" Alors que l'on nous expliquait que cela ne se faisait pas, que ce n'était pas possible, que ce n'était pas fait pour nous, qu'il fallait respecter des règles, des ordres établis, et aller chercher le bonheur ailleurs, ce sont ces mêmes sentiments (NDLR : la volonté de ne pas se soumettre, d'aimer la liberté et l'universel...) qui nous ont fait, avec Brigitte, nous aimer, vouloir, bâtir. " Quand il dévoile, le 4 février dernier lors de son meeting de Lyon, l'épreuve que fut la réprobation par les siens de son idylle avec Brigitte Trogneux, professeure de français de 24 ans son aînée, Emmanuel Macron ne révèle-t-il pas le ressort principal de son combat politique ?
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" Alors que l'on nous expliquait que cela ne se faisait pas, que ce n'était pas possible, que ce n'était pas fait pour nous, qu'il fallait respecter des règles, des ordres établis, et aller chercher le bonheur ailleurs, ce sont ces mêmes sentiments (NDLR : la volonté de ne pas se soumettre, d'aimer la liberté et l'universel...) qui nous ont fait, avec Brigitte, nous aimer, vouloir, bâtir. " Quand il dévoile, le 4 février dernier lors de son meeting de Lyon, l'épreuve que fut la réprobation par les siens de son idylle avec Brigitte Trogneux, professeure de français de 24 ans son aînée, Emmanuel Macron ne révèle-t-il pas le ressort principal de son combat politique ? Impossible, l'engouement des Français pour une mondialisation plus redistributrice ? Impossible, la restauration du rôle de la France au sein d'une Europe plus démocratique ? Impossibles, face aux pesanteurs hexagonales, les réformes du monde du travail créatrices d'emplois ? Emmanuel Macron, lui, y croit. Mais ce n'est pas nécessairement cette seule profession de foi qui l'a fait accéder à l'avant-dernière marche de la course à l'Elysée à la faveur d'un parcours inédit. La bêtise de la droite classique, le délabrement de la gauche socialiste, l'y ont aidé. Ce dimanche 7 mai, ce sera l'heure de vérité. Les Français vont-ils élire un président qui paraît à ce point à contre-courant des attentes d'une partie de la population et d'un contexte international au repli sur soi ? Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette élection. " C'est l'Europe qui va le faire gagner ", assure le sociologue Jean Viard, candidat d'En marche ! aux législatives, dans l'interview qu'il accorde au Vif/L'Express. Malgré les diatribes à l'emporte-pièce de l'eurodéputée Marine Le Pen et les accusations faciles proférées par monsieur Tout-le-Monde à l'encontre de Bruxelles, une majorité de Français garderaient à l'esprit ce que la France doit à l'Union européenne. La paix, pour les uns (les personnes âgées sont les moins enclines à voter pour le FN), une certaine prospérité, pour les autres, qui redoutent l'impact d'une sortie de l'euro. Preuve que cela reste un repoussoir : dans une campagne d'entre-deux-tours pourtant bien plus réussie que celle de son rival, Marine Le Pen a piteusement fait machine arrière sur cette ligne directrice de son programme. Alors, un rebelle prêt à bousculer les ordres établis, Emmanuel Macron ? Serait-on loin de l'image de " candidat des banques " et de " protecteur de l'oligarchie " que tentent d'accréditer ses détracteurs, Marine Le Pen en tête ? Incontestablement, le candidat d'En marche ! est un jeune homme de bonne famille, inscrit dans les meilleures écoles, formé parmi l'élite de l'Ecole normale d'administration (ENA), engagé dès le début de sa carrière professionnelle dans la crème de la crème de l'administration française, l'Inspection générale des finances, et passé par la célèbre banque d'affaires Rothschild où lui fut donnée l'opportunité de côtoyer de grands capitaines d'entreprise. Mais Emmanuel Macron, c'est aussi un jeune d'une petite ville de province, Amiens, qui s'est fait lui-même à force de travail stakhanoviste, de sacrifices, de passions multiples. " C'est très dur, cela vous rend moins idiot de vivre ça (NDLR : les tensions avec sa famille au moment de la révélation de sa liaison avec Brigitte). Il y avait les contraintes familiales de part et d'autre. Il y avait la vie sociale, le fait de devoir faire ses études et commencer à travailler. [...] Il faut vous battre pour accepter des choses, porter des contraintes et avoir une vie qui ne corresponde en rien à celle qu'ont les autres ", confie le candidat président à la journaliste du Figaro Anne Fulda dans Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait (Plon). Certes, vu son parcours, la " compromission " avec le monde de la finance et de l'entreprise n'est pas exclue si Emmanuel Macron devient président. Mais, quand on approfondit l'analyse de sa personnalité, elle peut aussi faire place aux compromis durement acquis et bénéfiques pour le plus grand nombre. Il est utile, pour se faire une opinion, de se (re)plonger dans le livre