Première tentative, premier échec. Le sommet que le président russe Vladimir Poutine avait convoqué en début de semaine entre les frères ennemis libyens, le Premier ministre Faïez al-Sarraj et le maréchal rebelle Khalifa Haftar, a échoué à forger un cessez-le-feu, condition préalable à une stabilisation du pays. Le chef de " l'Armée nationale libyenne " a mis fin aux négociations, le mardi 14 janvier, irrité par la volonté de la Turquie, l'autre parrain du processus, de dépêcher des militaires au secours des forces du chef de l'exécutif à Tripoli.
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Première tentative, premier échec. Le sommet que le président russe Vladimir Poutine avait convoqué en début de semaine entre les frères ennemis libyens, le Premier ministre Faïez al-Sarraj et le maréchal rebelle Khalifa Haftar, a échoué à forger un cessez-le-feu, condition préalable à une stabilisation du pays. Le chef de " l'Armée nationale libyenne " a mis fin aux négociations, le mardi 14 janvier, irrité par la volonté de la Turquie, l'autre parrain du processus, de dépêcher des militaires au secours des forces du chef de l'exécutif à Tripoli. La crise actuelle résulte de l'offensive militaire que le maître de la Cyrénaïque (ouest de la Libye) a lancée le 4 avril 2019 contre les forces fidèles à son rival. Elle avait été précédée par des avancées militaires dans le sud-ouest du pays. Le maréchal Khalifa Haftar jugeait caduc l'accord de paix signé le 17 décembre 2015 à Skhirat, au Maroc, qui prévoyait l'installation d'un gouvernement d'accord national (Gan) et la tenue d'élections. Légitimité internationale - le gouvernement de Faïez al-Sarraj est reconnu par l'ONU - contre légitimité territoriale : depuis la conquête du croissant pétrolier libyen à l'automne 2016 et grâce à sa victoire sur les milices djihadistes de Benghazi en 2017, le maréchal Khalifa Haftar n'a cessé d'étendre son pouvoir sur le pays. Mais la progression de ses troupes s'est arrêtée aux portes de Tripoli. Leur retrait était un des enjeux des négociations de Moscou. Le chef militaire ne pouvait pas concéder celui-ci sans promesse de neutralité de la Turquie. Il n'empêche que l'implication de la Russie et de la Turquie dans une poudrière qui résulte de la guerre menée en 2011 par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis contre Mouammar Kadhafi et dont Paris, surtout, tentait de solder les conséquences désastreuses, a complètement changé la donne diplomatique. Vladimir Poutine n'a jamais digéré l'affront subi lors de l'intervention occidentale. A l'époque, il ne s'était pas opposé à la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies autorisant une action des trois puissances aux côtés de pays arabes, pour officiellement protéger la population de l'ouest de la Libye de la répression redoutée de Mouammar Kadhafi, aux abois face à la déclinaison locale du " printemps arabe ". Les Occidentaux avaient allègrement dévoyé le mandat de l'ONU pour appuyer la contre-attaque des opposants et forcer le renversement du Guide de la Jamahiriya populaire et socialiste, inconstant partenaire de Moscou. Cet échec de la diplomatie russe allait devenir l'événement fondateur d'une nouvelle politique marquée par le retour d'une confrontation ouverte avec les Occidentaux, dont la guerre en Syrie constituerait l'emblème. Non seulement Vladimir Poutine a-t-il réussi son coup de poker syrien au-delà de toutes les espérances. Il s'est en outre imposé comme le nouvel acteur incontournable au Moyen-Orient. Aujourd'hui, c'est donc avec une satisfaction légitime qu'il avance ses pions en Afrique du Nord au nez et à la barbe des Occidentaux. Mais le duo de négociateurs qu'il forme avec son homologue turc Recep Tayyip Erodgan porte-t-il en lui les germes de la discorde ? Dans le conflit libyen, la Turquie soutient le camp du premier ministre Faïez al-Sarraj, perçu comme accommodant avec les milices islamistes, alors que la Russie, précisément parce qu'elle voit en lui le meilleur rempart contre celles-ci, apporte son aide au maréchal Khalifa Haftar. Ankara a fourni aux " Tripolitains " une aide militaire à partir de l'été 2019, d'autant plus bienvenue que le gouvernement se trouvait sous la menace de " l'Armée nationale libyenne " du général Haftar. Dans la même perspective, Recep Tayyip Erdogan a obtenu du Parlement d'Ankara, le 2 janvier, le feu vert pour l'envoi de troupes. L'Algérie figure également parmi les alliés du camp du Premier ministre. Mais la situation politique intérieure, marquée en 2019 par le retrait du président Abdelaziz Bouteflika et la disparition du chef d'état-major de l'armée Ahmed Gaïd Salah, a détourné la classe politique de cette préoccupation. Par ailleurs, la fracture que connaissent les pays du Golfe depuis 2017 trouve son prolongement en Libye : le Qatar est derrière l'exécutif de Tripoli ; l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis aident militairement le pouvoir de Benghazi. La Russie, de son côté, s'est invitée dans le conflit en 2019 en fournissant du matériel au général Haftar et en autorisant le recours à des mercenaires russes de la société Wagner. L'ampleur de leur présence varie, selon les sources, entre 500 et 2 000 hommes. Quelques dizaines auraient été tués au sud de Tripoli en novembre 2019. Sans doute, Vladimir Poutine espère-t-il que l'expérience du conflit syrien, qui a testé la capacité de compromis entre Ankara et Moscou malgré des intérêts divergents, puisse être rééditée dans la guerre civile libyenne. Mais Recep Tayyip Erdogan a montré les limites de ses capacités de médiateur en critiquant sans nuance un des belligérants après l'échec des négociations le 14 janvier : " Nous n'hésiterons jamais à infliger au putschiste Haftar la leçon qu'il mérite s'il poursuit ses attaques contre l'administration légitime et contre nos frères en Libye... " Sans doute les " nouveaux parrains " de la négociation pourraient-ils habilement user, auprès des deux camps, du chantage au soutien militaire pour les forcer à revenir à la table de négociations. Pour autant, cela ne prémunit pas Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan d'un échec. Ils ne seraient d'ailleurs pas les premiers à en subir un dans ce dossier. Jusqu'à l'irruption de la Russie et de la Turquie, la France jouait un rôle dominant sur le dossier libyen. Emmanuel Macron en a fait une priorité de sa politique étrangère. Il a multiplié les initiatives, parvenant à réunir les belligérants et à forger, lui aussi, une promesse de cessez-le-feu en 2017. La feuille de route de la France et de l'Union européenne prévoit une série d'étapes vers la pacification : élections, démantèlement des milices, unification des forces armées, répartition plus équilibrée des ressources pétrolières entre les régions... Mais la cohérence de la position européenne s'est heurtée aux dissensions observées entre la France et l'Italie qui, en tant qu'ancienne puissance coloniale, revendique de jouer un rôle moteur. Le dossier libyen est pourtant primordial pour l'Union européenne. Il éprouve sa capacité à régler des conflits régionaux dans son environnement proche. Et de sa résolution dépendent l'ampleur de l'arrivée sur le territoire européen de migrants et l'existence ou non d'un sanctuaire d'activistes djihadistes à ses portes.