Mohamed Tahir (1) peine encore à prononcer le nom de Black Shield (Bouclier noir), une société avec laquelle il est entré en contact en octobre 2019. Ce Soudanais issu des quartiers populaires de Khartoum cherche alors un emploi. Les mani- festations ont fait tomber le régime d'Omar al-Bechir mais n'ont pas réglé l'important taux de chômage national (18 %). Assis sur une petite chaise d'un café de la capitale, le regard triste, il se remémore : " Des mecs que je connaissais venaient de s'envoler pour les Emirats arabes unis. Ils étaient embauchés par une entreprise privée de sécurité. " Le salaire mensuel proposé est de 500 dollars. Une offre alléchante quand on sait que le revenu mensuel brut au Soudan ne va pas au-delà des 200 dollars.
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Mohamed Tahir (1) peine encore à prononcer le nom de Black Shield (Bouclier noir), une société avec laquelle il est entré en contact en octobre 2019. Ce Soudanais issu des quartiers populaires de Khartoum cherche alors un emploi. Les mani- festations ont fait tomber le régime d'Omar al-Bechir mais n'ont pas réglé l'important taux de chômage national (18 %). Assis sur une petite chaise d'un café de la capitale, le regard triste, il se remémore : " Des mecs que je connaissais venaient de s'envoler pour les Emirats arabes unis. Ils étaient embauchés par une entreprise privée de sécurité. " Le salaire mensuel proposé est de 500 dollars. Une offre alléchante quand on sait que le revenu mensuel brut au Soudan ne va pas au-delà des 200 dollars. Amanda's Agency et Princess's Office for External Use, deux agences de travail de la capitale soudanaise, proposent aux candidats de rejoindre le petit Etat du Golfe. Trois mois de formation payés doivent déboucher sur un poste d'agent de sécurité pour des infrastructures pétrolières. Mohamed ne se pose pas plus de questions et postule. Il est retenu dans la foulée et, en janvier, le jeune Soudanais débarque à Abou Dhabi avec 109 autres compatriotes. " On formait un groupe assez hétéroclite. Certains étaient diplômés de l'enseignement supérieur, d'autres étaient des ingénieurs ou carrément des militaires. Notre engagement était simplement financier. On voulait avant tout aider nos familles ", raconte Mohamed. A leur arrivée, leurs passeports sont confisqués par un agent de Black Shield. Personne ne conteste. Une telle pratique émanant d'une entreprise est courante dans le Golfe. Les hommes sont amenés dans un camp d'entraînement basé dans la région de Gayathi, à l'ouest de la capitale émiratie. Là, de vieux chars d'assaut et des carcasses de véhicules de guerre désossés bronzent sous le soleil dans un paysage désertique censé simuler une zone de bataille. Les instructeurs émiratis constituent des groupes en fonction des expériences militaires de chacun et prennent soin de mélanger les initiés avec les débutants. Les cours sont intensifs. La pratique et la théorie portent sur le maniement des armes lourdes, l'apprentissage de tactiques militaires et la construction de tranchées. " On était étonnés d'avoir cette formation guerrière et que cela dure trois mois alors qu'on était supposés simplement garder des installations pétrolières. " " Nous nous sommes entraînés à tirer sur des cibles à l'AK47 et avec des mitrailleuses DShK montées sur des véhicules. Nous savions que quelque chose n'allait pas ", confient respectivement Ibrahim Nemir Ibrahmi et Emad Osman Ebied, deux autres Soudanais présents dans le groupe. Les conditions de vie sont sommaires. Les moins chanceux dorment à même le sol, serrés sur de petits matelas, d'autres se réjouissent de lits superposés. " On entamait un enseignement intense. Donc, parfois, il arrivait qu'ils confisquent aussi nos smartphones, mais ce n'était pas choquant ", se rappelle Mohamed. Au bout de deux semaines, une rumeur se répand. Et si on les préparait à la guerre ? Les Emirats arabes unis sont engagés au Yémen et en Libye. Ils y déploient principalement des mercenaires étrangers. " Il y a une difficulté à trouver des militaires émiratis prêts à aller se battre et mourir au front. En Occident, nos soldats acceptent le risque de perdre la vie mais ce principe n'est pas tout à fait clair aux Emirats ", affirme Jalel Harchaoui, chercheur spécialiste de la Libye à l'Institut néerlandais de relations internationales Clingendael. Dans le camp, l'inquiétude grandit. " On a eu un moment de panique mais on s'est rassurés. Les gérants des agences de travail au Soudan avaient en effet obtenu des contrats de travail pour des membres de leur famille. Ils auraient donc envoyé leur propre sang dans une zone de guerre ? Cela n'avait aucun sens ", explique Mohamed. Inquiet, le groupe demande des éclaircissements à ses superviseurs. " Ils ont soumis nos questions à la direction de Black Shield et nous ont calmés en disant que certains, à l'issue de la formation, seraient embauchés par l'armée nationale émiratie. Une nouvelle qui nous a motivés ! " se souvient Mohamed. Un tiers des soldats des EAU seraient d'origine étrangère dont notamment des Africains, des Sud-Américains et quelques Occidentaux. " Jusque-là, ils nous avaient bien traités. Mais ça a changé quand une délégation de Black Shield est venue nous informer que les premiers groupes partiraient quelque part, sans nous dire vraiment où ", se remémore Ibrahim. Les représentants de l'entreprise de sécurité les informent finalement qu'une mission les attend en Afrique du Sud pour garder des entreprises émiraties. Au total, ils sont 275 volontaires, dont Emad Osman Ebied, à s'envoler pour une destination incertaine. Un choix contraint par l'extrême précarité dont profite Black Shield. " L'économie soudanaise