Musique envoûtante, commentaire enjoué et paysages de carte postale. En septembre 2017, Al-Jazeera plantait un décor fantasmé des îles Féroé: "Isolées dans l'océan Atlantique Nord, leurs impressionnantes montagnes sont nimbées de brouillard. Il n'y a pas un seul arbre ou une seule personne à l'horizon. Difficile à imaginer pour quelqu'un qui vient des Philippines..." Le documentaire de la chaîne qatari, intitulé Asian women looking for love in the Faroe Islands, explore un phénomène interpellant. Plus de trois cents Thaïlandaises et Philippines sont installées sur cet archipel de dix-huit cailloux volcaniques, perdu entre l'Ecosse et l'Islande, où elles ont épousé un homme du cru. "Ma cousine vivait en Allemagne et je voulais me rapprocher d'elle, témoigne Chuen June, originaire de l'est de la Thaïlande. J'ai cherché un Danois sur des sites de rencontre: je pouvais indiquer le type d'homme, son âge... et je suis tombée sur Karsten. J'ignorais où étaient les îles Féroé, mais je suis venue, j'ai apprécié la vie ici et nous nous sommes mariés." A l'époque, cet exode surprenant est présenté comme une aubaine par plusieurs médias internationaux. La BBC poste d'ailleurs un article sur son site: Wives wanted in the Faroe Islands. Le reportage, qui laisse penser que des femmes sont "importées" depuis le sud-est asiatique pour combler un manque, a logiquement provoqué des remous sur ces îles appartenant au Danemark, seulement habituées à encaisser les vagues lorsque l'on s'attaque à leur chasse à la baleine. En réalité, la situation est un peu plus complexe et nuancée qu'il n'y paraît. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les Féroïennes sont en moyenne 2 000 de moins que leurs compatriotes masculins ; un nombre important à l'échelle des 53 000 habitants, en tout cas suffisamment pour s'inquiéter du déclin de la population.
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Musique envoûtante, commentaire enjoué et paysages de carte postale. En septembre 2017, Al-Jazeera plantait un décor fantasmé des îles Féroé: "Isolées dans l'océan Atlantique Nord, leurs impressionnantes montagnes sont nimbées de brouillard. Il n'y a pas un seul arbre ou une seule personne à l'horizon. Difficile à imaginer pour quelqu'un qui vient des Philippines..." Le documentaire de la chaîne qatari, intitulé Asian women looking for love in the Faroe Islands, explore un phénomène interpellant. Plus de trois cents Thaïlandaises et Philippines sont installées sur cet archipel de dix-huit cailloux volcaniques, perdu entre l'Ecosse et l'Islande, où elles ont épousé un homme du cru. "Ma cousine vivait en Allemagne et je voulais me rapprocher d'elle, témoigne Chuen June, originaire de l'est de la Thaïlande. J'ai cherché un Danois sur des sites de rencontre: je pouvais indiquer le type d'homme, son âge... et je suis tombée sur Karsten. J'ignorais où étaient les îles Féroé, mais je suis venue, j'ai apprécié la vie ici et nous nous sommes mariés." A l'époque, cet exode surprenant est présenté comme une aubaine par plusieurs médias internationaux. La BBC poste d'ailleurs un article sur son site: Wives wanted in the Faroe Islands. Le reportage, qui laisse penser que des femmes sont "importées" depuis le sud-est asiatique pour combler un manque, a logiquement provoqué des remous sur ces îles appartenant au Danemark, seulement habituées à encaisser les vagues lorsque l'on s'attaque à leur chasse à la baleine. En réalité, la situation est un peu plus complexe et nuancée qu'il n'y paraît. