objectifs de durabilité sont revus à la baisse. La promesse d'un salaire décent devient soudainement moins importante dès qu'elle représente un coût pour les entreprises. Mais il y a de l'espoir. En 2020, le Commissaire européen Didier Reynders annonçait l'arrivée d'une législation européenne visant l'encadrement des chaines d'approvisionnement, notamment en matière de respect des droits humains. C'est une bonne nouvelle car la protection des droits humains doit être une priorité absolue des entreprises. De plus en plus d'entre elles l'ont d'ailleurs compris. Selon Oxfam, la Commission doit faire preuve d'encore plus d'ambition en créant des conditions de concurrence équitables et en n'autorisant aucune entreprise à échapper aux règles du jeu. Bart Van Besien, chargé de plaidoyer et expert cacao chez Oxfam Belgique