Guerres et crises politiques sont devenues une religion dans ce petit Etat multiconfessionnel aux multiples histoires. Aujourd'hui, l'influence que joue l'Arabie Saoudite dans le pouvoir en place actuel, et le gouvernement dirigé par Saad Hariri, ne pouvait laisser indifférent plus longtemps un Qatar, dont le blason a été redoré après des mois de crise et de blocus dont il est sorti globalement vainqueur, et qui cherche à s'installer comme nouveau médiateur régional incontournable. Et face à l'image ternie de Riyad et d'Abu Dhabi, après la crise, mais surtout l'affaire Khashoggi, rien ne pourrait l'en empêcher.

Le Liban au coeur de la guerre proxi Riyad-Doha

Après un an et demi de mise au ban du CCG, Doha est parvenu non seulement à montrer qu'il était venu à bout d'un embargo qui lui a coûté très cher, mais qui lui a permis de diversifier encore plus son économie et ses partenaires économiques et financiers. Les annonces récentes du soutien qatari à l'économie turque, premier pays à être venu en aide au Qatar avec l'Iran dans les jours qui ont suivi l'annonce du blocus le 5 juin 2017, puis au Hamas afin de financer les salaires des fonctionnaires dans la bande de Gaza et éviter un crash palestinien, étaient les premières étapes d'un retour en grâce d'un pays, critique pour son soutien aux Frères musulmans pendant les printemps arabes et dont il revient largement. La stratégie pragmatique de Doha est de pérenniser son économie et ses investissements afin de se mettre à l'abri d'une future crise économique comme la vivent certains pays à économie de rente incapables de planifier un développement durable basé sur d'autres sources financières que les hydrocarbures : dixit l'Algérie, l'Arabie Saoudite, etc. Ce qu'ont réussi les Emirats-Arabes-Unis et le Qatar, c'est avoir transformé leurs avoirs en force de frappe soft-power et d'investissements dans de nombreux pays en difficulté. Après la rivalité entre ces derniers en Libye, en Tunisie notamment, la nouvelle "guerre" proxi qui les anime pourrait se déplacer au Liban.

Lors du 4ème sommet économique arabe qui a eu lieu à Beyrouth les 16 et 17 janvier 2019, l'Emir du Qatar a donc annoncé un soutien à la dette libanaise d'un montant d'un demi-milliard de dollars. L'obsession du pays est d'éviter toute déstabilisation supplémentaire dans la région qui en a connu bien trop et probablement d'essayer de se racheter de certaines erreurs du passé. Au-delà de ce que certains ont appelé un effet d'annonces, il y a une véritable volonté pour Doha d'être présent dans un pays sous la coupe de Riyad et dont la dette cumulée atteint les 84 milliards de dollars, en faisant une des plus importantes au monde. Preuve que Riyad ne compte pas laisser l'un de ses dominos sous la coupe de son ennemi du moment, l'Arabie Saoudite a annoncé, elle aussi à son tour, vouloir soutenir l'économie libanaise par tous les moyens. Toutes ces annonces cachent mal l'enjeu fondamental qui s'y cache du point de vue de la politique interne libanaise. D'un côté, Riyad soutient le gouvernement désigné de Saad Hariri, tout en tentant d'isoler au maximum le Hezbollah, alors que le pays n'a pas de gouvernement depuis 7 mois, d'où les difficultés économiques qui se multiplient. Pire, Riyad, Le Caire et Abu Dhabi demandaient, dans une démarche tout à fait inédite en mai 2018, au Liban "indépendant" de prendre ses distances par rapport à Doha.

De l'autre, le Qatar accueille environ 30 000 Libanais qui concourent à l'économie du pays. Mais sur le plan interne au pays, Doha poursuit surtout sa politique de médiation régionale et pourrait par ses "bonnes" relations pragmatiques avec le Hezbollah, contribuer à une sortie de crise plus rapidement. Derrière tout cela, plane une fois encore l'ombre de l'Iran soutenant le Hezbollah et de la Syrie de Bachar Al Assad. La politique suicidaire de Mohamed Ben Salmane depuis des mois au Yémen notamment, mais également dans l'affaire Khashoggi a largement décrédibilisé leur campagne de diffamation du Qatar, l'accusant d'être un foyer de terrorisme. Il est à espérer désormais que les rivalités entre Doha, Abu Dhabi et Riyad, sous forme d'une "guerre" larvée proxi, ne dégénèrent pas dans un mouchoir de poche géopolitique d'où de nombreuses crises régionales sont déjà parties depuis un demi-siècle. Et dans un pays qui a su aussi éponger de nombreuses crises notamment migratoires et politiques (de la Palestine à la Syrie). Mais jusqu'à quand ?

Sébastien Boussois est auteur du livre Pays du Golfe, les dessous d une crise mondiale, publié chez Armand Colin