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les Féroïennes sont en moyenne 2 000 de moins que leurs compatriotes masculins ; un nombre important à l'échelle des 53 000 habitants, en tout cas suffisamment pour s'inquiéter du déclin de la population. Quand le ferry s'enfonce dans la brume du port de Tórshavn, la capitale des îles Féroé semble receler un monde oublié. Une terre de contrastes, où les imposants bateaux de croisière frôlent ceux d'aviron et la pointe rocheuse de Tinganes, coeur historique dont les rues pavées serpentent entre les maisons rouges au toit d'herbe, qui abritent le gouvernement local. Au loin, les quartiers s'empilent sur les vallons, évoquant des marches d'escalier. Près de 21 500 personnes peuplent au quotidien cette fresque pittoresque. Erla Thorsteinsson nous reçoit dans une pièce aux allures de salle de classe, à l'entrée du QG de l'agence "nationale" de statistique, Hagstova Føroya. La trentenaire détaille le PowerPoint qu'elle a soigneusement préparé. Le manque de femmes sur l'archipel a suscité de réelles inquiétudes, dans la foulée d'une crise économique liée à la chute des stocks de poisson, en 1990. L'économie féroïenne repose sur un secteur traditionnellement masculin: la pêche. A l'époque, le chômage passe ainsi de 0 à 20% et, en cinq ans, 7 000 des 48 000 habitants quittent le pays. "Ils n'avaient plus assez d'argent pour rester, résume la statisticienne, main droite sur le pavé tactile de son ordinateur. Entre 1996 et 2003, le pays s'est relevé de la crise économique, mais pas de la crise démographique. Beaucoup de jeunes familles sont restées à l'étranger: seul un tiers des 7 000 personnes qui ont émigré est revenu." Jusqu'en 2013, la balance entre émigration et immigration reste sensiblement déficitaire, surtout majoritaire chez les femmes, dont les perspectives professionnelles aux Féroé sont encore limitées. Le Parlement craint alors de voir la population tomber à 37 000 âmes en 2052. "De nombreuses communautés nordiques subissent un vieillissement de leur population, mais les Féroé sont les plus touchées par ce phénomène. Si cette tendance se poursuit, nous ne pourrons pas maintenir notre modèle social", alertait Erika Hayfield, spécialiste des migrations à l'université de Tórshavn, dans Le Monde en 2014. Entre 20 et 28 ans, les Féroïennes filent étudier au Danemark, avant de se retrouver face à un dilemme: y rester et profiter de meilleures opportunités ou revenir, mais accepter un emploi qui ne soit pas à la mesure de leurs compétences. Le schéma est classique et, pendant longtemps, le choix était vite fait. Revenue l'an dernier, Erla Thorsteinsson a vu la tendance s'inverser. Elle l'a même incarnée: "C'était une décision difficile, je l'ai prise essentiellement pour ma famille. Quand vous grandissez ici, vous appréciez cette vie calme, dans un environnement sûr. Je connais beaucoup de personnes pour qui cela a joué." Les atouts charme ne manquent pas. Erla et sa famille ont donc répondu à l'appel de la terre natale, sa vie en petite communauté et sa criminalité pour le moins hypothétique, au beau milieu d'un archipel isolé où l'unique prison comprend douze cellules et un minigolf, vue sur fjord comprise... Mais, à eux seuls, ces arguments, qui ne datent pas d'hier, ne suffisent pas à convaincre les "revenants" des deux sexes. En 2008, le départ des jeunes à l'étranger devient d'ailleurs le thème central des législatives. Si certains portent l'étendard de l'indépendance en rempart à l'exil, les partis de tout bord semblent accorder leurs violons sur une mission: améliorer l'offre de l'université basée à Tórshavn, la seule de l'archipel. Bjørt Samuelsen est élue députée à ce moment précis, sous la bannière du parti de gauche indépendantiste République. Deux ans plus tard, le gouvernement lance une grande campagne, avec un slogan clairement destiné à sa jeunesse: "We choose Faroe Islands." "Quand vous partez étudier à l'étranger, vous êtes pile dans la tranche d'âge où vous vous mariez et où vous faites des enfants. Ensuite, c'est peut-être plus difficile de revenir, notamment pour les femmes, avance l'ancienne journaliste, elle aussi rentrée, après de longues années passées au Danemark et en Norvège. Nous l'observons aujourd'hui: si vous faites une partie de vos études ici, il y a beaucoup plus de chances que vous reveniez." L'université s'efforce ainsi de proposer plus de cours, plus de facultés et plus de logements à ses étudiants. Souvent