"Has the West Lost It ?", un pamflet que Mahbubani a publié cette année a créé la controverse. Il y explique comment l'ordre mondial occidental se désagrège pour laisser la place à la Chine et à l'Inde. "C'est pourtant mon cadeau à l'Occident. Une lettre d'amour." dit-il. "L'Occident n'est pas complètement perdu, mais il est en bonne voie. L'Amérique et l'Europe occidentale perdent progressivement leur capacité à organiser une société confortable, structurée et juste. Vous voyez éclore ci et là ce que j'appelle des débuts de guerres civiles: des partis populistes qui ne contestent pas la politique, mais le système lui-même."
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"Has the West Lost It ?", un pamflet que Mahbubani a publié cette année a créé la controverse. Il y explique comment l'ordre mondial occidental se désagrège pour laisser la place à la Chine et à l'Inde. "C'est pourtant mon cadeau à l'Occident. Une lettre d'amour." dit-il. "L'Occident n'est pas complètement perdu, mais il est en bonne voie. L'Amérique et l'Europe occidentale perdent progressivement leur capacité à organiser une société confortable, structurée et juste. Vous voyez éclore ci et là ce que j'appelle des débuts de guerres civiles: des partis populistes qui ne contestent pas la politique, mais le système lui-même."Comment expliquez-vous ces tendances populistes?Kishore Mahbubani: L'Occident a réalisé trop tard qu'il y a une nouvelle concurrence venue d'Asie. Pour faire face à cela, l'ordre occidental devra faire des ajustements stratégiques. Je suis choqué qu'aucun leader occidental ne semble percevoir cela. Il semble souffrir d'une sorte de lésions cérébrales collective: les dirigeants occidentaux croyaient vraiment que l'Occident avait atteint le sommet de la civilisation humaine et le reste du monde allait bientôt se convertir à la démocratie libérale. Cela a endormi l'Occident au moment où la Chine et l'Inde se réveillaient à nouveau.Quand avez-vous changé d'avis à propos de l'Ouest?Quand j'ai étudié à Harvard dans les années 1990, (Il renifle), l'arrogance de la classe intellectuelle occidentale était insupportable. L'Occident avait gagné la guerre froide et resterait l'instance supérieure jusqu'à la fin des temps. Mon esprit était complètement colonisé. Si vous avez grandi dans une colonie britannique, vous n'aviez d'autre choix que de croire que les Occidentaux sont supérieurs aux Asiatiques. On nous a inculqué que ne pourrions jamais devenir aussi intelligent qu'un homme blanc. (Sourires). Or, durant ma, vie j'ai assisté à un bouleversement peu probable: J'ai vu les Asiatiques évoluer d'un complexe d'infériorité vers un sentiment de supériorité. Début avril, de jeunes Américains d'origine asiatique ont même accusé l'Université Harvard de discrimination. Une université devrait être méritocratique, et donc plus d'Asiatiques devraient être admis. Et nous savons tous ce qui se passe dans les institutions véritablement méritocratiques. Le California Institute of Technology: 43% des étudiants sont des Américains d'origine asiatique. Alors que les Asiatiques représentent seulement cinq pour cent de la population. Et vous savez quoi? C'est bon pour le monde que les Asiatiques se portent si bien. La condition humaine n'a jamais été meilleure qu'aujourd'hui. Bien qu'on ne semble pas convaincu par ce point à l'ouest. Avant 1820, la Chine et l'Inde étaient les plus grandes économies depuis deux mille ans. Les deux derniers siècles de domination occidentale furent une aberration majeure, qui devait prendre fin. Il est donc tout à fait normal que la Chine et l'Inde reprennent leur place naturelle. Pendant deux cents ans, l'Occident était si puissant que le reste du monde a dû s'adapter. Mais maintenant les rôles sont inversés, et l'Occident devra s'adapter au reste. Ce n'est pas pour autant la fin des grandes organisations mondiales. Pourquoi la Chine voudrait-elle détruire des organisations comme le FMI ou l'Organisation mondiale du commerce? C'est la plus grande nation commerçante du monde! Le reste du monde veut lui aussi un ordre basé sur des règles, mais sans la domination occidentale qui n'est qu'un club de dinosaures qui s'accroche à des privilèges dépassés.L'Occident a-t-il besoin d'une domination économique et militaire pour maintenir son modèle social?C'est exactement ce que je veux dire: ce n'est pas nécessaire. Je conseille à l'Occident de suivre la stratégie de 3M: être minimaliste, multilatéral et machiavélique. Mon autre bon conseil à l'occident: laisser le reste du monde tranquille. Regardez l'Asie du Sud-Est. Cela devrait être l'un des endroits les plus difficiles au monde. Ce sont les Balkans de l'Asie: 250 millions de musulmans, 150 millions de bouddhistes, 120 millions de chrétiens, taoïstes, hindous, il y a même des communistes! Ce ne devrait être qu'un grand champ de bataille. Et pourtant, c'est l'un des endroits les plus paisibles et les plus prospères du monde. Pourquoi? Parce que l'Occident ne se mêle pas des affaires de cette région. Faire la guerre pour collecter des richesses est une vieille coutume européenne. Mais cela doit cesser.Le modèle occidental de démocratie libérale disparaît-il avec le déclin de l'Occident?Oh, l'Occident peut continuer sans crainte s'il le souhaite. Il doit juste ajuster son comportement à l'international. Et en passant, vous feriez aussi mieux d'abandonner l'idée d'exporter votre démocratie libérale. (rires). (...) L'Europe veut essentiellement rester un club chrétien. C'est un gros problème pour l'UE, car nous allons dans