Petrograd (Saint-Pétersbourg), 1935. Ce jour-là, chacun tient son rang ; les femmes pleurent au milieu des gerbes de fleurs, les amis agitent de petits drapeaux blancs frappés d'un carré noir tandis que le régime a fait boucler les rues pour faciliter le passage du convoi funéraire. Pour ne pas s'y tromper et pour bien marquer les esprits, les élèves de Malevitch ont même accroché le mythique tableau Carré noir sur fond blanc entre les phares du camion chargé de transporter le corps jusqu'à la gare. Direction Moscou pour l'incinération avant d'enterrer les cendres du défunt non pas au Kremlin, comme pour les héros soviétiques, mais au pied d'un chêne, dans une forêt discrète et sombre, située à une vingtaine de kilomètres de la capitale.
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Petrograd (Saint-Pétersbourg), 1935. Ce jour-là, chacun tient son rang ; les femmes pleurent au milieu des gerbes de fleurs, les amis agitent de petits drapeaux blancs frappés d'un carré noir tandis que le régime a fait boucler les rues pour faciliter le passage du convoi funéraire. Pour ne pas s'y tromper et pour bien marquer les esprits, les élèves de Malevitch ont même accroché le mythique tableau Carré noir sur fond blanc entre les phares du camion chargé de transporter le corps jusqu'à la gare. Direction Moscou pour l'incinération avant d'enterrer les cendres du défunt non pas au Kremlin, comme pour les héros soviétiques, mais au pied d'un chêne, dans une forêt discrète et sombre, située à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Ces obsèques aux allures de funérailles nationales sont le point d'orgue de trois journées où défilent fidèles et amis devant la dépouille du peintre, déposé dans sa bière, embaumé comme Lénine et exposé, comme il se doit, dans son appartement, la tête encadrée par deux bouquets de lys. Une ostentation qui étonne, tant Kasimir Malevitch, jadis encensé par le régime bolchévique, est banni de la scène artistique. Interdit d'exposition depuis cinq ans, il accrochait donc désormais ses toiles chez lui : des carrés, blancs ou noirs, des baguettes et formes colorées, ses célèbres croix mais aussi beaucoup de " figuration ", style de ses débuts et vers lequel le père de l'abstraction était revenu à la fin de sa vie. C'est au milieu d'elles qu'il a rendu l'âme, juste en dessous de sa dernière oeuvre : un autoportrait auquel faisait face un autre, celui de Rembrandt, le maître du genre. Si les femmes pleurent en ce beau mois de mai, le régime, lui, pousse un soupir de soulagement, esquissant presque un sourire de contentement. Car si Malevitch a rendu bien des services aux pères de la Révolution, il est, depuis l'avènement de Staline, considéré comme un " ennemi de l'intérieur ", un non grata qu'on s'emploie à faire mourir à petit feu sans oser l'envoyer franchement crever en Sibérie. On ne le tue pas mais on le condamne, une première fois en lui refusant toute exposition de son vivant, une seconde fois en lui refusant un visa pour la France, seul pays capable de soigner le cancer qu'on vient de lui diagnostiquer. Niet ! Le traitement sera administré en Russie ; sans succès. Et c'est entouré de ses toiles et de ses femmes, Ludviga sa mère, Natalia sa troisième épouse, Galina et Una, nées de ses deux premiers mariages, que Malevitch décède. Immédiatement, Natalia brûle tous les papiers de son mari, traumatisée sans doute par l'exécution de son propre père et de son frère, quelques années auparavant. En filigrane plane aussi le spectre de la première épouse de l'artiste, Kasimira - ça ne s'invente pas -, mère de Galina et disparue après avoir été envoyée en camp d'emprisonnement des années auparavant. Mais comment en est-on arrivé là ? Comment passe- t-on de héros de la Révolution à " ennemi du peuple et de la culture ". Et pourquoi un homme qui s'épanouissait dans les carrés, les cercles et les croix choisit-il pour son ultime chef-d'oeuvre de se présenter à la postérité sous les traits d'un prince florentin de la Renaissance ? Rétroactes. S'il avait écouté son père, Kasimir serait devenu prêtre. Il faut dire que ses parents, originaires de Pologne, sont plutôt bigots et c'est donc tout naturellement qu'on espère qu'au moins l'un des 14 enfants consacre sa vie à Dieu. Pas de chance, c'est au dessin et aux couleurs que Kasimir accrochera son coeur, à l'académie de Kiev d'abord, avant de monter à Moscou où il poursuivra sa formation aux Beaux-Arts. Tâtant le jour l'apprentissage des icônes, découvrant le soir Braque et Picasso - les précurseurs d'un genre nouveau dans les salons organisés par la revue La Toison d'or en 1908 et 1909. Méprisés en France mais adorés par des collectionneurs russes, les impressionnistes, les expressionnistes et les futuristes européens auront une influence décisive sur les peintres du cru. Indirectement, ils contribuèrent à la naissance de ce qui fera la fierté des bolchéviques, la fameuse Avant-garde russe. Empruntant leurs formes aux cubistes et leurs couleurs