"Le sionisme est-il un antisémitisme ? " Vous avez bien lu : je pose la question à propos du sionisme, pas de l'antisionisme. Car, tout de même, quels sont aujourd'hui les plus fervents supporters du sionisme que représente légitimement l'actuel chef du gouvernement israélien ? En Europe, les dirigeants polonais et hongrois. Aux Etats-Unis, un lobby dominé par les évangélistes chrétiens. Au Brésil, le nouveau président d'extrême droite Jaïr Bolsonaro. Soit des personnages qui n'ont jamais caché leur aversion pour les Juifs. Ils sont sionistes parce qu'ils pensent que la vraie place des Juifs est en Israël, et pas chez eux. Et comme ils sont sans doute encore plus islamophobes qu'antisémites, ils apprécient que, face aux Arabes, Netanyahou fasse le job.

Quatre contenus à l'étiquette "antisionisme"

Bien entendu, tous ceux qu'on peut mettre sous l'étiquette " sionisme " ne sont pas de cette eau-là. Pareil pour l'étiquette " antisionisme " qui est accolée sur au moins quatre flacons aux contenus très différents.

D'abord, il y a l'antisionisme juif. Jusqu'à la naissance de l'Etat d'Israël en 1948, les Juifs d'Europe étaient en majorité antisionistes. Ils étaient soit religieux orthodoxes et estimaient que seule l'arrivée du Messie pouvait donner le signal du rassemblement des Juifs en Terre sainte, soit communistes et misaient sur la Révolution pour abolir la misère et les discriminations, soit socialistes du Bund qui voulaient consolider une existence juive autonome sur place. Ce rapport de force s'est inversé à partir de 1948, mais il reste toujours de nombreux Juifs qui pensent que le sionisme n'est pas une solution adéquate à la " question juive ". Il serait évidemment ridicule de les considérer comme des antisémites.

J'en ai assez de cette lourde sollicitude qui prétend nous protéger comme de petites choses fragiles.

Ensuite, il y a l'antisionisme des Palestiniens. Leur antisionisme est une évidence, car leur malheur actuel vient de là. Israël s'est en grande partie établi sur des terres palestiniennes conquises en 1947-1948. Cet Etat se définit comme un Etat ethnique juif, alors qu'il comporte une minorité importante de Palestiniens qui y vivent comme des citoyens de seconde zone. Depuis plus de cinquante ans, il a annexé ou occupé illégalement divers territoires - Jérusalem-Est, la Cisjordanie ainsi que le Golan syrien - et installé des colonies de peuplement au coeur de la population palestinienne qui subit un régime colonial d'apartheid. Il soumet la Bande de Gaza à un blocus cruel. Cet antisionisme palestinien est largement partagé dans les pays du Sud, où le sionisme est perçu comme un avatar du colonialisme européen, ainsi que dans les communautés immigrées issues de ces pays-là.

Puis, il y a l'antisionisme de la gauche européenne. Engagée depuis l'affaire Dreyfus en faveur de l'égalité citoyenne des Juifs dans les sociétés où ils vivaient, elle ne pouvait accepter le postulat sioniste que cette égalité est une chimère et que l'antisémitisme est inévitable. Si, à la Libération, la gauche européenne fut plutôt favorable à la création d'Israël sur une partie de la Palestine comme réparation du génocide dont les Juifs furent victimes sur le sol européen, il apparut à certains, à partir de l'occupation en 1967 par Israël de nouveaux territoires palestiniens, que cette politique n'était que le prolongement du projet sioniste encore inachevé qui postulait la conquête de toute la Palestine. Cet accomplissement du sionisme est ouvertement revendiqué par les dirigeants israéliens actuels. Il a redonné vigueur à un antisionisme de gauche qui n'a, évidemment, rien à voir avec de l'antisémitisme.

Enfin, il y a l'antisionisme des antisémites. Ceux-là utilisent l'hostilité qu'inspire la politique israélienne dans l'opinion publique mondiale pour la canaliser vers la haine des Juifs en tant que tels. Pour eux, le sionisme n'est que l'actualisation du vieux complot juif qui vise à dominer le monde. En de nombreux endroits, l'antisionisme n'a été qu'un antisémitisme euphémisé comme en URSS sous Brejnev (émigration de quelques millions de Juifs soviétiques) ou dans la Pologne communiste en 1968 (purges au sein du Parti communiste). Mais aussi dans le monde arabe, depuis certaines déclarations peu équivoques du Syrien Bachar al-Assad jusqu'à la diffusion du célèbre faux des Protocoles des sages de Sion en Egypte et à Gaza. Cet antisionisme antisémite rencontre un écho dans une certaine mouvance européenne " antisystème " travaillée par le complotisme.

"Anticolonialiste"

Bref, se focaliser sur les étiquettes conduit à des amalgames absurdes et risque bien de créer un délit d'opinion en criminalisant l'expression de positions honorables. Pour débusquer le mobile antisémite derrière des comportements prétendument antisionistes, l'arsenal juridique actuel suffit largement.

Pour ma part, comme critique sévère des politiques israéliennes, je me déclare " anticolonialiste ", notamment pour échapper à toute cette confusion autour du sionisme.

Enfin, puis-je ajouter qu'en tant que Juif, j'en ai assez de cette lourde sollicitude qui prétend nous protéger de tous les côtés comme de petites choses fragiles. Je ne veux pas être assimilé au chouchou de la maîtresse qui, dans toutes les cours de récréation du monde, finit par être détesté et persécuté par ses propres condisciples.

Par Henri Goldman.

Antisémitisme, antisionisme...

Après l'attaque antisémite dont a été victime le philosophe Alain Finkielkraut en marge d'une manifestation des gilets jaunes le samedi 16 février, Emmanuel Macron a assuré que la France adopterait la définition de l'antisémitisme élargie à l'antisionisme, validée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Une " définition de travail " approuvée par la Belgique mais juridiquement non contraignante (voir Le Vif/L'Express du 6 décembre 2018). Le président français s'est en revanche déclaré opposé à une loi punissant l'antisionisme au même titre que l'antisémitisme. L'antisionisme est-il forcément un antisémitisme ? Le débat fait rage.