C'est en rentrant à Jyväskylä, après avoir fêté Noël avec sa mère, que Kääpä Wolf a trouvé l'enveloppe. Il s'était déjà dit : "Ce serait idiot d'être sélectionné pour l'expérience." Mais cette idée n'avait jamais dépassé le stade de pensée fugitive.
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C'est en rentrant à Jyväskylä, après avoir fêté Noël avec sa mère, que Kääpä Wolf a trouvé l'enveloppe. Il s'était déjà dit : "Ce serait idiot d'être sélectionné pour l'expérience." Mais cette idée n'avait jamais dépassé le stade de pensée fugitive. Kela, l'instance de sécurité sociale finlandaise, a sélectionné 2000 chômeurs finlandais âgés entre 25 et 58 ans. Leur lieu de résidence et leurs antécédents ne jouent aucun rôle : parmi les participants, on retrouve aussi bien des ébénistes en faillite du nord que des informaticiens licenciés d'Helsinki. Âgé de 34 ans, Wolf a été tiré au sort pour l'expérience. Début janvier, son premier salaire indépendant d'un travail a été versé sur son compte : 560 euros, à dépenser librement et sans prestations obligatoires ou piles de formulaires à remplir. "J'étais excité", raconte Wolf, "mais nerveux aussi." Il ne savait pas ce qu'il attendait et la lettre ne lui donnait pas beaucoup d'éléments. Combien de temps allait durer l'expérience ? Bénéficierait-il encore de ses allocations au logement? La plupart des réponses lui ont été fournies par la presse : à la radio il a entendu qu'il avait droit au revenu de base pendant deux ans. Après quelques jours, son allocation au logement a été versée sur son compte. "Donc", dit Wolf "pour l'instant, la situation semble bien se présenter."Le revenu remplace une aide éventuelle. C'est là également un des objectifs principaux du test finlandais : non la perspective d'une utopie socialiste, mais mettre fin aux tracasseries bureaucratiques. En Finlande, les bénéficiaires d'aide sociale sont obligés de renouveler leur demande tous les mois. Ils doivent indiquer par jour s'ils ont travaillé ou non, ce qu'ils ont gagné exactement, et s'ils ont des preuves. L'inscription dure des heures, et le traitement des données aussi. Le revenu de base devrait y mettre fin : un seul fonctionnaire pourrait verser le salaire à tous les ayants droit, puisque chacun a droit au même montant. Terminées les paperasses, tant du côté de ceux qui versent l'argent que des bénéficiaires.Plus encore que la bureaucratie, le gouvernement finlandais espère réduire le chômage. La moyenne nationale oscille autour des 8%, mais dans les banlieues, ce pourcentage est nettement plus élevé. Pour l'instant, l'expérience ne déclenche pas une avalanche de jobs, note le directeur juridique de Kela Marjukka Turunen. Cependant, le filet social actuel fonctionne de façon à ce que les bénéficiaires d'aide reculent financièrement s'ils acceptent un travail d'appoint. S'ils travaillent à temps partiel, ils risquent de perdre leur indemnité ou une partie. "Le revenu de base stimule justement à chercher du boulot, même temporaire ou mal payé." L'argent que les participants gagnent en plus ne change rien au revenu de base versé par Kela. 12,5 millions d'euros Kääpä Wolf est au chômage depuis la fin de sa formation en sciences de gestion, il y a deux ans. Il ne baisse pas les bras et postule toutes les semaines. Une fois, il a été invité à un entretien. "Ici, la situation est mauvaise", raconte-t-il. Si je téléphone après avoir envoyé une lettre de candidature, on me répond : "Nous avons 800 candidats, donc ne pensez pas que vous aurez des nouvelles.""Le revenu de base change tout", dit-il. Comme Wolf ne craint plus que son revenu soit retiré, il met la barre moins haut. Avant, il postulait pour toutes sortes de tâches de bureau, mais aujourd'hui il regarde les offres qui ne correspondent pas à son emploi. "Peut-être", dit-il, "que je peux passer deux jours à une caisse."Comment se fait-il que le gouvernement finlandais, contrairement à beaucoup d'autres, ait réussi à réaliser l'expérience du revenu de base? "Nous avons un petit pays", explique Marjukka Turunen, "et parfois c'est un désavantage, mais ici notre taille est un avantage : elle nous permet de réaliser un test au niveau de la nation."D'après Turunen, l'expérience était une priorité politique. "Notre gouvernement est novateur, elle laisse beaucoup d'espace aux nouvelles idées. En plus, la Finlande dispose d'excellents chercheurs qui peuvent accompagner ce projet. La Finlande a également la chance d'avoir une seule instance pour la sécurité sociale: Kela. Dans les pays autour, le système d'allocations est fragmenté : plusieurs organes se penchent sur les allocations et les services. Non seulement le système finlandais permet de mettre le système en pratique, dit Turunen, mais il semble aussi que le revenu de base est une étape logique dans la simplification de procédures et la machine d'allocations.Cependant, l'expérience ne fait pas que des heureux. Le Basic Income Earth Network (BIEN), le groupe international de défenseurs du revenu de base, se dit ravi de l'immense attention générée par le projet, mais se montre sceptique par rapport à sa réalisation. L'économiste et politologue Karl Widerquist, qui étudie le revenu de base depuis les années nonante, soulève une série d'objections. Le montant du revenu de base finlandais s'élève à environ la moitié de ce qu'il prescrit comme raisonnable : "Les membres du BIEN trouvent que le revenu doit permettre de vivre dignement, et de répondre à tous leurs besoins de base, mais 560 euros ne suffisent pas du tout. Avec ce montant, on continue à en baver, et cela mine deux principes importants du revenu de base : la stabilité et la sécurité". Le groupe test représente un autre danger. Widerquist: "Le revenu de base devrait être universel et inconditionnel, pas uniquement pour une poignée de chômeurs. Il est également destiné à la communauté dans sa globalité : beaucoup d'effets ne se perçoivent qu'à ce niveau."Le gouvernement finlandais poursuit d'autres objectifs. Il faut surtout que ce soit payable - le projet actuel coûte 12,5 millions d'euros, après avoir soustrait les indemnités retenues. Et, déclare Marjukka Turunen: "Si nous accordons trop à nos citoyens, ils deviendront passifs. Le revenu de base que nous payons aujourd'hui est environ aussi élevé qu'une indemnité régulière. Nous le faisons pour une raison : les participants qui sont chez eux au chômage progressent à peine, alors que ceux qui trouvent un travail d'appoint ont soudain beaucoup plus à dépenser."Le revenu de base permet à Kääpä Wolf de dépenser 32 euros de plus qu'avant. "À moins que je trouve du boulot, je ne pense pas que mon schéma de dépenses change rapidement", dit-il. Tous les mois, c'est la même chose : quand le montant est versé sur son compte, il va dîner au restaurant, et peut-être une fois au cinéma. "Et ensuite, je dois être très économe. J'espère épargner un peu, pour rendre visite à mes amis en Allemagne. Depuis que je suis au chômage, je n'ai réussi qu'une seule fois à aller les voir."