L'ambigu Monsieur Macron (Flammarion) que le journaliste de Marianne Marc Endeweld, peu suspect de complaisance, a consacré au jeune ministre français de l'Economie en 2015, soit bien avant qu'il ne déclare sa candidature à l'Elysée. Citant plusieurs dossiers où Macron s'est opposé à des grands patrons, Carlos Ghosn (Renault), Henri Proglio (EDF)..., l'auteur conclut que " l'establishment économique et politique parisien aura réellement découvert que, derrière le "gentil Macron", se cache un ministre inflexible, capable de s'extraire des pressions de toutes sortes. [...] Par sa jeunesse, il échappe aux vieilles solidarités et aux arrangements entre amis ". Interrogé dans le même ouvrage, Emmanuel Macron théorise cette responsabilité patronale : " Beaucoup de grands patrons sont tombés dans le cynisme alors qu'ils doivent tout à l'Etat. Ils illustrent la trahison des clercs. Or, le redressement d'un pays ne peut pas marcher sans élites exemplaires. Et eux, comme d'autres, doivent avoir un rôle civique, et une responsabilité d'ordre politique. [...] Cette responsabilité ne peut être l'exclusivité d'une caste politique. [...] Je ne crois pas que l'on change le monde économique en étant dans une posture de défiance ". Emmanuel Macron serait-il la meilleure arme contre les excès du libéralisme ? Un sentiment accrédité aussi par l'appel à " voter Macron " de l'ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, figure de la gauche radicale, au motif qu'il fut " le seul ministre d'Etat en Europe à faire tout son possible pour nous aider " pendant la crise de la dette. " Il a intégré le système dont il est un précipité parfait. Pour mieux s'en détacher. Et se présenter, un comble, en candidat antisystème ", complète, à l'aune, là, de son parcours politique avec et face au PS, Anne Fulda dans son livre. " En fait, Emmanuel Macron est compliqué. On le fige en libéral, mais même la loi qui porte son nom (NDLR : loi pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques qui libéralise notamment les transports en car et étend l'ouverture des commerces le dimanche), tout en cassant certains privilèges, essaie de respecter certains équilibres sociaux, confie le philosophe Olivier Mongin, un proche du candidat, à Marc Endeweld. Emmanuel Macron, en vérité, n'est pas centriste, en référence aux composantes de cette famille politique en France. Mais il veut être central, loin des extrêmes et défenseur d'une politique " démocrate, sociale et européenne ".Pas de quoi emballer les foules à une époque où l'exaspération et l'individualisme poussent davantage à " renverser les tables ". C'est d'ailleurs plus par petites touches que le candidat d'En marche ! veut transformer la France. Mais dans un pays rétif aux réformes, l'ambition paraît déjà audacieuse. Alors, Emmanuel Macron a, pour lui, la jeunesse (à coup sûr), l'espoir du renouveau (malgré son " passif " auprès de François Hollande) et une quasi-virginité politicienne (jamais impliqué dans les petits arrangements entre partis puisqu'il a créé le sien de toutes pièces). La jeunesse cependant, pour un candidat président, pose question : tare ou atout ? Certains s'en inquiètent, craignant un dirigeant inexpérimenté dans l'exercice du pouvoir comme dans le background politique. D'autres s'en félicitent, plaidant pour l'innovation et le renouvellement, qu'ils jaugeront surtout aux législatives. Emmanuel Macron serait le plus jeune président de la République française. Mais - c'est une autre facette du paradoxe Macron - il a toujours su prendre conseil auprès d'anciens et de sages. Sa biographie est parsemée de rencontres déterminantes : Henry Hermand, patron de la grande distribution, son mécène décédé fin 2016 ; Paul Ricoeur, le philosophe pour lequel il a travaillé à la rédaction de son ouvrage La Mémoire, l'histoire, l'oubli (Points Seuil) sans être pour autant son " assistant " ; Jean-Pierre Chevènement, ex-socialiste devenu souverainiste, dont il a partagé les débuts de l'aventure du Mouvement des citoyens ; Michel Rocard surtout, le Premier ministre de François Mitterrand, dont il a conservé la même envie de réformes (lire page 44). Pour Macron-le-politique, ces apports sont autant d'atouts pour assouvir " son besoin irrépressible de convaincre n'importe lequel de ses interlocuteurs ". Aller au contact du " terrain " est un exercice que ne dédaigne pas cet intellectuel. Même si les résultats peuvent être variés. Appréciés par les élus à l'Assemblée nationale lors du débat sur sa loi pour la croissance, moqués par les ouvriers licenciés de l'usine Whirlpool délocalisée d'Amiens, ses efforts de pédagogie imposent en tout cas un certain respect. Pourvu qu'il l'entretienne, cette disposition ne sera pas inutile à Emmanuel Macron, s'il était élu président, pour réconcilier une France aussi divisée, réformer son fonctionnement et casser certains de ses codes désuets.