Edouard Balladur est nommé Premier ministre le 29 mars 1993. Quand prenez-vous conscience qu'il devient un danger pour Jacques Chirac ?

Je fais une première note à Jacques Chirac en mai 1993 et quand je le vois pour lui en parler rapidement, entre deux portes, à l'hôtel de ville de Paris, lui est très confiant et je n'ai aucun doute qu'il existe un pacte entre Chirac et Edouard Balladur. Je lui dis simplement : " Vous savez comment cela se passe, les sondages à deux ans de l'échéance ne veulent rien dire, ils ne servent qu'à une chose, alimenter les commentaires qui vont fleurir pour dire que Balladur ferait un bon président. " A la rentrée 1993, une chose m'interpelle : nous avions un QG de précampagne avec des groupes de réflexion, Nicolas Sarkozy en était le grand ordonnateur. Très vite, il laisse tout en plan. Or, il n'était pas du genre à se croire incapable d'additionner les responsabilités.
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Je fais une première note à Jacques Chirac en mai 1993 et quand je le vois pour lui en parler rapidement, entre deux portes, à l'hôtel de ville de Paris, lui est très confiant et je n'ai aucun doute qu'il existe un pacte entre Chirac et Edouard Balladur. Je lui dis simplement : " Vous savez comment cela se passe, les sondages à deux ans de l'échéance ne veulent rien dire, ils ne servent qu'à une chose, alimenter les commentaires qui vont fleurir pour dire que Balladur ferait un bon président. " A la rentrée 1993, une chose m'interpelle : nous avions un QG de précampagne avec des groupes de réflexion, Nicolas Sarkozy en était le grand ordonnateur. Très vite, il laisse tout en plan. Or, il n'était pas du genre à se croire incapable d'additionner les responsabilités. J'ai fait de la psychologie avec les sondages, mais pas pour Chirac, pour tous les autres, les journalistes et les soutiens potentiels. Toutes les semaines, je réunissais dans la cave d'une brasserie, à deux pas de l'Assemblée nationale, les députés susceptibles de soutenir Chirac. Je ne leur disais pas toute la vérité, bien sûr ! Je n'inventais pas beaucoup, mais je faisais en sorte de maintenir le moral des troupes. Avec moi, tout était toujours possible... De même, à partir du début de la campagne, en janvier 1995, je faisais trois sortes de notes. La première pour Chirac. La deuxième pour le QG. Car je me suis rendu compte que si, un matin, je faisais la tête parce que je n'étais pas en forme, les gens en déduisaient que j'avais de mauvaises nouvelles. Donc, je positivais. Enfin, je faisais des notes pour nos relais locaux. Jamais je n'ai perçu chez lui le moindre signe de découragement. Mais un moment a marqué à jamais ma mémoire. A la fin de janvier 1995, je vais le voir dans son bureau de maire. A force de soutenir le moral des autres, j'étais devenu le psychologue de service, mais ce n'était pas toujours simple. Or, j'ai ce jour-là des résultats qui commencent à être plus positifs. Pendant les fêtes de fin d'année, notre sondage quotidien montre une hausse soudaine de Chirac, quand il prône la réquisition des logements vides pour les sans-abri. Sa campagne sur la fracture sociale rendait crédible cette prise de position, alors que toute la droite balladurienne gueulait. Parallèlement, on voyait que le dénouement heureux dans la prise d'otages du vol Air France Paris-Alger, que toute la presse a salué, n'avait pas de véritable impact sur le score de Balladur. Je m'assois, Chirac doit prendre un appel téléphonique. C'est Bernard de Froment, président du conseil général de la Creuse, député. Je compends qu'il lui annonçe son passage chez Balladur. Et là, j'entends Chirac sèchement lui rétorquer : " Qui t'a soutenu pour ton investiture ? Qui t'a soutenu pour obtenir des crédits pour ton département ? Qui t'a permis d'avoir un arbitrage favorable pour ta route nationale ? " Il raccroche et se tourne vers moi : " Bon, qu'est-ce que tu avais à me dire ? " Je lui ai alors indiqué que nous avions une chance de gagner. Je ne sais plus ce qu'il m'a répondu exactement, mais il s'est passé un truc. J'ai eu envie de l'embrasser. J'ai compris alors qu'il avait pu douter, même sans rien en laisser paraître. Le 7 mai 1995, un peu avant 19 heures, j'appelle à l'Hôtel de Ville. On me passe Chirac, à qui j'annonce une fourchette comprise entre 50 et 54 % - ce qui veut dire qu'il a gagné. " Au moins, c'est large ! " me répond-il pour se moquer de l'imprécision du sondage. Une fois que nous avons raccroché, je suis parti pleurer dans les chiottes. En 1988, j'étais tombé directement sur lui et je lui avais annoncé sa défaite, qui n'était pas une surprise, dès 16 h 30. " C'est comme ça ", m'avait-il répondu. En 2002, j'appellerai Dominique de Villepin, qui me passera Chirac : " Monsieur le président, vous êtes au second tour face à Le Pen. " " Bon. " Dans les trente secondes, Claude Chirac me rappellera : " Tu es sûr ? " Entretien : Éric Mandonnet.