un monde multi-civilisé et l'UE ne peut pas gérer cela. Pour cela il suffit de voir à quel point les musulmans ne sont pas intégrés dans les pays européens. Regardez les Américains d'origine asiatique. La plupart de leurs parents sont analphabètes et pourtant, ils vont très bien. Ils ont presque tous rejoint la classe moyenne en une génération. Un succès jamais vu.Comment expliquez-vous cette différence?Cela tient au fait que les sociétés européennes sont moins ouvertes aux minorités. Ce n'est pas un hasard si l'Europe a eu beaucoup plus d'attaques terroristes de la part de ses propres citoyens que l'Amérique. De toute façon, ce n'est pas votre plus gros problème. Votre plus grand défi est de trouver une nouvelle façon de gérer votre environnement immédiat. L'une des pires erreurs des dernières années est le raid en Libye, qui a provoqué l'effondrement du régime libyen et la fuite de milliers de migrants dans des bateaux qui traversent maintenant la mer Méditerranée. Toutes les interventions occidentales ont abouti à un désastre et n'ont fait qu'exacerber les souffrances de la population. Pourquoi n'y pensez-vous jamais? Pouvez-vous me citer une réussite récente?L'Occident peut-il encore faire du bien au reste du monde? Il y a aussi beaucoup de critiques, car il n'est pas intervenu en Syrie.(secouant la tête) L'Occident utilise de très mauvaises méthodes, mais personne n'ose les remettre en question. Faisons la comparaison entre deux régimes militaires: la Birmanie et la Syrie. L'Occident a pris des sanctions contre la Syrie et a isolé et bombardé le pays. Les pays asiatiques viennent de faire le contraire avec la Birmanie. Ils ont entamé un dialogue et l'ont intégré dans un contexte supranational. La Birmanie n'est pas parfait, mais c'est beaucoup mieux que la Syrie. Pourquoi l'Occident pense-t-il toujours que les interventions servent à quelque chose ? Parce que vous croyez toujours que vous pouvez recréer le monde à votre image. Je dirais: il serait plus judicieux de commencer à balayer devant sa porte. N'essayez pas de convertir le reste du monde. Arrêtez de penser que vous pouvez faire une démocratie libérale en Chine. Aborder vos problèmes sociaux. Les deux tiers des Américains ont des fonds insuffisants pour absorber un problème soudain de 500 dollars. Et pourtant, l'Amérique a onze porte-avions. Selon vous, qu'est-ce qui est le plus important?Poutine ne serait-il pas un kleptocrate autoritaire si l'Occident avait été plus amical dans les années 90?C'est impossible à savoir. Poutine est par contre le résultat direct de la manière dont l'Occident a trompé la Russie. Pensez-vous que les sanctions contre la Russie ont un effet? Les sanctions ne fonctionnent jamais, seulement le dialogue et l'engagement. Appelez-moi un cas dans lequel les sanctions occidentales ont eu un effet. L'Amérique a également ces dernières années l'habitude peu recommandable de faire sauter les accords politiques. Pas de quoi rendre tout cela très crédible. L'Occident sous-estime-t-il le scepticisme du reste du monde?Vous ignorez tout de la façon dont le reste du monde vous regarde. Vous pensez que la critique ne vient que de dictatures comme la Russie ou la Chine. Mais l'Inde et l'Indonésie, les plus grandes démocraties du monde, sont également très critiques envers l'Occident. Mais personne ne daigne soulever ce point.Que recommandez-vous à l'Europe?Soyez pragmatique. Songez à quel point il est étrange que vous dominiez presque toutes les institutions financières et économiques.L'Europe doit-elle continuer à défendre les droits de l'homme?Absolument, mais laissez cette mission aux ONG. Ce n'est pas aux gouvernements de le faire. En 2001, le gouvernement américain a rétabli la torture. Aucun gouvernement européen n'a, à l'époque, osé critiquer cette décision. Les gouvernements occidentaux ont perdu toute crédibilité à ce moment-là. Je crois que la plupart des pays reconnaissent d'eux-mêmes l'importance des droits de l'homme. La planète ne va pas se transformer en un endroit plus sombre lorsque l'Europe s'arrêtera de faire la leçon au reste du monde.Qu'est-ce que l'Europe devrait apprendre du reste du monde?Citons l'exemple de Singapour: vous pourriez apprendre de notre énorme discipline fiscale. Nous ne dépensons pas l'argent des générations futures, alors que vous ne passerez que des dettes aux générations futures. C'est la grande faiblesse des démocraties aujourd'hui. Vous êtes devenu paresseux. Vous pensez que vous ne pouvez continuer à emprunter que pour payer les factures. Pourquoi la zone euro chancelle? Parce que vous êtes devenu indiscipliné et paresseux.L'Europe devrait-elle se distancer de l'Amérique?Oh non. L'Europe doit au contraire conduire l'Amérique vers un ordre mondial multilatéral. Avec Trump, ce n'est pas possible, mais qui sait comment réussir avec le prochain président ?Quels sont les pièges pour les économies émergentes?L'arrogance. Elles doivent rester dynamiques et grandir. Elles doivent apprendre de l'arrogance occidentale et rester humbles. La Chine s'est trop rapidement montrée assertive il y a deux ans. Cela a vite eu des conséquences économiques négatives. Heureusement, ils ont été prompts à apprendre de leurs erreurs. Comment les prochaines générations d'Européens se souviendront-elles de cette époque?Vos petits-enfants vivront dans un monde différent. Ils connaîtront la plus grande implosion du pouvoir occidental de tous les temps. Ils regarderont avec surprise comment vous êtes intervenus dans le monde. Et ils se demanderont si vous n'étiez pas fou.