Lors de l'investiture de Joe Biden, Bernie Sanders, l'ex-candidat démocrate à la présidence a attiré tous les regards. Assis sur sa chaise pliante, recroquevillé par le froid, les jambes et les bras croisés et surtout, portant une grosse paire de moufles en laine usées, au style vintage.
...

Lors de l'investiture de Joe Biden, Bernie Sanders, l'ex-candidat démocrate à la présidence a attiré tous les regards. Assis sur sa chaise pliante, recroquevillé par le froid, les jambes et les bras croisés et surtout, portant une grosse paire de moufles en laine usées, au style vintage. Au-delà de la petite histoire attendrissante de ces moufles tricotées à la main (elles lui ont été offertes par une enseignante après sa défaite contre Hillary Clinton à la primaire démocrate pour la présidentielle 2016), quels autres messages pouvaient-elles bien relayer lors de cet évènement historique, s'est demandé Naomi Klein du média américain The Intercept ? "Était-ce un délire pandémique", avance-t-elle ? "Nous avons peut-être tous projeté notre isolement social sur la personne la plus isolée de la foule". Ou encore, "était-ce le souhait secret de la planète que Bernie devienne président" ? La journaliste analyse le phénomène et évoque quelques interprétations symboliques. Les médias se sont surtout intéressés aux moufles en elles-mêmes : leur style suranné, digne d'une station de ski des années '70, leur caractère artisanal dans un monde de fabrication de masse. Le fait aussi que Bernie Sanders n'a pas hésité une seule seconde à les enfiler devant des millions de téléspectateurs, car "il faisait froid et qu'elles étaient chaudes". L'équation est des plus simples. Mais la posture de Bernie Sanders est symboliquement tout aussi importante : avachi, les bras et jambes croisés, isolé physiquement - distanciation sociale oblige - de la foule. "L'effet n'est pas celui d'une personne laissée de côté lors d'une fête mais plutôt, d'une personne qui n'a aucun intérêt à s'y joindre, qui regarde ce qu'il se passe, de loin ", interprète Naomi Klein. "Lors d'un événement qui était avant tout la célébration de l'unité entre partis, les gants de Bernie ont remplacé tous ceux qui n'ont jamais été inclus dans ce consensus fabriqué par l'élite", analyse-t-elle.Ce n'était cependant pas un boycott de l'événement en lui-même. Mais, Bernie Sanders a exprimé une réserve de jugement sans équivoque sur ce qui allait se passer. Ces bras croisés et ces grosses moufles envoient comme message à l'équipe Biden: "Voyons ce que vous faites réellement et ensuite nous pourrons parler d'unité".Les moufles de Bernie Sanders n'ont pas seulement été une obsession pour les fans du sénateur. Elles ont également connu un succès surprenant parmi les libéraux. Pourquoi Bernie, le dangereux socialiste, est-il soudain devenu le grand-père que tout le monde adore ? A un certain niveau, c'est assez simple : même en tant que président de la commission du budget du Sénat, Sanders est bien moins une menace pour les libéraux qu'il ne l'était en tant que candidat à la présidence, avec comme programme la redistribution des richesses. Autrement dit, pour l'élite du parti démocrate, il est facile d'aimer Bernie lorsqu'il redistribue des moufles tricotées à la main, tant qu'il les garde bien loin des milliards de leurs donateurs. D'une certaine manière, il est même salvateur pour l'élite de tolérer une aile du parti qui se montre négligée, en portant de vieilles moufles boulochées, parce que cette élite est complètement coupée de sa base ouvrière.Les moufles de Bernie Sanders marquent aussi une coupure nette avec le style bling bling de la famille Trump. Elle marque le retour en force d'une autre réalité, avec l'investiture de Biden, plus proche du peuple, loin des bijoux et des vêtements hors de prix des membres de la famille Trump. Comme l'analyse Naomi Klein, "certains membres de la haute direction du Parti démocrate comprennent que s'ils veulent se réjouir d'un retour glamour à la "normale" néolibérale, il faut faire un clin d'oeil à la réalité. Le fait que Bernie était là, dans son duffle-coat, avec ses moufles et son masque jetable, a rapidement été adopté comme un signe de ralliement."En quelques minutes à peine, Bernie Sanders faisait le tour de la Toile, récupéré par ses partisans et bien d'autres, créant le buzz. "Il est crucial de comprendre que cela n'avait rien à voir avec ce que faisait Bernie", explique Naomi Klein. Le focus sur Bernie Sanders a été porté par un mouvement décentralisé d'électeurs démocrates dont les idées sont toujours rejetées par son élite : l'assurance maladie pour tous, un New Deal vert, l'annulation de la dette des étudiants, l'université gratuite, un impôt sur la fortune, et bien d'autres sujets encore... En focalisant sur ces moufles écolos - elles sont en laine recyclée, doublées de tissu polaire fait de bouteilles en plastique également recyclées - le mouvement qui représente ces politiques et ces valeurs a lancé le message suivant à Joe Biden et son équipe: "Nous sommes toujours là. Si vous nous ignorez, nous ne serons pas aussi discrets la prochaine fois."