cantonnées à des études d'infirmière, les jeunes féroïennes sont désormais majoritaires dans les nouvelles formations dédiées à l'enseignement, tandis que les industries de la pêche et de l'aquaculture - parmi les plus importantes au monde - leur ouvrent progressivement leurs portes, ou du moins celles de leurs bureaux. Eva Poulsen et Marjun Heradóttir Niclassen s'installent dans l'un des canapés du Paname Café. Les deux amies, âgées de 23 et 21 ans, ont rallié la capitale afin d'assister à un séminaire. Elles se sont rencontrées à l'église de Hvannasund, un village d'à peine trois cents âmes, flanqué d'une route qui mène à la pointe nord des îles. La société féroïenne reste très marquée par le protestantisme luthérien, religion d'Etat qui regroupe plus de 79% de la population. "Certaines femmes ont peut-être une faible estime d'elles-mêmes et ces séminaires peuvent les aider à avoir davantage confiance en elles", assure Eva, mariée depuis ses 20 ans. "C'est quelque chose qui fait partie de notre culture, abonde Marjun. Avant, les femmes devaient rester à la maison pour s'occuper des enfants, alors que les hommes étaient dehors à boire et pêcher." A leur manière, Eva et Marjun participent au changement. La première travaille dans une maison de repos, la seconde souhaite devenir médecin. Toutes les deux s'apprêtent à partir étudier à l'étranger et sont déjà certaines d'une chose: elles reviendront. Les lignes bougent doucement, les mentalités évoluent. Aujourd'hui, les femmes sont toujours moins nombreuses que les hommes et représentent 48% de la population, mais le phénomène ne figure plus en première page de l'agenda politique. Le nombre d'habitants augmente (53 000), le taux de natalité est le plus élevé d'Europe (2,3 enfants par femme) et le chômage le plus bas du continent (1,7%). Surtout, le tourisme a explosé, faisant des Féroé une sorte d'Islande 2.0. "Nous voyons le tourisme comme une opportunité pour les femmes de revenir au pays. Le secteur leur offre des perspectives d'emploi intéressantes, surtout lorsqu'on connaît l'aspect conservateur et masculin de notre société, souligne Susanna Sørensen, manager marketing de Visit Faroe Islands, dont le siège mouille presque dans la marina de Tórshavn. Il n'y a pas seulement les emplois qui ont fait la différence, mais la société dans son ensemble, grâce à une multitude d'évolutions. Beaucoupde Féroïens sont revenus du Danemark, se sont rendu compte qu'ils aimaient la vie de la ville et qu'ils aimeraient la vivre ici." Au cours des quatre dernières années, l'arrivée massive de touristes, combinée à celle des "revenants", a insufflé un nouvel élan. Résultat: plus de cafés, plus de restaurants, plus d'hôtels et une offre culturelle plus riche. Une société en plein essor, sur un territoire peut-être isolé mais parmi les plus connectés au monde, avec 97,4% des foyers utilisant le wifi, et dont l'essentiel des dix-huit îles sont reliées entre elles par des ponts ou des tunnels. En clair, d'après la statisticienne Erla Thorteinsson, "c'est devenu plus cool de vivre aux îles Féroé". "Nous devons faire en sorte de créer une industrie du cinéma, encourager davantage d'industries créatives, parce que l'on ne revient pas au pays juste pour la pêche et l'aquaculture. Ce n'est pas assez", tempère Bjørt Samuelsen, qui fait actuellement partie des huit femmes députées, sur les trente-trois sièges disponibles au Parlement. A sa première élection, en 2008, elles n'étaient que trois. Bien, mais toujours "pas assez" selon l'ancienne ministre, également à l'origine de la légalisation du mariage homosexuel, en 2017. Un signal important: "Aujourd'hui, notre société est plus ouverte, avec une image plus moderne. Quand nos jeunes vivent à l'étranger, ils pensent à leur pays d'origine, et l'image que l'on renvoie peut avoir une influence sur leur choix de revenir ou pas." Une image qu'il ne suffit donc pas d'envelopper d'une musique envoûtante, d'un commentaire enjoué et de paysages de carte postale.