est globalement dévastée et le taux de chômage des jeunes est très important. En outre, dans les zones de guerre comme le Darfour, les jeunes n'ont souvent pas d'autres possibilités que de louer leurs bras pour des activités militaires et criminelles ", décrypte Jérôme Tubiana, analyste pour Small Arms Survey, une cellule de recherche au sein de l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Emad et ses camarades n'atterriront finalement jamais en Afrique du Sud. Dans l'avion, les volontaires s'aperçoivent du guêpier en remarquant l'étiquette libyenne de leurs bouteilles d'eau. Alors, quand l'appareil opère son atterrissage, ce n'est pas Johannesburg mais Ras Lanouf, sur la côte libyenne, qui s'offre à eux. A leur arrivée, des véhicules et des hommes lourdement armés les attendent. Les Soudanais n'opposent aucune résistance. Black Shield vient de réussir son premier trafic d'êtres humains. A Khartoum, les familles des malheureux sont prévenues au compte-gouttes du sort de leurs enfants. Elles organisent des manifestations devant le ministère des Affaires étrangères et l'ambassade émiratie de Khartoum. En février, sous la pression diplomatique, les Emirats finissent par céder. Ils renvoient au Soudan les 275 victimes de Black Shield. Mohamed et Ibrahim, encore en formation à Abou Dhabi font, eux aussi, pression pour rentrer au Soudan. Le 30 janvier, ils sont à leur tour rapatriés. Suleiman Algadi, avocat à Khartoum, a entamé une action en justice contre Black Shield et les agences locales de travail. L'homme représente aujourd'hui 412 victimes de l'entreprise émiratie devant la justice soudanaise. " Black Shield a commis un trafic d'êtres humains et devra être puni au niveau national et international. Ces hommes ont été engagés pour travailler comme agents de sécurité mais n'ont trouvé sur leur chemin que de la négligence et un traitement inhumain, que ce soit aux Emirats ou en Libye. Heureusement, il n'y a eu que des blessures mineures pour ceux partis en Libye. Tous sont depuis rentrés au Soudan. " A ce stade, aucune compensation financière n'a été octroyée aux victimes. Contactée, l'ambassade émiratie à Bruxelles n'a jamais répondu à notre demande d'entretien. Ce renfort avorté de mercenaires devait répondre à la demande du maréchal Haftar. Le chef de l'Armée nationale libyenne (ANL) contrôle plus de 90 % des installations pétrolières en Libye. Un avantage financier et stratégique qu'il souhaite défendre face aux offensives du camp d'en face, le gouvernement libyen d'Union nationale (GNA), reconnu par la communauté inter- nationale et soutenu par la Turquie. Khalifa Haftar compte, lui, sur le soutien des Emirats arabes unis, pourvoyeur de fonds, d'armes et... de troupes. En septembre 2019, il est à court de combattants libyens. Jusque-là engagés pour garder les raffineries, ports et champs pétroliers, ses mercenaires russes et soudanais (précédemment recrutés) sont envoyés au front, laissant ainsi ses positions vacantes. " A la fin de l'année 2019, il y a eu une augmentation du nombre de mercenaires soudanais. Cela résulte en partie du refus des Libyens de l'est de se battre ", révèle Jalel Harchaoui, de l'Institut Clingendael. Les Soudanais de Black Shield se substituent aux forces locales libyennes pour prendre les armes. Les nouvelles recrues ont ainsi pour mission de remplacer leurs camarades mercenaires partis au combat. De cette " guerre des mondes ", Emad Osman Ebied a quelques douloureux souvenirs : " On était sous le commandement d'Haftar en tant que mercenaires. Mais nous n'étions pas des mercenaires... On nous a trompés. Notre pire crainte était d'être obligés de tuer des civils innocents... " Derrière cette protection des installations pétrolières d'Haftar, se joue en réalité bien plus qu'un simple soutien amical. Le maréchal libyen et les Emirats ont lancé en janvier un embargo pétrolier sur la compagnie nationale de pétrole (NOC). Khalifa Haftar veut alors couper les vivres de la Banque centrale à Tripoli, très dépendante des recettes pétrolières. " Il préfère se priver de l'argent de l'exportation pétrolière plutôt que de voir la Turquie et son ennemi ponctionner ses revenus pour leurs dépenses militaires. " Jusque-là épargnée par le conflit libyen, la National Oil Corporation (NOC) fait face depuis au blocage et à l'arrêt de tous ses ports et champs pétroliers, situés dans l'est. " On pense que les mercenaires soudanais, spécialement aux alentours des ports, sont des acteurs de cet embargo ", avoue un consultant pour le marché pétrolier libyen. " Les Emirats bénéficient de cet embargo. Car quand la Libye perd sa production et son exportation, d'autres pays pétroliers bénéficient de ses parts de marché. Et la Libye ne représente pas rien ! L'an dernier, nous produisions environ 1,25 million de barils par jour. Par ailleurs, notre pétrole est de haute qualité et est peu coûteux à produire. On est aussi très proches du marché européen, donc l'exportation coûte moins cher. " Alors qu'un krach pétrolier lié au confinement généralisé de l'économie mondiale secoue les pays producteurs, la disparition de la concurrence libyenne ne serait pas pour déplaire à Abou Dhabi. " La NOC ne produit plus que 80 000 à 90 000 barils/jour. Ce qui représente, depuis janvier, une perte de quatre milliards de dollars pour la Banque centrale libyenne ", conclut le consultant sur le marché pétrolier. La communauté internationale n'a pas réagi et ne le fera pas dans l'immédiat , selon le chercheur Jalel Harchaoui : " Il y a trop de pétrole sur le marché du fait d'un surplus de l'offre. Le marché est complètement submergé et personne ne veut du pétrole libyen de toute façon. " Par Quentin Müller.