aux futuristes, Malevitch construira sa théorie dont le Carré noir sur fond blanc, en 1915, sera la première pierre. En parallèle, l'artiste - qui a participé activement à la première révolution de 1905 - continue à militer vaille que vaille. Il appelle de ses voeux l'avènement d'un monde nouveau avec la même ferveur qu'il poursuit l'abolition de la peinture traditionnelle. A bas le tsar, à mort la figuration, la forme ou la représentation ! " Vive nous ! ", entend-on crier, au lendemain de la Révolution, réussie cette fois, en 1917, par les artistes de gauche auxquels Lénine demandera de construire le nouveau monde culturel, à l'image de ce nouvel ordre social qu'il s'emploie lui-même à concrétiser. Si Kandinsky devient membre de la section artistique du Commissariat du peuple à l'éducation, Malevitch, lui, est nommé commissaire à la protection des trésors artistiques du Kremlin, puis responsable du département musée au Commissariat du peuple à l'éducation. Mais le pays reste en proie à la guerre civile et les conditions de vie sont extrêmes et épouvantables : l'eau gèle dans les maisons, le bois ou le chauffage sont inexistants, les meubles sont brûlés un à un tandis que, dehors, les cadavres des hommes se mêlent à ceux des chevaux sous d'épais tapis de neige dans lesquels farfouillent des chiens prêts à les dévorer. C'est dans ce contexte que Malevitch décide de répondre positivement à l'invitation de son ami Chagall qui lui propose de le rejoindre à Vitebsk, une petite ville de province où le peintre de la musicalité vient de créer une nouvelle école d'art, avant-gardiste évidement. Rapidement, Malevitch s'impose comme le leader naturel de ce mouvement, réunissant autour de lui des disciples séduits par sa radicalité. Au retour d'un voyage, Chagall apprend que son école a été rebaptisée durant son absence en " Académie suprématiste " dont Malevitch l'a purement et simplement évincé. Un drame mais qui, in fine, sauve Chagall en le contraignant à s'exiler à Paris dès 1921. Mais si aux premiers temps de la Révolution, les rouges n'avaient que faire des théories et opinions des artistes, le vent tourne à la mort de Lénine, en 1924. Désormais, il faut " manufacturer " les intellectuels, les artistes et les écrivains " comme des objets fabriqués à la chaîne dans les usines ". L'art abstrait, jadis encensé, devient un art " difficilement compréhensible pour les masses ", les écoles artistiques ferment les unes après les autres, Malevitch est démis de ses fonctions en 1926 et, si Kandinsky parvient à sauver sa peau en refusant de rentrer en Russie après un voyage officiel, lui est arrêté en 1927 alors qu'il revient d'une exposition à Berlin. Prudent, il y avait confié à un ami ses 70 toiles et ses essais théoriques, celles et ceux qui comptaient le plus à ses yeux. Malevitch s'éloigne alors du régime et bien qu'il ait été interrogé puis relâché dès son retour de Berlin, trois ans plus tard, il est à nouveau arrêté. Cette fois, il est torturé et emprisonné quelques mois. On l'accuse d'espionnage, d'intelligence avec l'ennemi, ses écrits sont détruits et la peine de mort lui pend au nez. Il parvient néanmoins à sauver sa peau et, bien qu'interdit d'exposition, continue à peindre mais dans la ligne de ce que le Parti attend de lui : l'heure est à la figuration et à l'exaltation du réalisme socialiste. Exit les figures géométriques, gloire à la figure, celle des paysans ou des paysages ainsi qu'au folklore qui encense le travail, le labeur et le peuple. Atteint d'un cancer en 1933, Malevitch demande un visa pour se soigner en France, ce qu'on lui refuse, donc. Alors, il signe cette toute dernière toile, celle où il se présente en prince florentin, celui de la Renaissance, le siècle où l'or des banquiers finançait l'art, la culture et la pensée. Le testament aussi d'un homme qui s'apprête à mourir appelant de ses voeux, sans doute, une renaissance qu'il espère avant tout pour lui-même. Son regard au loin. Celui d'un homme qui sait qu'il va bientôt partir et dont l'attitude n'est pas sans rappeler la gestuelle des Odigitria, ces célèbres icônes où, de la main droite, la Vierge montre la voie à suivre et le chemin vers la vie éternelle. Art dégénéré, peintre se prenant pour un prophète, bavardages d'illettrés, c'est ainsi qu'on parlera de lui jusqu'en 1989, reléguant ses oeuvres dans les caves des musées russes. Après Staline arrive Khrouchtchev. Qui considérait l'art moderne comme une " saloperie faite par une bande de pédés peignant avec la queue des ânes ". Ce sont les oeuvres conservées à Berlin en 1927 qui font découvrir Malevitch en Occident ; celles laissées au pays devront attendre une grande exposition en 1989 à la Tretiakov de Moscou. La première après six décennies passées dans les oubliettes du régime. Et dix années après que les conservateurs, pressés par le succès du peintre de l'autre côté du rideau de fer, se bornent à déclarer " n'avoir, hélas, pas assez de place pour l'exposer dans leurs musées ".